L'observatoire comme symptôme d'un changement d'époque
Le post de Patrice Lefort-Lavauzelle consacré à l'observatoire qui étudie l'espionnage dans les universités françaises ne renvoie pas à une inquiétude abstraite. Il éclaire une réalité devenue centrale : l'université n'est plus seulement un lieu de savoir, de formation et de coopération internationale. Elle est devenue un espace stratégique, donc un espace vulnérable.
La France le sait désormais. La DGSI, Direction générale de la sécurité intérieure, a placé la protection du potentiel scientifique et technique national parmi ses préoccupations majeures. Elle alerte sur les risques liés à l'accueil de chercheurs étrangers, aux programmes académiques officiels, aux partenariats scientifiques et à l'accès à des laboratoires sensibles. Le problème n'est pas la coopération internationale en elle-même. Le problème commence lorsque cette coopération devient captation technologique, collecte d'informations ou transfert non maîtrisé de savoir-faire.
Le cas de Bordeaux : quand une zone protégée devient enjeu de renseignement
L'affaire la plus récente et la plus significative concerne un professeur de mathématiques appliquées lié à l'Institut de mécanique et d'ingénierie de l'Université de Bordeaux. Arrêté par la DGSI en février 2025, il a été mis en examen en décembre 2025. Il est soupçonné d'avoir permis à une délégation chinoise d'accéder à des zones sensibles, alors que certains espaces de l'institut étaient classés en zone à régime restrictif.
L'affaire est capitale parce qu'elle illustre exactement ce que la DGSI cherche à empêcher : l'accès non contrôlé à des lieux où se concentrent des savoir-faire scientifiques et techniques susceptibles d'avoir une valeur stratégique. Une zone à régime restrictif n'est pas un simple bureau administratif. C'est un espace protégé parce que les connaissances qui y circulent peuvent toucher à la sécurité, à l'industrie, à la défense ou à la compétitivité nationale.
Dans la logique de la guerre économique, l'enjeu n'est pas seulement de savoir si un document a été volé. L'enjeu est de savoir si une puissance étrangère a pu observer, comprendre, cartographier ou approcher un savoir-faire sensible.
Le cas Xuan Wu : la vulnérabilité des laboratoires français
Un autre exemple, révélé par Mediapart, concerne Xuan Wu, doctorante chinoise qui, entre 2018 et 2021, aurait passé plusieurs nuits dans des laboratoires sensibles à Metz et Strasbourg, notamment dans le laboratoire ICube de l'INSA Strasbourg. Selon l'enquête, elle aurait permis à un compatriote d'y pénétrer.
Ce cas est important parce qu'il montre la fragilité concrète des établissements de recherche. Il ne s'agit pas nécessairement d'une opération spectaculaire. Il suffit parfois d'un accès mal contrôlé, d'une présence nocturne, d'identifiants utilisés de manière irrégulière, d'une surveillance insuffisante des locaux ou d'un excès de confiance dans l'environnement académique.
La guerre économique moderne n'a pas toujours besoin de casser la porte. Elle profite des portes entrouvertes.
L'affaire Valeo-Compiègne : le précédent de 2005
L'École de Guerre Économique rappelle aussi l'affaire Valeo de 2005. Une étudiante chinoise, Li-li Wuang, en stage chez l'équipementier Valeo à Guyancourt dans le cadre de ses études à l'Université de technologie de Compiègne, avait été accusée d'avoir détourné des données informatiques sensibles. L'affaire s'était conclue par une condamnation pour abus de confiance.
Ce précédent est essentiel car il montre que la problématique ne date pas d'hier. Elle apparaît déjà au moment où la Chine accélère son rattrapage industriel et technologique. À l'époque, beaucoup y virent un incident isolé. Avec le recul, il apparaît plutôt comme un signal avant-coureur : la frontière entre stage, formation, transfert de compétences et captation d'informations pouvait devenir dangereusement poreuse.
La grille de lecture de l'École de Guerre Économique
L'École de Guerre Économique de Paris a raison de parler d'offensive cognitive chinoise dans les universités. Le terme est fort, mais il correspond à la nature du phénomène. Il ne s'agit pas seulement d'espionnage classique. Il s'agit d'une stratégie longue, patiente, cumulative, destinée à capter de l'information, à comprendre les écosystèmes scientifiques, à identifier les chercheurs utiles, à orienter des coopérations et à absorber des savoir-faire.
Dans cette perspective, l'université devient une mine stratégique. On y trouve des algorithmes, des données, des prototypes, des méthodes expérimentales, des doctorants brillants, des équipes de recherche, des projets européens, des technologies duales. Autrement dit, tout ce qui peut nourrir la puissance industrielle, militaire et géopolitique de demain.
Intelligence économique et patriotisme scientifique
La réponse ne peut pas être la fermeture. Fermer l'université serait absurde. La recherche vit de circulation, de confrontation intellectuelle et de coopération. Mais l'ouverture sans protection devient naïveté stratégique.
C'est ici qu'intervient le patriotisme économique. Il ne s'agit pas de nationalisme universitaire. Il s'agit de comprendre qu'une nation qui finance ses laboratoires doit protéger les fruits de cet investissement. La liberté académique n'exclut pas la vigilance. La coopération scientifique n'exclut pas le contrôle. L'accueil de chercheurs étrangers n'exclut pas l'évaluation des risques.
La DGSI n'intervient donc pas contre l'université, mais pour rappeler que le savoir est devenu une ressource stratégique. Et toute ressource stratégique attire la convoitise.
La Chine, puissance de captation
La Chine n'est pas seulement un acteur économique en croissance. C'est une puissance organisée, dotée d'une stratégie industrielle, technologique et informationnelle. Son objectif est clair : réduire sa dépendance à l'égard de l'Occident et devenir dominante dans les secteurs décisifs du XXIe siècle.
Intelligence artificielle, robotique, quantique, biotechnologies, aéronautique, espace, cybersécurité, océanographie, matériaux avancés : ce sont précisément les domaines que l'École de Guerre Économique identifie comme cibles privilégiées, parce qu'ils possèdent un double usage civil et militaire.
Dans ce contexte, les universités françaises deviennent des lieux d'observation, d'approche et parfois de captation.
La vraie leçon des affaires françaises
Bordeaux, Metz, Strasbourg, Compiègne : ces affaires ne disent pas que tous les chercheurs chinois seraient suspects. Ce serait faux et dangereux. Elles disent autre chose : dans un monde de guerre économique, les milieux ouverts sont les plus vulnérables.
L'université française a longtemps pensé que la science était protégée par sa noblesse même. Mais la science produit désormais la matière première de la puissance. Ce qui naît dans un laboratoire peut devenir demain un brevet, une arme, une usine, une plateforme numérique ou un avantage géopolitique.
La bataille du savoir est donc déjà commencée.
Et l'observatoire évoqué par Patrice Lefort-Lavauzelle prend ici tout son sens : il ne s'agit pas seulement d'étudier des incidents. Il s'agit de comprendre que l'université est devenue l'une des premières lignes de la guerre économique mondiale.
Sources
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
#geopolitics, #economicwarfare, #strategicintelligence, #Chinainfluence, #knowledgepower, #universitysecurity, #techtransfer, #nationalsecurity, #scientificespionage, #globalcompetition

Accueil
