Data Management

Souveraineté numérique #2. Enjeu vital dans la guerre économique du futur

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Dimanche 30 Novembre 2025




Souveraineté numérique #2. Enjeu vital dans la guerre économique du futur
À travers cette tribune, Giuseppe Gagliano (Cestudec) explore les risques d’un « rideau de fer numérique » et les défis pour l’Europe, sommée de choisir entre vulnérabilité et autonomie dans la guerre économique du futur.

Un cyberespace fragmenté

Ces exemples dessinent un scénario mondial en évolution, où la technologie devient un terrain daffrontement géopolitique.

Dun côté, de plus en plus de pays érigent des murs numériques pour se protéger – certains pour défendre la démocratie et la vie privée, dautres pour verrouiller un régime autoritaire. De lautre, le monde risque de se retrouver avec un cyberespace fragmenté, divisé en « bulles » nationales ou régionales non communicantes.

Laffaire récente des restrictions sur Huawei et TikTok dans divers pays occidentaux en est une illustration : les États-Unis (suivis par lEurope et dautres) ont de facto exclu le géant chinois Huawei du développement des réseaux 5G par crainte despionnage, et ont imposé des interdictions à lapplication TikTok sur les appareils gouvernementaux pour des raisons de sécurité nationale. Pékin, qui napprécie pas ces mesures, menace de représailles.

Le résultat est un dangereux découplage technologique entre la Chine et lOccident, une sorte de « rideau de fer numérique » aux conséquences économiques imprévisibles. Moins de collaboration signifie moins dinnovation partagée et des normes de plus en plus incompatibles, avec des répercussions potentielles même pour les utilisateurs ordinaires (services non interopérables, coûts plus élevés, etc.).
 
 

Un équilibre délicat

Dans ce contexte, la souveraineté numérique devient un exercice d’équilibre délicat.

Aucun pays ne veut rester vulnérable dans un domaine aussi critique : garantir le contrôle des données et des infrastructures signifie protéger la sécurité nationale, l’économie et les droits des citoyens. En même temps, un excès de protectionnisme technologique pourrait étouffer l’économie numérique mondiale. Le défi pour les gouvernements est donc de concilier sécurité et ouverture : investir dans des systèmes nationaux résilients (comme des clouds locaux, un chiffrement avancé, la formation dexperts informatiques) et collaborer avec des partenaires partageant les mêmes valeurs, sans toutefois céder à la tentation dun isolationnisme numérique extrême. Ceux qui sauront trouver cet équilibre joueront un rôle clé dans la définition du futur ordre mondial, car la compétition technologique sajoute désormais aux enjeux traditionnels (économique, militaire, diplomatique) pour déterminer les rapports de force globaux.
 
La géopolitique de la technologie nous enseigne que le contrôle des données et des infrastructures numériques est le nouveau passeport de la souveraineté. LEurope, forte de sa tradition de protection des droits et désireuse dautonomie, tente de tracer une troisième voie entre le libéralisme numérique américain et le contrôle étatique asiatique.
Ce sera un chemin long, fait dinvestissements massifs, daccords internationaux et de quelques tensions inévitables. Mais lenjeu est de taille : il ne sagit pas seulement de la vie privée sur un réseau social ou de la vitesse de connexion, mais de la capacité dun pays à décider de son destin numérique dans un monde de plus en plus connecté et compétitif. Cest pourquoi la souveraineté numérique fait aujourdhui lobjet de discussions non seulement dans les cercles techniques, mais aussi lors des sommets internationaux et à la une des journaux. La bataille pour les données ne fait que commencer, et elle nous concerne tous.
 
Une fois de plus, les réflexions de l’École de Guerre Économique ont mis en lumière lune des nombreuses vulnérabilités de lautonomie et de la souveraineté européennes. Entrons dans le détail.
 

