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Stratégie : quand la guerre économique ouvre la voie à la coopétition.


Jacqueline Sala
Samedi 10 Janvier 2026


Dans un entretien diffusé sur Cairn.info, le professeur Frédéric Le Roy rappelle à Jean‑Philippe Denis que la stratégie moderne ne se joue plus seulement sur les marchés, mais dans un espace de confrontation globale où information, normes et alliances deviennent des armes. Coopétition, influence, innovation managériale : les entreprises doivent désormais penser comme des acteurs d’intelligence économique.




La guerre économique : un champ de bataille invisible mais permanent

Dès l’ouverture de l’échange, Frédéric Le Roy pose le décor : la guerre économique n’est pas un fantasme de consultants, mais un système structurant. « Les entreprises sont engagées dans des rapports de force permanents », rappelle-t-il. Ce n’est plus seulement une compétition commerciale : c’est une lutte pour l’accès aux technologies critiques, aux données, aux talents, aux normes.

Face à Jean‑Philippe Denis, il souligne que les rivalités ne se limitent plus aux entreprises. États, plateformes numériques, consortiums technologiques : tous cherchent à imposer leurs standards et à verrouiller leurs écosystèmes. Dans ce contexte, la stratégie devient un exercice de vigilance informationnelle autant qu’un art de la décision.

 

Quand les opérateurs télécoms transforment leurs rivaux en partenaires stratégiques

Dans ses travaux sur la coopétition, le professeur Frédéric Le Roy s’appuie sur un terrain particulièrement révélateur : le secteur de la téléphonie mobile. Un marché où les acteurs se livrent une bataille féroce… tout en étant contraints de collaborer pour survivre. Une illustration parfaite de ces « alliances sous tension » qu’il théorise depuis des années.

Au cœur de l’analyse, il observe comment les opérateurs — pourtant concurrents directs — développent des accords de partage d’infrastructures, de mutualisation de réseaux ou de co‑investissement technologique. Objectif : réduire les coûts colossaux liés au déploiement des antennes, accélérer la couverture du territoire et rester compétitifs face à l’explosion des usages numériques.

Mais cette coopération n’efface en rien la rivalité. Les entreprises continuent de se battre pour les parts de marché, les offres commerciales, l’innovation et la fidélisation des clients. « Les stratégies agressive, coopérative et coopétitive sont significativement distinctes », et chacune produit des effets différents sur la performance.

Ce cas télécom illustre parfaitement le paradoxe central de la coopétition : collaborer pour créer de la valeur, s’affronter pour la capturer. Une mécanique fine, instable, où chaque acteur doit protéger ses informations sensibles tout en partageant suffisamment pour que l’alliance fonctionne. Une danse stratégique qui façonne désormais la plupart des industries à forte intensité technologique.


L’innovation managériale comme outil de contre‑influence

Les organisations qui survivent sont celles qui savent se réinventer. L’innovation managériale n’est pas un gadget, mais une réponse directe aux offensives concurrentielles. Elle permet de réduire les angles morts, de fluidifier la circulation de l’information et de renforcer la résilience interne.

Il insiste sur un point central : les entreprises doivent apprendre à détecter, analyser et neutraliser les signaux faibles. « Innover dans le management, c’est aussi innover dans la manière de lire le monde », affirme-t-il. Cela implique de casser les silos, d’intégrer des compétences d’analyse stratégique et de développer une culture de la protection du patrimoine immatériel.

En clair : faire de chaque collaborateur un capteur et un acteur de sécurité économique.


Coopétition : l’alliance sous tension comme levier de puissance

Le cœur de l’intervention porte sur la coopétition décrite comme une « relation paradoxale mais indispensable ». Aucun acteur ne peut maîtriser seul l’innovation. Les entreprises doivent collaborer avec leurs rivales pour rester dans la course. Mais cette collaboration est tout sauf naïve.

La coopétition est un terrain miné : partage d’informations sensibles, asymétries de pouvoir, risques de dépendance technologique. « La coopétition crée de la valeur, mais elle crée aussi de la vulnérabilité », prévient-il. D’où la nécessité d’une approche d’intelligence économique : cartographier les intérêts, anticiper les comportements opportunistes, sécuriser les actifs stratégiques.

Dans cette zone grise où coopération et confrontation coexistent, la stratégie devient un exercice d’équilibriste. Et ceux qui ne maîtrisent pas ces tensions risquent de se retrouver dominés par leurs propres partenaires.

 

Frédéric Le Roy ...

Frédéric Le Roy est professeur de stratégie à Montpellier Management et spécialiste reconnu de la coopétition. Ses travaux explorent les zones grises entre concurrence et collaboration, faisant de lui l’une des références françaises en stratégie contemporaine.
Professeur Montpellier Business School. Il co-dirige le Coopetition Lab et la Chaire Coo-Innov dédiés au développement et à la diffusion de la connaissance sur la coopétition.
Auteur entre autres de : "L'avantage coopétitif Faire de la coopétition une stratégie gagnante " en collaboration avec Anne-Sophie Fernandez  et Paul Chiambaretto

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Jean‑Philippe Denis est professeur de management à l’Université Paris‑Saclay et figure majeure de la pensée stratégique francophone. Animateur de débats intellectuels, il explore les liens entre organisations, pouvoir et transformations économiques.