Retour sur le dîner-débat consacré à la souveraineté et à la transformation numériques en France et en Europe, organisé par le Club de la Transformation Numérique autour de Philippe Latombe, le lundi 12 janvier 2026.
Un avertissement politique et technologique
Pour le député, la dépendance européenne vis‑à‑vis des États‑Unis n’a jamais été aussi forte, et le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche agit comme un révélateur brutal des fragilités françaises et européennes. Sanctions visant des institutions internationales, menaces de coupure de services numériques essentiels, pressions sur les responsables européens : la doctrine américaine, déjà à l’œuvre sous Barack Obama et Joe Biden, est désormais appliquée sans fard.
Au cœur de cette bataille, il y a les données, et surtout les données de santé françaises, qualifiées de « dernier réservoir de données pures » du monde occidental. Elon Musk lui‑même alertait déjà sur la rareté de données « non synthétiques », quand le système français fondé sur le NIR continue de produire des jeux de données d’une qualité inégalée pour l’entraînement des algorithmes. Cette richesse, stratégique pour l’intelligence artificielle, attise l’appétit des GAFAM et renforce les tensions autour des choix d’hébergement et de gouvernance, illustrés par le feuilleton du Health Data Hub et l’option Azure assumée à l’époque sans réelle maîtrise des enjeux par le ministère de la Santé.
L’avance allemande et le décrochage français
Au Sommet de la souveraineté numérique du 18 novembre 2025, les Allemands sont arrivés avec des industriels, des deals et des cibles très claires sur le cloud et les semi‑conducteurs. Quand les représentants français débattaient de la définition même de la souveraineté, leurs voisins signaient déjà des partenariats avec des acteurs tricolores, renversant de facto le rapport de forces.
Résultat : l’Allemagne a pris la main sur l’agenda numérique européen, jusqu’à pousser la Commission à avancer sur l’Omnibus Digital, ce vaste texte qui recompose le droit des données et redéfinit la notion même de donnée personnelle. Sur le front législatif, le tableau dressé est celui d’une Europe au bord d’un tournant.
La loi « Résilience », qui doit transposer NIS2 et DORA, promettait de réserver la cyber-surveillance des opérateurs vitaux à des sondes françaises ou européennes. Quatre ans plus tard, le bilan est cruel : trop coûteuses, jugées inefficaces, ces sondes ont été boudées, et l’ANSSI a fini par qualifier des solutions américaines, en contradiction avec l’esprit initial du texte. Ce raté nourrit un réflexe de sur‑détail législatif, avec des lois de plus en plus précises, mais de moins en moins adaptables à des technologies qui évoluent à marche forcée.
Un cadre réglementaire en recomposition
Derrière la promesse de simplification, le texte rebat les cartes du RGPD, élargit les motifs de traitement « légitime » – notamment pour la recherche et l’IA – et fusionne ePrivacy avec la protection des données personnelles, concentrant de fait un pouvoir accru entre les mains de certains régulateurs nationaux comme l’Irlande. Là où la France voit un risque de régression sur les droits fondamentaux, nombre d’États membres, Allemagne en tête, y perçoivent un levier de compétitivité face aux États‑Unis et à la Chine.
Les fragilités françaises ne se limitent pas aux textes, elles sont structurelles. La France arrive trop tard dans les groupes de travail européens, drapeau à la main, quand les compromis sont déjà ficelés. Les régions réduisent leurs antennes à Bruxelles, ratant l’information en amont sur les appels à projets et les fenêtres de lobbying. L’épisode du contrôle de l’âge sur les sites pornographiques est emblématique : pionnière avec des pilotes Orange et Docaposte, la France a finalement vu la Commission retenir deux solutions, allemande et dano‑norvégienne, pour les expérimentations européennes.