Guerre économique dans le cyberespace et souveraineté numérique

L’École de Guerre Économique de Paris (fondée par Christian Harbulot) considère le cyberespace comme un nouveau champ de bataille de la guerre économique. Dans cette vision, le contrôle des technologies numériques – des infrastructures cloud aux flux de données – détermine les rapports de force économiques et géopolitiques. Internet et les réseaux informatiques ne sont pas des espaces neutres, mais des terrains de confrontation stratégique entre puissances : États et grands acteurs privés y exercent influence, surveillance et compétition pour la souveraineté numérique, fragmentant le cyberespace mondial avec des « barrières » nationales ou des blocs régionaux. En dautres termes, la souveraineté numérique est perçue comme une composante intégrale de la souveraineté nationale : celui qui domine les technologies et les données peut utiliser cet avantage pour imposer sa volonté économique aux autres, sans recourir à des conflits armés.
 
L’École de Guerre Économique (EGE) souligne ainsi que la souveraineté technologique est devenue synonyme de souveraineté tout court. Le concept de guerre économique dans le cyberespace indique que les cyberattaques, lespionnage industriel numérique et le contrôle des plateformes sont des outils pour obtenir des avantages économiques au détriment dautres pays.

La « guerre de linformation » – par exemple, des campagnes de désinformation ou lappropriation de données stratégiques – est considérée comme un véritable « multiplicateur de puissance » dans la guerre économique contemporaine. Dans cette perspective, les économies dépourvues dautonomie numérique risquent de devenir dépendantes ou vassales de celles qui contrôlent les technologies clés. LEGE met particulièrement en garde lEurope : sans une capacité autonome dans le numérique, les pays européens restent vulnérables aux pressions extérieures et perdent du terrain dans la compétition mondiale.
 

Domination technologique des États-Unis et de la Chine : la vulnérabilité de l’Europe

Selon l’École de Guerre Économique, les économies européennes sont exposées à la domination technologique étrangère, principalement des États-Unis et de la Chine.

Au cours des dernières décennies, lEurope a accumulé une forte dépendance envers des technologies développées ou contrôlées à l’étranger. Aujourdhui, environ 80 % de linfrastructure numérique européenne (cloud, plateformes, semi-conducteurs) repose sur des entreprises non européennes ; sur le marché européen du cloud, trois géants américains – Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud – détiennent à eux seuls plus de 70 % des parts de marché. Parallèlement, lEurope ne produit aucun géant numérique comparable aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ou aux grands acteurs chinois, ce qui est perçu comme une faiblesse stratégique majeure. La conséquence est que des portions critiques des données et des communications européennes résident sur des infrastructures soumises à des juridictions et des intérêts étrangers.
 
Les États-Unis, grâce à la puissance de leurs entreprises technologiques, exercent une forme d’« extraterritorialité » dans le cyberespace européen : ils imposent leurs normes et, si nécessaire, leurs lois. Un exemple flagrant est le Cloud Act de 2018, qui permet aux autorités américaines daccéder à des données stockées sur des serveurs partout dans le monde si elles sont gérées par des entreprises américaines.

La Chine, quant à elle, sest imposée comme une puissance technologique dans des secteurs comme les télécommunications (notamment Huawei et le 5G) et l’électronique ; Pékin considère le cyberespace comme une extension de sa souveraineté nationale et nhésite pas à lexploiter à des fins stratégiques.

L’École de Guerre Économique met en évidence que Washington et Pékin poursuivent tous deux des stratégies agressives pour dominer les technologies clés, plaçant lEurope dans une position subordonnée, faute dun poids technologique équivalent. Sans contre-mesures, les pays européens risquent de devenir des « colonies numériques » des États-Unis (par leur dépendance envers les logiciels, le cloud et les plateformes) ou de la Chine (par les infrastructures matérielles, le 5G, les matières premières technologiques, etc.). Cette vulnérabilité nest pas seulement économique, mais aussi politique : elle expose à des chantages ou des ingérences, à une perte de contrôle sur les données des citoyens et à une menace pour la compétitivité industrielle à long terme.

 

A propos de ...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. 
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Lire les articles