Chroniques de la Recherche

Une parenthèse se referme. Tribune libre de Christophe Deschamps.


Christophe Deschamps
Samedi 2 Mai 2026


Le manifeste en 22 points cosigné par Alex Karp ramène la tech américaine à sa vérité géopolitique : un instrument de domination au service des États-Unis. Si ce texte fait événement, ce n'est pas qu'il révèle quoi que ce soit, c'est qu'il met fin à une parenthèse de trente ans pendant laquelle la Silicon Valley s'est crue exemptée de cette règle.



Une parenthèse se referme. Tribune libre de Christophe Deschamps.
Le manifeste (*) circule depuis quelques jours et la plupart des commentaires y voient un aveu spectaculaire, le moment où la Silicon Valley lève le masque, l'entrée dans une ère de domination assumée. Cette lecture est commode mais se trompe de chronologie.

(*) Lien vers la Manifeste d'Axel Karp :
https://x.com/PalantirTech/status/2045574398573453312

La règle n'a jamais changé

Un veilleur formé à s'étonner doit savoir s'étonner où il faut. L'anomalie historique des dernières décennies n'est pas le retour assumé de la technique au service de la puissance, c'est la séquence précédente qui l'était. Celle où l'on a pu faire croire, et où des ingénieurs sincères, nourris par la contre-culture californienne, ont pu se faire croire, que le numérique constituait une exception à la règle générale qui régit l'histoire des techniques depuis qu'elles existent. La règle est ancienne, stable : la technique est l'instrument du pouvoir qui la finance, la diffuse et la protège. L'imprimerie de Mayence sert d'abord le Saint-Siège puis la Réforme, le télégraphe sert les empires coloniaux, la radio sert les États du XXe siècle. Il n'y a pas eu d'exception mais plutôt une parenthèse rhétorique pendant laquelle la Silicon Valley a vendu, et s'est vendue à elle-même, l'idée que le numérique échappait à cette logique.

Thucydide avait posé la règle il y a vingt-cinq siècles, face aux Méliens les ambassadeurs athéniens expliquaient : "Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde, le droit n'entre en ligne de compte que lorsqu'il y a égalité de forces ; autrement, les forts font ce qu'ils peuvent et les faibles subissent ce qu'ils doivent." (Thucydide, l. V)
 

La langue qui rend sourd

Pour qu'une telle parenthèse tienne aussi longtemps, il fallait à la fois une langue de coton, comme la nommait François-Bernard Huyghe, qui occulte la question du pouvoir, et une cécité au caractère même de l'objet technique. Cinq mots ont organisé le discours public sur la tech pendant une génération : ouverture, communauté, partage, transparence, communication. Aucun n'invitait réellement à demander qui finance la plateforme, qui contrôle l'infrastructure, qui capte la valeur produite par les utilisateurs. Les questions de puissance étaient structurellement absentes du vocabulaire disponible, ce qui les rendait difficiles à poser, donc difficiles à penser. Et comme les locuteurs y croyaient sincèrement, il n'y avait pas de dissonance à déceler, ni de cynisme à démasquer : le lexique fonctionnait à plein régime.

La cécité était plus profonde et touchait à ce que les ingénieurs construisaient. Platon nomme pharmakon ce qui est à la fois remède et poison ; toute technologie est duplice par structure, non par accident. La plateforme qui connecte est aussi celle qui surveille, monétise et verrouille. Et ce n'est pas une dérive mais la nature même de l'objet. La parenthèse de la Silicon Valley reposait sur l'idée inverse, qu'on pouvait obtenir le remède sans le poison. Une génération d'ingénieurs commence aujourd'hui à reconnaître que leur objet n'était pas ce qu'ils croyaient être.
 

Ce que les veilleurs savaient

Le manifeste d'Alex Karp ne change pas la nature des relations entre puissances technologiques. Il dit ce que la position de force autorise désormais à dire. La langue ouatée a protégé la montée en puissance, pas la puissance acquise.

Le veilleur a une raison professionnelle de saluer ce texte. Il a passé vingt ans à devoir argumenter contre une langue qui rendait son métier illisible aux décideurs. Désormais le commanditaire d'une analyse stratégique sur le numérique trouve dans le manifeste de Karp la légitimation publique de ce que les bons veilleurs, ceux qui lisent entre les lignes de la langue de coton, disaient depuis longtemps en privé.

Le réel reprend ses droits. Comme toujours.
 

A propos de ...

 
Christophe DeschampsIntelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.

Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises "  Lien Thèses.fr
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