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Les chiffres d'un média planétaire
X compte entre 557 et 600 millions d'utilisateurs actifs mensuels dans le monde en 2025, selon les mesures.
Le Japon pèse particulièrement lourd : 74 millions d'utilisateurs, soit près de 60 % de sa population adulte. L'application se classe par ailleurs première dans la catégorie « Actualités » de l'App Store dans des pays aussi différents que les États-Unis, le Japon, la France, l'Allemagne et l'Australie.
On sait que ce classement doit beaucoup à un choix de catégorisation effectué par Twitter en 2016, quand l'entreprise avait basculé de « Social Networking » à « News » pour améliorer sa visibilité face à Facebook. Critique méthodologique légitime, mais le signal reste fort : une plateforme où des centaines de millions d'utilisateurs viennent chercher de l'information, avec des chiffres qui ne sont plus ceux d'un réseau social mais bien d’un média planétaire
Le Japon pèse particulièrement lourd : 74 millions d'utilisateurs, soit près de 60 % de sa population adulte. L'application se classe par ailleurs première dans la catégorie « Actualités » de l'App Store dans des pays aussi différents que les États-Unis, le Japon, la France, l'Allemagne et l'Australie.
On sait que ce classement doit beaucoup à un choix de catégorisation effectué par Twitter en 2016, quand l'entreprise avait basculé de « Social Networking » à « News » pour améliorer sa visibilité face à Facebook. Critique méthodologique légitime, mais le signal reste fort : une plateforme où des centaines de millions d'utilisateurs viennent chercher de l'information, avec des chiffres qui ne sont plus ceux d'un réseau social mais bien d’un média planétaire
La fin du monopole narratif
Ce qui s'effondre, ce ne sont pas « les médias » mais le monopole narratif que conférait l'ignorance géographique des audiences. Pendant plusieurs décennies, un intellectuel ou un journaliste pouvaient affirmer que « le modèle soviétique est parfaitement efficace » sans que l'on puisse vérifier sur place. Les rubriques « Monde » fonctionnaient comme des SAS entre le réel et sa représentation. Le lecteur n'avait ni les sources, ni la langue, ni le réseau pour contester. C'est ce confort qui a pris fin.
La traduction instantanée par l'IA a fait sauter le dernier verrou. Brivael décrit ce que beaucoup d'entre nous vivent désormais : des posts en français commentés par des Japonais, sourcés par des Américains, contextualisés par des Brésiliens, sans qu'aucun éditeur n’intervienne, le tout en quelques minutes. Traduit d’un clic par l’IA.
La traduction instantanée par l'IA a fait sauter le dernier verrou. Brivael décrit ce que beaucoup d'entre nous vivent désormais : des posts en français commentés par des Japonais, sourcés par des Américains, contextualisés par des Brésiliens, sans qu'aucun éditeur n’intervienne, le tout en quelques minutes. Traduit d’un clic par l’IA.
Le mensonge devient coûteux à tenir
Paradoxe de l'époque : diffuser une idée appuyée sur des preuves a dorénavant un coût quasi nul. Il suffit de poster un graphique, un lien, une capture d'écran, et le réseau se charge du reste. Mais le même mécanisme nourrit son contraire : graphiques truqués, sources inventées et citations fabriquées par IA empruntent le même chemin. Le vrai et le faux sont à égalité sur le plan de la diffusion.
Et pourtant, je souhaite lancer ici une hypothèse qui va à rebrousse-poil du discours dominant. On entend partout que l'IA rend tout incertain, que plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, que la post-vérité a gagné. Je n'en suis pas sûr. Je crois au contraire que le coût du mensonge pourrait devenir prohibitif. Pas celui de sa fabrication, qui s'effondre, mais celui de sa tenue dans la durée.
La dissymétrie se joue en deux temps. Dans les premières heures, le mensonge garde son avantage : une note de communauté met en moyenne quinze heures à apparaître, alors que la moitié des republications surviennent dans les cinq heures. L'infox a le temps de faire son œuvre. Mais une fois la note publiée, elle reste attachée au message initial. Visible par tous ceux qui viendront le consulter des semaines ou des mois plus tard. Le mensonge perd donc dans la durée. Il n'est plus réfuté dans un article que personne ne lira. Il est marqué du sceau de l’erreur à l'endroit exact où il a commencé à circuler. Le menteur est ainsi pointé du doigt, devant le public même qu'il voulait convaincre.
Et pourtant, je souhaite lancer ici une hypothèse qui va à rebrousse-poil du discours dominant. On entend partout que l'IA rend tout incertain, que plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, que la post-vérité a gagné. Je n'en suis pas sûr. Je crois au contraire que le coût du mensonge pourrait devenir prohibitif. Pas celui de sa fabrication, qui s'effondre, mais celui de sa tenue dans la durée.
