Dans la séquence actuelle des négociations sur l'Ukraine, les obstacles classiques restent intacts, mais un facteur nouveau complique tout : la confiance de Moscou envers l'administration Trump semble se fissurer. Or, sans un minimum de crédit politique accordé à l'interlocuteur, la meilleure mécanique diplomatique devient un exercice de façade. Les déclarations russes des derniers jours laissent entendre que, pour le Kremlin, Washington demande une « conclusion » rapide tout en maintenant des instruments de contrainte qui rendent cette conclusion suspecte, voire stérile.
Anchorage, ou la promesse d'un après-guerre qui n'arrive pas Le 9 février, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a affirmé, dans une interview reprise par Interfax, que la Russie avait accepté à Anchorage une proposition américaine censée résoudre le « problème ukrainien » et ouvrir une phase de coopération plus large avec les États-Unis, y compris sur le terrain des investissements. Dans la lecture russe, l'accord devait être un pont : on règle l'Ukraine, puis on passe à autre chose, à une relation plus pragmatique.
Mais Lavrov assure que la pratique a contredit l'annonce. Il pointe l'introduction de nouvelles sanctions et dénonce une forme de harcèlement contre des pétroliers en haute mer, qu'il présente comme une violation de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Le sous-texte est net : si Washington réclame un compromis tout en renforçant l'arsenal punitif, Moscou conclut que l'objectif n'est pas la normalisation, mais la gestion à distance d'un conflit dont les États-Unis veulent minimiser le coût direct.
Mais Lavrov assure que la pratique a contredit l'annonce. Il pointe l'introduction de nouvelles sanctions et dénonce une forme de harcèlement contre des pétroliers en haute mer, qu'il présente comme une violation de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Le sous-texte est net : si Washington réclame un compromis tout en renforçant l'arsenal punitif, Moscou conclut que l'objectif n'est pas la normalisation, mais la gestion à distance d'un conflit dont les États-Unis veulent minimiser le coût direct.
L'énergie comme champ de bataille
Pression sur l'Inde, prime au gaz américain. Lavrov ajoute un angle géoéconomique décisif : selon lui, les États-Unis et leurs partenaires cherchent à empêcher l'Inde et d'autres pays d'acheter des hydrocarbures russes bon marché, pour les pousser vers du gaz naturel liquéfié américain à des prix bien plus élevés. Dans cette logique, la guerre se prolonge aussi dans les chaînes d'approvisionnement, les routes maritimes, les assurances, les mécanismes de paiement et l'accès aux marchés.
Le ministre russe va plus loin en accusant Washington de viser une forme de domination économique. Surtout, il souligne un point politique : malgré les déclarations de Trump selon lesquelles il faudrait clore la guerre attribuée à l'ère Biden et ouvrir une coopération avantageuse, les lois et dispositifs de sanctions adoptés sous Biden ne seraient pas réellement remis en cause. Pour Moscou, l'écart entre discours de réconciliation et continuité coercitive détruit le socle de confiance qui rend une négociation possible.
Les nœuds irréductibles. Territoires, neutralité, troupes étrangères : trois verrous, une impasse
Sur le fond, les points de blocage demeurent lourds et structurants. Kiev refuse les cessions territoriales exigées par Moscou dans cinq régions et rejette l'idée de retirer ses forces des portions encore contrôlées dans certaines zones. Dans cette lecture, l'Ukraine conserve encore une part de Donetsk, de Zaporijjia et de Kherson, tandis que la Russie contrôle environ un cinquième du territoire ukrainien, la Crimée et l'ensemble de la région de Louhansk.
Deux autres verrous rendent la sortie de guerre extrêmement difficile : l'Ukraine n'accepte pas une neutralité durable, donc l'exclusion de l'OTAN, et ne veut pas renoncer à l'idée d'accueillir des troupes de pays de l'Alliance, notamment anglo-françaises, après un éventuel accord. Pour Moscou, ces éléments sont précisément ce qui rend l'accord inacceptable. Pour Kiev, ils sont précisément ce qui rend la sécurité acceptable. Entre les deux, le compromis se réduit à une zone presque inexistante.
La dynamique militaire dicte la diplomatie. Avancée lente mais continue, stratégie de profondeur et zone tampon
Sur le terrain, la Russie poursuit une progression graduelle, avec une logique d'érosion plus que de percée spectaculaire. L'analyse décrit une avance dans deux des trois régions encore contestées, tandis qu'à Kherson, la séparation par le Dniepr impose une forme de front figé. Mais la pression ne se limite pas aux zones déjà au centre des négociations : Moscou progresse aussi dans les régions de Soumy et de Kharkiv, le long de la frontière, afin de constituer une bande de sécurité destinée à protéger les régions russes frontalières.
Un autre axe apparaît : Dnipropetrovsk, où l'objectif supposé serait de créer une profondeur suffisante pour réduire la vulnérabilité du flanc adjacent à Donetsk. Dans le même esprit, la zone de Koupiansk est décrite comme une bataille d'attrition prolongée, avec des risques d'encerclement local pour les forces ukrainiennes dans certains secteurs. Ici, la diplomatie suit la tactique : plus la ligne recule, plus les exigences durcissent et plus les négociations deviennent, aux yeux russes, une formalité inutile.
Frappes nocturnes et infrastructure : l'usure par le système
Après une accalmie relative, l'offensive aérienne nocturne reprend, combinant drones et missiles pour frapper les infrastructures énergétiques, industrielles et ferroviaires. Zelensky affirme que, lors de la première semaine de février, la Russie a employé des volumes très importants de drones, de bombes guidées et de missiles. Le but est clair : dégrader le système, pas seulement le front. Réduire la capacité de l'Ukraine à produire, transporter, réparer, alimenter, et donc à soutenir l'effort de guerre.
