Le visage militaire de la guerre longue et l'usure du récit occidental
Pour comprendre la portée réelle des récentes déclarations du commandement militaire ukrainien et la dynamique sur le terrain, il est nécessaire de partir d'une prémisse souvent négligée : qui est le général Oleksandr Syrskyi et quel rôle incarne-t-il aujourd'hui dans le système de pouvoir ukrainien.
Syrskyi n'est pas un commandant ordinaire. Il est l'actuel chef d'état-major des forces armées ukrainiennes, successeur de Valerii Zaloujny, figure charismatique et très populaire tant en Ukraine qu'en Occident. Sa nomination a marqué un tournant politique et militaire significatif. Officier de formation soviétique, né en Russie, il s'est formé dans les académies militaires de l'URSS, avec une longue carrière construite d'abord au sein des structures soviétiques puis ukrainiennes. Ce profil a longtemps fait de lui une figure controversée, regardée avec méfiance tant par l'opinion publique que par une partie de l'establishment politico-militaire de Kiev.
Dans le même temps, Syrskyi est l'homme qui a dirigé certaines des opérations les plus importantes de l'armée ukrainienne : de la défense de la capitale en 2022 à la contre-offensive dans la région de Kharkiv, jusqu'à la gestion de la bataille de Bakhmout, symbole d'une stratégie fondée sur la résistance à outrance et l'attrition, même au prix de pertes élevées. Bakhmout a précisément contribué à façonner son image : celle d'un commandant prêt à sacrifier hommes et temps afin d'éviter des reculs politiques, même lorsque la valeur militaire du terrain est discutable.
Son accession à la tête des forces armées n'a rien eu de neutre. Elle a représenté le choix d'une direction plus alignée sur la présidence, moins autonome sur le plan politique, plus encline à transformer les exigences du pouvoir civil en priorités opérationnelles. Cet élément est essentiel pour interpréter le poids de ses paroles.
Lorsqu'il. affirme que la situation opérationnelle reste « difficile sur presque toute la ligne de contact » et que l'ennemi continue d'exercer une pression offensive, il ne fait pas de propagande, mais dresse un constat technique. Son langage est prudent, sobre, dépourvu de triomphalisme. C'est le langage de quelqu'un qui sait être confronté à une guerre entrée dans une phase de logorisation structurelle, où la capacité d'initiative stratégique est fortement réduite.
Kupiansk : succès tactique, pas tournant stratégique
C'est dans ce cadre qu'il convient de situer la contre-offensive ukrainienne dans la zone de Kupiansk. Après des semaines de tentatives infructueuses dans d'autres secteurs, les forces ukrainiennes ont modifié leur axe d'action, frappant au nord de la ville et parvenant à reprendre certains villages et portions de quartiers périphériques. D'un point de vue militaire, il s'agit d'une opération tactiquement pertinente, qui a surpris le dispositif russe et compliqué temporairement ses lignes de ravitaillement.
Mais la valeur de l'opération a été avant tout politique et communicationnelle. La visite immédiate de Zelensky, les images diffusées, le récit d'un prétendu encerclement d'environ 200 soldats russes répondent à une logique précise : démontrer que l'Ukraine n'est pas en phase d'épuisement, qu'elle conserve une capacité offensive et qu'elle peut encore infliger des coups significatifs.
C'est ici qu'apparaît l'écart entre le plan militaire et le plan médiatique. Les combats se poursuivent dans plusieurs zones urbaines et la situation apparaît plus complexe que ne le suggère le récit officiel. S'il s'était réellement agi d'un noyau réduit et isolé, il est peu probable que la situation se soit prolongée plusieurs jours sans résolution claire. Il est plus plausible qu'il s'agisse d'un repli russe partiel, accompagné de combats intenses et d'une ligne de front encore instable.
Ce n'est pas un hasard si Syrskyi évite de parler de tournant. Il ne revendique ni encerclements décisifs ni changements stratégiques. Il se limite à décrire une défense active, faite de contenement, de contre-attaques locales, de récupérations limitées de terrain. En filigrane apparaît une vérité difficile à contester : l'Ukraine ne dispose plus des ressources nécessaires pour mener des offensives de grande ampleur. Les réserves se sont amenuisées, les unités sont usées, et la dépendance au soutien occidental reste totale.
La guerre comme instrument de négociation
Cette lucidité militaire s'entrelace directement avec la dimension diplomatique. Les déclarations de Donald Trump sur la possibilité d'une paix « plus proche que jamais », combinées à l'affirmation selon laquelle « le territoire est perdu », ont placé Kiev sous pression. Dans ce contexte, démontrer une vitalité sur le champ de bataille devient une exigence politique : montrer que rien n'est définitivement joué, que toute hypothèse de compromis territorial serait prématurée.
Kupiansk acquiert ainsi une fonction symbolique. Non tant pour sa valeur opérationnelle que pour le message qu'elle véhicule : l'Ukraine se bat encore et doit donc être écoutée. Le principal destinataire de ce message n'est pas Washington, qui connaît parfaitement la situation réelle, mais l'Europe, appelée à poursuivre son soutien économique et militaire sans poser de conditions explicites.
De la guerre militaire à la guerre des opinions
C'est ici que le discours s'élargit au-delà du champ de bataille. Plus le conflit entre dans une phase de stagnation coûteuse, plus grandit la nécessité de contrôler le récit. Le cas des sanctions européennes contre des analystes et commentateurs critiques, tels que Jacques Baud, s'inscrit pleinement dans cette logique.
Frapper économiquement un individu pour ses analyses revient à reconnaître implicitement que le débat ne peut plus être géré sur le terrain argumentatif. C'est le symptôme d'une insécurité politique profonde, qui pousse les institutions européennes à recourir à des instruments incompatibles avec les principes qu'elles prétendent défendre.
Le parallèle est troublant : tandis que Syrskyi reconnaît les difficultés structurelles sur le terrain, l'Europe réagit en restreignant l'espace du dissensus. C'est la même logique que celle de la guerre longue : lorsque l'on ne peut pas gagner rapidement, on cherche à gouverner le temps, le langage et les perceptions.
Une guerre sans solution rapide
L'amère reconnaissance de Syrskyi, prise dans son ensemble, n'équivaut pas à une reddition, mais à un constat lucide. L'Ukraine peut encore se battre, peut encore frapper dans des secteurs ponctuels, mais elle n'est plus en mesure de renverser le conflit par une action décisive. Chaque succès sera local, coûteux, fragile.
La véritable question, désormais, n'est pas de savoir si l'Ukraine résistera demain, mais combien de temps l'Occident sera disposé à soutenir une guerre qui ne promet pas la victoire, seulement le containment. Et quel espace restera, dans nos sociétés, pour ceux qui tentent de le dire sans se conformer à un récit imposé.
Kupiansk, Syrskyi, la répression du dissensus : ce ne sont pas des épisodes isolés. Ce sont les signaux convergents d'une guerre que l'on ne parvient plus ni à gagner ni à raconter sans remettre en cause les principes mêmes que l'on affirme vouloir défendre.
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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