Autre angle mort : la commande publique, que Philippe Latombe présente comme un levier sous‑utilisé. Là où un euro de subvention génère en moyenne 0,8 euro de chiffre d’affaires, un euro de commande publique en produit 1,3 à 1,4, selon les calculs cités lors du dîner. Mais la France reste paralysée par le « traumatisme » des sanctions européennes subies il y a vingt ans, se privant de marges de manœuvre utilisées sans scrupule par d’autres États pour soutenir leurs champions nationaux.
L’espoir pourrait venir d’un futur Buy European Act et d’une préférence communautaire assumée sur les marchés publics, que la Commission s’est engagée à préciser d’ici fin 2026, notamment sous la pression allemande et des lobbies du numérique.
Des leviers encore possibles malgré une gouvernance fragilisée
Sur le plan économique, le crédit d’impôt recherche concentre, lui aussi, la critique. Accaparé à près de 80% par les grands groupes, il contribue peu à la montée en puissance des TPE et PME du numérique, pourtant en première ligne pour proposer des alternatives souveraines.
Philippe Latombe plaide pour une réorientation progressive vers ces acteurs, assortie d’un mécanisme de remboursement en cas de rachat par des fonds étrangers dans les cinq ans, et d’un sur-amortissement fiscal pour les investissements dans des technologies françaises ou européennes, sur le modèle américain.
La crise de gouvernance n’est pas moindre. Entre ministres peu à l’aise avec la technique et administrations en roue libre, les décisions stratégiques se prennent souvent à l’aveugle. L’exemple de la Plateforme des Données de Santé, en conflit ouvert avec une partie des grands acteurs hospitaliers, illustre une gouvernance hypercentralisée, déconnectée des entrepôts de données locaux et incapable de fédérer l’écosystème. Quant à la DINUM, censée jouer le rôle d’ESN publique transversale, elle oscille entre posture prescriptive et perte d’influence après une longue vacance de direction, laissant chaque ministère développer ses propres silos.
Pourtant, des leviers existent. À l’échelle européenne, la combinaison d’un Buy European Act, d’un Small Business Act à l’européenne et d’une vraie préférence communautaire sur les marchés critiques – cloud de santé, infrastructures essentielles, IA stratégique – pourrait redessiner le paysage. Au niveau national, Philippe Latombe appelle à un décrochage progressif vis‑à‑vis des solutions américaines, secteur par secteur, sans rompre brutalement les coopérations indispensables en matière de renseignement ou de cybersécurité. L’objectif : bâtir des alternatives viables, donner de la visibilité fiscale sur 5 à 10 ans et accepter d’aller au contentieux, y compris devant la CJUE, Cour de Justice Européenne, et le Conseil d’État, pour créer une jurisprudence favorable à la souveraineté numérique.
L’Europe face à son compte à rebours numérique
Si l’Europe dispose encore d’ingénieurs, de compétences en quantique et de capacités résiduelles sur les semi‑conducteurs, le temps joue contre elle. Entre instabilité politique française, déficits budgétaires et dépendance croissante aux capitaux américains, la souveraineté ne se gagnera ni par slogans ni par rapports de plus.
Philippe Latombe prévient : la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se pratique.
Philippe Latombe
Philippe Latombe est un député français engagé sur les questions numériques et de souveraineté. Élu du MoDem, il défend la protection des données, la cybersécurité et le rôle stratégique des technologies pour l’État. Son travail parlementaire se distingue par une vigilance constante sur les enjeux de libertés publiques et d’indépendance numérique nationale.
A propos de l'auteur
Journaliste français venu de la finance, Aurélien Nauroy ausculte désormais les zones grises de la sécurité et de l'intelligence économique avec une curiosité aiguë.
Formé au journalisme, à la criminologie et à l'intelligence économique, il revendique une écriture de « vigie », attentive aux angles morts du récit dominant.
Chargé des réseaux sociaux au Sénat, il observe de l'intérieur la fabrique parlementaire de l'information, entre communication politique et silences organisés.
Ses entretiens et chroniques tracent le portrait critique d'une démocratie sous tension, où la parole des experts n'efface jamais la responsabilité des décideurs.

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