Dans ce cadre, l'idée d'une négociation « utile » recule. Fin décembre, Poutine avait déjà laissé entendre que les pourparlers perdaient leur sens à mesure que des territoires disputés étaient pris par la force. Et l'hypothèse inquiétante s'impose : en l'absence de traité, Moscou pourrait élargir ses ambitions à d'autres zones, jusqu'à Odessa et au sud-est, dans une logique d'extension progressive des objectifs.
La guerre des chiffres . Pertes, recrutement, rotations : un brouillard entretenu
Les chiffres des pertes et des effectifs sont devenus un champ de bataille informationnel. Les autorités ukrainiennes mettent en avant des pertes russes élevées, et évoquent la stabilité des effectifs russes engagés. L'argument ukrainien est simple : si les effectifs restent stables alors que la Russie recrute beaucoup, c'est que les pertes dépassent les capacités de remplacement.
Mais l'analyse oppose plusieurs limites à cette lecture : les contrats peuvent être renouvelés, les rotations sont normales, tout le recrutement n'est pas destiné au front ukrainien, et surtout, l'OTAN elle-même reconnaît que la Russie atteint ses objectifs de recrutement. Dès lors, il est plausible que Moscou juge suffisant un dispositif de plusieurs centaines de milliers d'hommes pour maintenir la pression contre une armée ukrainienne qui s'épuise en hommes, en munitions et en cohérence, avec des desertions et une qualité moyenne des recrues qui se dégraderait.
S'ajoutent des allégations graves, à confirmer, selon lesquelles certains morts ukrainiens auraient été classés comme déserteurs afin de minimiser les pertes officielles et d'éviter des indemnisations. Qu'elle soit vraie ou non, cette rumeur illustre une réalité : la guerre longue impose une gestion politique des chiffres, et cette gestion finit par miner la confiance interne autant que la crédibilité externe.
Les objectifs de Trump. Fermer le dossier ukrainien, rouvrir le dossier russe
Pourquoi Washington veut-il aller vite ? La logique avancée est celle d'un calcul stratégique : rétablir au plus tôt des relations économiques et politiques intensifiées avec la Russie, tout en laissant l'Europe supporter l'essentiel des coûts résiduels, crise énergétique, fragilités économiques, et reconstruction ukrainienne. Dans cette perspective, l'Europe est moins un partenaire égal qu'un instrument, un marché pour l'énergie et l'armement américains, et un acteur secondaire dans la décision.
La participation américaine aux formats européens serait, dans cette lecture, de plus en plus sélective, avec des absences remarquées et une attention politique déplacée vers des capitales comme Budapest et Bratislava, via des rencontres avec Orban et Fico, marginalisés à Bruxelles mais considérés comme des relais utiles par l'administration Trump. L'objectif implicite : fragmenter le front européen, multiplier les canaux, réduire la capacité de l'Union à parler d'une seule voix.
Et l'Europe dans tout ça. Dialogue français, prudence italienne, Union européenne sans visage
En Europe, certains jugent qu'il faut reprendre langue avec Moscou, compte tenu du coût économique et du mauvais tournant militaire. Le Kremlin a confirmé des contacts avec Paris, et l'Élysée travaillerait à une reprise du dialogue « bien organisée ». Macron dit vouloir une démarche structurée, avec les Européens, mais sans trop d'interlocuteurs. Dans le même temps, il affirme que, pour l'instant, la Russie ne voudrait pas la paix, ce qui entretient une ambiguïté : on prépare le canal tout en posant la responsabilité de l'échec sur l'autre camp.
En Italie, une autre ligne s'impose : laisser à l'Union européenne la prérogative de parler à Moscou, au nom de l'unité et parce que les sanctions sont européennes. Le problème est brutal : qui, dans l'Union, a réellement l'autorité politique, la crédibilité stratégique et la souplesse diplomatique nécessaires pour négocier avec Poutine ? À force d'invoquer l'Europe « en tant que telle », on risque de fabriquer un écran : une unité proclamée qui devient une immobilité réelle. Pendant ce temps, des initiatives nationales, assumées ou discrètes, prennent l'avantage, et l'Italie perd l'occasion de jouer un rôle de passerelle.
Le risque majeur
Un grand marchandage russo-américain, Kiev craint d'être contournée
Un élément pèse lourd dans l'arrière-plan : la possibilité d'accords économiques russo-américains d'ampleur, évoqués par Zelensky, qui craint que des volets concernant l'Ukraine puissent être traités sans Kiev. D'où son avertissement : l'Ukraine ne soutiendra pas d'accords qui la concernent sans consultation. C'est le cauchemar des pays soutenus par une grande puissance : se découvrir, au moment décisif, matière à transaction.
La confiance se consume plus vite que les fronts ne bougent
La question centrale n'est plus seulement de savoir si Washington veut conclure, mais si Moscou croit encore que Washington peut livrer ce qu'elle promet. Pour la Russie, la continuité des sanctions, les pressions sur les partenaires énergétiques et la perception d'actions hostiles en mer minent le crédit de l'interlocuteur. Pour l'Ukraine, neutralité et concessions territoriales restent politiquement explosives, tandis que l'absence de garanties occidentales serait vécue comme une mise à nu. Pour l'Europe, l'unité affichée se heurte à l'impuissance opérationnelle.
Pendant que chacun parle de paix, la guerre continue parce que les trois conditions d'un accord durable ne sont pas réunies en même temps : une confiance minimale entre les grands, une formule de sécurité acceptable pour Kiev, et une capacité européenne à peser autrement que par le financement. Sans cela, l'urgence américaine se heurte au scepticisme russe, et le conflit reste enfermé dans sa logique la plus dangereuse : durer.
Sources
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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