Gouvernance

Un Etat ou un Dirigeant peut-il être naïf, le revendiquer et s'en servir comme excuse ?


David Commarmond




Un Etat ou un Dirigeant peut-il être naïf, le revendiquer et s'en servir comme excuse ?


En Juin 2021, l’Australie s'insurgeait contre l'influence Chinoise dans son économie et regrettait d'avoir été naïve (Slate). Suivie par Franck Riester de  faire le même constat sur l’Europe, qui « doit avoir une approche moins naïve »  (La Croix / 4 Novembre 2021). En novembre 2021, c'est au tour d'Angela Merkel  d'affirmer d'avoir été naïve vis à vis de la Chine  Reuters.  "L'Allemagne a peut-être été trop naïve avec la Chine", (17/11/21). Et il y a certainement d'autres exemples, la liste ne doit pas être exhaustive. Marie-Noëlle Lienemann, lors du colloque sur la désindustrialisation a fait plus qu'un simple constat : une analyse critique approfondie.

La Naïveté peut elle être invoquée par les Hommes et Femmes d'Etat ?

On peut le penser, on peut l'être, le dire en off, mais peut-on l'écrire et le claironner sur tous les toits et tous les tons ? Comment cela peut-il être perçu par son opinion publique, et le monde extérieur ? Comment ne pas penser que cela soit sans conséquences ? Peut-on s'attendre à un retour de bâton ?
 
Le fait d'être naïf, naïve ou faire preuve de naïveté, est défini par le Larousse comme le fait de faire preuve d'une grande confiance, de fraîcheur envers l'autre. Cet attribut est l'apanage des enfants ou d'une jeune personne sans expérience. Plus rarement d'un Etat, d'un Homme ou d'une Femme politique - surtout d'un Homme ou Femme d'Etat. On n’arrive pas à ce niveau de responsabilité sans avoir eu le cuir tanné par des années de coups bas, d'échecs et de retournements de situations. Rappelons que Mme Merkel a « tué » politiquement son prédécesseur, avec élégance pour prendre sa place, sans fausses notes.
 
Les mots d'Angela Merkel, de Franck Riester ou du Premier Ministre Australien sont relativement curieux dans leur bouche et après tant d'années d'expérience, dans la mesure où les relations entre ces pays ne sont pas nouvelles.  Ces politiques sont entourés d'experts, de diplomates, de conseillers qui, à toutes les étapes, cadrent et encadrent les relations bilatérales ou multilatérales... ils croulent sous les rapports, les notes, et les analyses. La naïveté qui résulterait d’un défaut d’informations parait peu crédibles. Certes encore faut-il lire les dossiers et ne pas être atteint par la phobie administrative.
 
Pour un individu, avoir été naïf même par défaut d’information, est souvent mal vécu, être abusé, faire preuve de naïveté est loin d'être un compliment et d'être valorisé, il est en général moqué par ses proches et par la société quand il n’est pas raillé sur les réseaux sociaux. Utiliser comme excuse la naïveté fonctionne une fois sur l'instant, rarement deux. Etre abusé sur plusieurs années ou des décennies relève de la bêtise ou pire. Et, si les conséquences sont préjudiciables, cela relève d'un abus de faiblesse.
 
Pour un Politique ou Homme d'Etat, c'est anéantir la trace qu'il laisse dans l'Histoire avec un grand H. De Visionnaire, de Grand Homme d'Etat, il devient pantin et on ne retient que l'anecdote historique à l'image d'un Félix Faure, ou d'un Paul Deschanel. Il efface son bilan et tout ce pour quoi il s'est battu. Son seul espoir est un bon mot pour entrer dans la postérité et finir dans les Grosses Têtes. Maigre consolation !
 
Dans le cadre des relations internationales, ici de la Chine, si son ouverture dans les années 2000 était porteuse d'espoir, quand bien même tous les critères n'étaient pas remplis, (les cases à cocher manquantes pouvaient l'être dans les années à venir). Naïveté est peut être un euphémisme pour ne pas dire aveuglement ou une myopie volontaire, dictée par une vision à court terme. N'oublions pas que la dimension ésotérique liée au changement de millénaire et la doctrine de la fin de l'histoire étaient encore très présente.
 
Et c'est certainement suite à cette conjonction de facteurs de détente que les pays de la zone asiatique ont petit à petit imaginé créer une nouvelle zone de commerce (RCEP) source de nouvelle croissance. Celle-ci est devenue réalité à partir du 1er janvier 2022.
 
Le RCEP a été signé par les dix Etats membres de l'ASEAN (Brunei, le Cambodge, l'Indonésie, le Laos, la Malaisie, Myanmar, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam) et cinq autres Etats de l'Asie et du Pacifique : la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Cette nouvelle zone de commerce  est une immense zone de libre-échange à l’échelle régionale, qui prévoit l’élimination progressive des droits de douane, pour bon nombre de produits, à hauteur de 90% pour certains ainsi que les quotas.
 
Le volte-face de l'Australie sur les sous-marins, motivé par la forte activité militaire chinoise dans le secteur risque d'être une broutille face à ce nouvel ordre économique. Les douanes australiennes ont pour missions de traquer les produits ne répondant pas aux normes locales pour protéger la faune et la flore australienne. Avec cette nouvelle zone d’échange, ils vont être ravis avec la disparition des quotas.
 
La prochaine décennie risque donc d'être intéressante et mouvementée. La carte de naïveté étant jouée, cette excuse auprès des opinions publiques sera plus difficilement acceptée si elle est ressortie tous les ans. Chaque Etat a certainement intérêt à jouer sa partition et ne pas trop compter sur les autres. Le Peterson Institute for International Economics, un think tank basé à Washington, a, en effet, calculé que la signature du RCEP pourrait générer un surplus de près de 164 milliards de dollars d’ici 2030 pour les seuls pays asiatiques, soit environ 0,3 % de leur revenu réel. Espérons que ces chiffres soient optimistes et non le fruit de la naïveté de l'autorité.

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Auteur

David Commarmond

Chargé de mission et de développement / Chef de rubrique Veille Magazine (Actualités / Evénements)

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