Géopolitique

Trump au Congrès, le retour du spectacle et la politique comme commandement


Jacqueline Sala
Jeudi 26 Février 2026


Sous couvert de discours d’État, Donald Trump a livré une démonstration de discipline électorale : réactiver les peurs, galvaniser les fidèles, éviter les sujets risqués et imposer son récit. Une intervention pensée comme un acte de campagne, davantage que comme un diagnostic sur la situation du pays.




Un discours pour verrouiller le consensus, non pour clarifier la trajectoire

Le discours de Donald Trump le 24 février 2026 devant le Congrès avait une fonction précise : non pas expliquer une stratégie cohérente de gouvernement, mais consolider un bloc politique à l'approche des élections de mi-mandat. Il s'est agi d'une intervention conçue davantage comme un exercice de mobilisation que comme un exposé de ligne politique. Trump a parlé à l'Amérique qui le suit déjà, en cherchant à ressouder son électorat autour de trois axes classiques de son répertoire : l'économie, l'immigration et la guerre culturelle intérieure.
 
La forme compte autant que le contenu. Médailles, invités symboliques, patriotisme théâtral, attaques contre les démocrates : tout a été pensé pour transformer le Congrès en scène et la présidence en récit. Trump ne gouverne pas seulement par des décisions et des décrets ; il gouverne aussi par la construction continue d'images simples, émotionnelles et polarisantes. En ce sens, ce discours n'a pas été une mise à jour sur l'état du pays, mais une opération de commandement psychologique sur le front intérieur.

L'économie : le cœur du discours, mais aussi son point le plus fragile

Trump a replacé l'économie au centre, signe que la Maison-Blanche a compris où se situe aujourd'hui la principale vulnérabilité politique de l'administration. Il a parlé du logement, de la santé, des factures, des retraites, du prix des médicaments et a tenté de relancer l'idée selon laquelle sa ligne économique produirait déjà des résultats : inflation en baisse, taux hypothécaires plus faibles, prix de l'énergie sous contrôle, production pétrolière en hausse, investissements et emploi en expansion.
 
Le problème est que ce récit se heurte à une perception publique bien moins favorable. Si les électeurs continuent à ressentir le poids du coût de la vie, chaque revendication présidentielle risque d'apparaître déconnectée de l'expérience concrète des familles. C'est là que se joue la véritable bataille économique : non pas entre les chiffres brandis par la Maison-Blanche et ceux contestés par ses adversaires, mais entre le récit de la reprise et le sentiment diffus d'appauvrissement.
 
Sur le plan géoéconomique, la référence aux droits de douane est tout aussi révélatrice. Trump continue de les considérer non seulement comme un instrument de protection industrielle, mais aussi comme un levier fiscal et politique. En d'autres termes, le commerce n'est plus perçu comme un terrain régi par des équilibres multilatéraux, mais comme une arme de souveraineté économique. Cette vision renforce l'idée d'une Amérique qui revient à l'utilisation du marché mondial comme instrument de pression et de rééquilibrage intérieur.

Politique intérieure : la polarisation comme méthode de gouvernement

Le discours a montré avec clarté que la polarisation n'est pas un effet secondaire du trumpisme : c'en est la méthode. Les démocrates ont été décrits comme des ennemis intérieurs, comme une force anti-américaine, comme un acteur qui aurait conduit le pays vers le déclin s'il n'avait pas été arrêté à temps. Dans cette logique, il n'existe plus de dialectique normale entre majorité et opposition. Il existe au contraire une lutte permanente entre ceux qui prétendent incarner la nation et ceux qui sont présentés comme une menace pour sa survie.
 
Cette approche a une valeur électorale immédiate, car ressouder son camp par le conflit demeure l'une des armes les plus efficaces de Trump. Mais elle a aussi un coût institutionnel élevé : chaque fois que la compétition démocratique est transformée en affrontement moral entre patriotes et traîtres, le système politique se rigidifie et la possibilité de compromis se réduit encore davantage.

