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Vient de paraître. Dans la tête des Gilets Jaunes. V.A Press, Éditions


Auteurs François-Bernard HUYGHE, Xavier DESMAISON, Damien LICCIA




Auteurs François-Bernard HUYGHE, Xavier DESMAISON, Damien LICCIA. V.A Press, Éditions


Peu de gens se vanteraient d’avoir prédit Mai 68 ou la chute de l’URSS, personne ne prétend sérieusement avoir anticipé le mouvement des Gilets jaunes.
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Les meilleurs prophètes ont vaguement senti qu’il y allait y avoir des mouvements sociaux ou que le macronisme se dirigeait vers une zone de turbulence après l’affaire Benalla. Or, le plus olympien (E. Macron) s’est heurté au plus trivial : une protestation du peuple.
Manu des sous ! Jupiter, délivre-nous des taxes. L’idée stupéfiante que les gens qui n’arrivent plus à vivre puissent avoir envie de se faire entendre s’est imposée comme le prouve la marche, en marchant. Ou, en l’occurrence, en bloquant.

Des revendications sociales et fiscales deviennent politiques...

 Demande de démocratie directe, Référendum d’Initiative Citoyenne, destitution du président –. L’affrontement est devenu symbolique : ceux d’en bas, les méprisés et les inaudibles contre ceux d’en haut, élus et médias inclus. De la demande de protection (juste répartition des prélèvements, bien commun), on passe à la représentation (le peuple veut exercer directement son pouvoir législatif, de destitution, voire constituant)... Et, dans les têtes, ce qui est en jeu, c’est le pouvoir tout court, pouvoir symbolique et pouvoir souverain.
 
La vitesse de propagation du mouvement parti de presque rien (une pétition en ligne, un type qui met un gilet sous son pare-brise, une vidéo amateur, mais reprise 5 millions de fois, une dame qui se défoule sur YouTube...) fut spectaculaire. Le recul du pouvoir après rodomontades, fut aussi impressionnant. On passa, en un quart d’heure le 10 décembre, de « nous vous écoutons, mais nous ne changerons pas de cap » à des concessions d’un coût d’environ 10 milliards d’euros, en attendant une grande consultation nationale. Ce fut une sorte de figure de patinage inverse du « tournant de la rigueur » de Mitterand en 1983. Plus les quasi-excuses de Jupiter rappelant comme Barbara « mon seul souci, c’est vous » dans sa quête du fameux lien perdu.

En face, tout a changé en quelques semaines

De quelques centimes à la pompe au référendum d’initiative citoyenne (RIC), le cheminement intellectuel est remarquable. Tsunami est un délicat euphémisme pour décrire cela. Et d’ailleurs à tsunami, tsunami et demi. En 2017 l’élection de Macron carbonisait les partis classiques et bouleversait le systeème de représentation politique. En 2018 les manifestants en gilets jaunes carbonisent le macronisme et instaurent un mode inédit de protestation lié à la démocratie directe. Sans parler de ce qui se produira lorsqu’il faudra lancer la machine à redistribuer ou entamer la grande consultation promise.

Sans compter le facteur violence : violence dans la rue (10 morts, certes involontaires, l’escalade des affrontements) et violence morale (dans les slogans, mais aussi, en face, dans la façon de traiter les « foules haineuses » comme fascisantes, homophobes, brutales....).

Comme toujours, l’explication mentalités/hostilités et l’explication diffusion/influence sont complémentaires. Nous tenterons de présenter les deux, par un texte théorique pour la première, puis par une étude sur les réseaux sociaux, la seule que l’on pouvait réaliser à temps, pour la seconde partie. Comment naissent les idées et comment deviennent- elles des forces en action ? Il faut aller voir dans les tuyaux.
 
Bien entendu, entre le moment où ces lignes sont écrites et celui où elles seront lues il peut se produire cent choses tout aussi surprenantes et toute réflexion manquera forcément de recul. Mais nous pouvons poser des jalons.

Deux types d’explications principales sont proposées aux évènements de novembre et décembre 2018 :

− C’est le symptôme d’une rupture sociologique, culturelle, idéologique entre deux fractions de la population qui ne vivent plus ni dans le même monde matériel ni dans le même monde mental,
 
- Le mouvement des Gilets jaunes est largement déterminé par l’usage des réseaux sociaux (Facebook en particulier), mode de socialité normale pour certaines populations, mais aussi redoutable instrument des contagions sociales : c’est là, non dans les médias classiques paniqués, que s’est exercée la vraie influence qui a tout délenché. Avec une variante complotiste : des forces étrangères interfèrent, la fachosphère ou la gauchosphère désinforment, etc.

Ce livre à chaud sur la France qui flambe prétend traduire un étonnement et suggérer quelques pistes.

Une situation extrêmement triviale – une dame n’arrive plus à faire le plein – a provoqué en cascade des actes, des images et des discours qui se sont répercutés dans le monde entier et qui ont fait trembler les institutions. Ceux qui ne savaient pas parler et qui ne sentaient pas écoutés, les invisibles et les sans-voix, ont inventé des modes d’expression et de mobilisation d’une efficacité symbolique inédite.
 
Nous allons tenter de comprendre : des passions partagées, des communautés, des organisations et des médias, des convictions politiques, des façons de lutter avec les mots, les gestes et les images. Comment tout cela fonctionne-t-il ? Sur fond de crise économique et de crise du libéralisme, la question est sociale (les gens avec les gens), politique (les gens qui exercent du pouvoir sur les gens), idéologique (ce que les gens croient ensemble) et médiologique (comment les gens croient ensemble).