Géopolitique

Terres rares à six kilomètres de profondeur : les États-Unis et le Japon défient le monopole chinois


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Vendredi 14 Août 2026


À six mille mètres sous le Pacifique, Washington et Tokyo misent sur un gisement abyssal de terres rares pour desserrer l’étau chinois. Les boues océaniques de Minamitorishima pourraient contenir plus de 16 millions de tonnes d’éléments stratégiques, mais transformer cette découverte en véritable puissance industrielle exige de franchir un gouffre technologique, économique et environnemental que Pékin tentera de rendre infranchissable.



Terres rares à six kilomètres de profondeur : les États-Unis et le Japon défient le monopole chinois

Les fonds marins autour de Minamitorishima pourraient contenir plus de 16 millions de tonnes d'éléments stratégiques. Mais extraire les boues océaniques ne constituera que la première étape de la bataille

À six kilomètres sous la surface du Pacifique, dans les fonds marins proches de l'île japonaise de Minamitorishima, pourrait se trouver l'une des plus grandes concentrations mondiales d'éléments des terres rares. Les États-Unis et le Japon entendent en promouvoir l'exploitation afin de réduire leur dépendance à l'égard de la Chine et de construire une chaîne d'approvisionnement différente pour les industries civiles et militaires.
 
Les estimations des chercheurs japonais indiquent la présence de plus de 16 millions de tonnes d'éléments des terres rares. Les boues océaniques contiendraient des quantités considérables de dysprosium, de terbium, d'yttrium et de gadolinium. Selon certaines évaluations, les réserves d'yttrium pourraient satisfaire la demande mondiale pendant environ 780 ans. Les échantillons analysés présenteraient également une concentration de substances radioactives inférieure à celle observée dans de nombreux gisements terrestres.
 
Si ce projet était réalisé, il donnerait naissance à l'exploitation minière sous-marine la plus profonde jamais entreprise à l'échelle industrielle. Mais entre une ressource découverte et une matière première utilisable existe une distance économique et technologique considérable, aggravée dans ce cas par six mille mètres d'eau.

Le point faible des économies industrielles

Les éléments des terres rares sont indispensables à la fabrication d'aimants à haut rendement, de moteurs électriques, de turbines, d'appareils électroniques, de systèmes de communication, d'instruments médicaux et de nombreuses technologies énergétiques. Le dysprosium et le terbium permettent aux aimants de conserver leurs propriétés même à des températures élevées. L'yttrium et le gadolinium sont employés dans des secteurs allant de l'électronique aux applications aérospatiales et médicales.
 
Leur importance est surtout militaire. Les avions de combat, les missiles guidés, les sous-marins, les systèmes radar, les satellites, les appareils de surveillance et les véhicules sans pilote dépendent de composants nécessitant ces matériaux. Une interruption des approvisionnements ne paralyserait pas immédiatement une force armée, mais elle ralentirait la production, augmenterait les coûts et rendrait plus difficile le remplacement des équipements perdus.
 
La Chine ne possède pas seulement une part importante des réserves mondiales : elle contrôle surtout les capacités de séparation, de raffinage et de transformation industrielle. C'est là que réside le véritable avantage stratégique de Pékin. Extraire des matériaux des fonds du Pacifique sans disposer des installations nécessaires à leur traitement reviendrait à remplacer une dépendance minière par une dépendance industrielle.

Une mine dont la rentabilité reste à démontrer

La profondeur constitue le principal obstacle. Les boues devraient être recueillies sur le fond marin, aspirées à travers des conduites longues de plusieurs kilomètres, transportées jusqu'à la surface, puis soumises à des opérations de séparation. Les équipements devraient résister à des pressions considérables, à la corrosion et à des conditions dans lesquelles une simple réparation pourrait devenir une intervention complexe et coûteuse.
 
La rentabilité dépendra de la concentration réelle des éléments, du volume de matière récupérable, de la consommation énergétique ainsi que des coûts de transport et de traitement. Il faudra également construire des navires spécialisés, des installations de transformation et des infrastructures industrielles à terre.
 
Il existe en outre un risque économique souvent sous-estimé. La Chine pourrait réagir en augmentant temporairement son offre et en réduisant les prix, rendant ainsi les nouveaux projets occidentaux peu rentables. Elle l'a déjà démontré dans d'autres secteurs : le contrôle d'un marché peut être exercé aussi bien par les restrictions que par l'abondance.
 
Pour éviter ce scénario, les États-Unis et le Japon devraient soutenir le projet au moyen de financements publics, de contrats d'achat garantis, de réserves stratégiques et de prix minimaux. La mine de Minamitorishima pourrait difficilement naître comme une entreprise exclusivement commerciale. Elle constituerait avant tout une infrastructure de sécurité nationale.

Le coût environnemental des abysses

L'exploitation minière sous-marine soulève des interrogations environnementales auxquelles il n'existe pas encore de réponses définitives. Le retrait des sédiments pourrait détruire des organismes encore mal connus, modifier des écosystèmes formés sur des périodes extrêmement longues et produire des nuages de particules susceptibles de se propager au-delà de la zone d'extraction.
 
La faible présence de substances radioactives représente un avantage par rapport à plusieurs gisements terrestres, mais elle ne supprime pas le problème. Les conséquences doivent être comparées à celles des mines traditionnelles, qui peuvent entraîner la contamination des sols, une importante consommation d'eau et la production de grandes quantités de déchets. Le véritable choix ne se fera donc pas entre une activité propre et une activité polluante, mais entre différentes formes de risques environnementaux.
 
Le Japon devra démontrer que l'opération, menée dans une zone placée sous sa juridiction économique, respecte des critères rigoureux et vérifiables. Dans le cas contraire, le projet pourrait alimenter un affrontement international plus large concernant l'exploitation des fonds océaniques.

Le Pacifique devient une mine stratégique

La coopération entre Washington et Tokyo transforme Minamitorishima en avant-poste géoéconomique. Le Japon apporte la position géographique, les compétences scientifiques et les droits d'exploitation. Les États-Unis peuvent fournir les capitaux, les technologies ainsi qu'une demande industrielle et militaire de longue durée.
 
L'objectif n'est pas d'éliminer en quelques années la domination chinoise, mais de construire un système capable de résister à d'éventuelles restrictions des exportations. La sécurité des terres rares entre ainsi dans la même catégorie que l'énergie, les semi-conducteurs et les voies maritimes : elle ne constitue plus une question pouvant être abandonnée aux seules forces du marché.
 
Le gisement du Pacifique pourrait modifier les équilibres mondiaux, mais seulement si les États-Unis et le Japon parviennent à contrôler l'ensemble du processus, de l'extraction au raffinage, jusqu'à la fabrication des composants. La véritable mine ne se trouve pas uniquement à six mille mètres sous la mer. Elle réside également dans les usines, les connaissances industrielles et la capacité politique à soutenir pendant des décennies un projet que Pékin fera tout son possible pour rendre économiquement superflu.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


#rare_earths #deep_sea_mining #Minamitorishima #geoeconomics #strategic_resources #US_Japan_cooperation #supply_chain_security #China_dependency #critical_materials #ocean_floor_extraction