Immigration : moins d'appareil, plus de peur

Sur le front de l'immigration, Trump a choisi une ligne intéressante : il a évité de trop mettre en avant l'appareil répressif en tant que tel, mais il a continué à insister sur les effets criminels et les risques sociaux liés à l'immigration clandestine. Il s'agit d'un ajustement tactique, non d'un changement de cap. La répression demeure, mais le message est affiné : moins d'accent sur les mécanismes les plus controversés, davantage sur les récits capables de frapper émotionnellement l'électorat.
 
Là encore, on voit un ajustement des priorités. L'immigration reste l'un des piliers du consensus trumpien, mais elle n'a plus la même force linéaire qu'autrefois. Les contradictions de la campagne de déportations et les réactions de l'opinion publique obligent la Maison-Blanche à moduler sa rhétorique sans renoncer au noyau dur du message.

Iran, Ukraine et le vide stratégique de la politique étrangère

Le passage le plus significatif réside peut-être justement dans ce que Trump n'a pas dit. Malgré les tensions avec l'Iran et le renforcement militaire massif au Moyen-Orient, le président n'a pas offert de véritable justification stratégique à une possible escalade. Il a répété des arguments déjà connus sur Téhéran, sur les groupes alliés dans la région et sur le risque nucléaire, mais sans clarifier si, ni comment, il entend recourir à la force.
 
Ce silence est politiquement révélateur. Il signifie que la Maison-Blanche veut garder toutes les marges ouvertes : poursuivre la pression, maintenir l'ambiguïté, mais sans assumer pour l'instant le coût politique d'une explication détaillée devant le Congrès et l'opinion publique. Il en va de même pour d'autres dossiers : Russie, Ukraine, Groenland, Chine. Des thèmes qui occupaient encore récemment le centre du discours trumpien ont été relégués au second plan ou temporairement gelés.
 
Sur le plan géopolitique, cela indique une présidence qui ne renonce pas à l'activisme, mais qui sélectionne soigneusement ce qu'elle met en avant et ce qu'elle laisse dans l'ombre. Ce n'est pas un retrait, c'est une suspension calculée. Trump semble vouloir éviter que la politique étrangère ne vienne obscurcir la priorité absolue du moment : la bataille intérieure pour conserver le contrôle du Congrès.

Le changement de priorités : moins de visions impériales, plus de discipline électorale

L'absence de certains thèmes utilisés avec force par le passé frappe également : le Groenland, le canal de Panama, la Chine, et même Elon Musk et son appareil d'"efficacité gouvernementale". Ce n'est pas un détail. Cela signifie que l'administration entre dans une phase plus disciplinée, dans laquelle les grandes provocations géopolitiques ou les projets les plus tapageurs sont temporairement mis de côté pour laisser la place aux dossiers ayant un impact plus direct sur le vote.
 
Cette sélection raconte une présidence qui, tout en restant imprévisible dans la forme, est bien plus rationnelle qu'on ne le dit souvent dans la définition de ses priorités. Lorsque Trump retire un sujet du centre, il ne l'abandonne pas nécessairement : il le met en réserve. Et, dans le même temps, il concentre l'attention sur ce qui peut renforcer son front électoral.

Un discours de campagne déguisé en discours d'État

Plus qu'un véritable discours sur l'état de l'Union, celui de Trump a été un discours sur l'état de son pouvoir. L'économie a été utilisée pour défendre la crédibilité de sa gestion. L'immigration pour réactiver les peurs et les fidélités. Les démocrates pour cimenter le conflit. La politique étrangère, elle, est restée en arrière-plan, signe qu'aujourd'hui la priorité n'est pas d'expliquer au monde ce que fera Washington, mais de convaincre l'Amérique républicaine que le trumpisme demeure la seule formule possible d'ordre, de sécurité et de relance nationale.
 
C'est là le point essentiel : Trump n'a pas parlé pour clarifier. Il a parlé pour occuper l'espace, imposer le rythme et rappeler que, pour lui, la politique n'est jamais une simple administration. Elle est toujours une bataille pour le contrôle de la scène.

Sources


A propos de...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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