La dissymétrie se joue en deux temps. Dans les premières heures, le mensonge garde son avantage : une note de communauté met en moyenne quinze heures à apparaître, alors que la moitié des republications surviennent dans les cinq heures. L'infox a le temps de faire son œuvre. Mais une fois la note publiée, elle reste attachée au message initial. Visible par tous ceux qui viendront le consulter des semaines ou des mois plus tard. Le mensonge perd donc dans la durée. Il n'est plus réfuté dans un article que personne ne lira. Il est marqué du sceau de l’erreur à l'endroit exact où il a commencé à circuler. Le menteur est ainsi pointé du doigt, devant le public même qu'il voulait convaincre.
Les notes de communauté, laboratoire de la vérification distribuée
Le dispositif qui rend cette dissymétrie possible mérite qu'on s'y arrête.
Son efficacité est mesurée : taux d'exactitude à 97,5 % dans une étude de l'université de Californie, baisse de moitié des republications dès qu'une note apparaît, probabilité que l'auteur supprime lui-même son message multipliée par cinq. Son fonctionnement repose sur un filtre rare : pour qu'une note devienne publique, elle doit être jugée utile par des contributeurs aux points de vue historiquement divergents. Pas de vote majoritaire donc, pas de consensus de façade, mais une exigence d'accord trans-idéologique.
L'algorithme est en code ouvert, auditable par tous. Bien sûr, d'aucuns tenteront de pervertir le système, comme on le voit sur la Wikipédia, mais il pose toutefois une règle nouvelle : la vérification n'est plus une fonction, elle est inscrite dans l'architecture même du réseau.
En face, le factchecker professionnel convainc surtout les convaincus et reste prisonnier de ses biais de sélection. Une bascule que j’avais documenté dans « Informer en 2025 : vers un nouvel ordre médiatique ? ».
Son efficacité est mesurée : taux d'exactitude à 97,5 % dans une étude de l'université de Californie, baisse de moitié des republications dès qu'une note apparaît, probabilité que l'auteur supprime lui-même son message multipliée par cinq. Son fonctionnement repose sur un filtre rare : pour qu'une note devienne publique, elle doit être jugée utile par des contributeurs aux points de vue historiquement divergents. Pas de vote majoritaire donc, pas de consensus de façade, mais une exigence d'accord trans-idéologique.
L'algorithme est en code ouvert, auditable par tous. Bien sûr, d'aucuns tenteront de pervertir le système, comme on le voit sur la Wikipédia, mais il pose toutefois une règle nouvelle : la vérification n'est plus une fonction, elle est inscrite dans l'architecture même du réseau.
En face, le factchecker professionnel convainc surtout les convaincus et reste prisonnier de ses biais de sélection. Une bascule que j’avais documenté dans « Informer en 2025 : vers un nouvel ordre médiatique ? ».
La tech fabrique ses propres médias
Ce qui se joue dépasse d'ailleurs la seule correction des médias par la foule. La tech construit son propre écosystème médiatique : OpenAI rachète un talk-show, la société de capital-risque Andreessen Horowitz produit son propre podcast pour recevoir les fondateurs des entreprises qu'elle finance, et les dirigeants de la Silicon Valley choisissent Lex Fridman ou Joe Rogan plutôt qu'un plateau télévisé pour s'exprimer durant trois heures.
Les médias ne sont plus contournés, ils sont remplacés par l'amont. Et les plateformes ne se contentent plus de distribuer : elles contrôlent simultanément le canal, la production, la traduction, la vérification,...
Les médias ne sont plus contournés, ils sont remplacés par l'amont. Et les plateformes ne se contentent plus de distribuer : elles contrôlent simultanément le canal, la production, la traduction, la vérification,...
Derrière la contestation, quelque chose avance
Une remarque s'impose ici, parce qu'elle sera le premier réflexe d'une partie du lectorat. Musk est contesté, X dérange, la Silicon Valley inquiète. Ces réactions sont compréhensibles et parfois justifiées. Mais elles ne doivent pas masquer l'essentiel : derrière la contestation des acteurs, quelque chose de disruptif est en train d'émerger, doucement mais sûrement. Les notes de communauté corrigent des affirmations, la traduction instantanée casse les monopoles narratifs, la vérification devient un effet de réseau. Ces mécanismes avancent, indépendamment de ce qu'on pense de ceux qui les ont rendus possibles. Les ignorer parce qu'on conteste leur origine, c'est se priver de comprendre ce qui vient. C'est aussi laisser le champ libre à ceux qui, eux, ont compris.
Aucune plateforme, X comprise, n'est le « média de l'Espèce ». Ce sont des autoroutes de l'attention aux péages algorithmiques : on roule plus vite, on touche plus de monde, mais on dépend d'un concessionnaire. D'autres émergeront, émergent déjà, et joueront sur le même terrain.
Et cette transparence forcée a aussi son côté sombre : certains acteurs étatiques ne cherchent plus à convaincre mais à saturer l'espace de versions contradictoires pour rendre la vérité indiscernable. L'IA générative le permet à coût nul et dans presque toutes les langues.
Aucune plateforme, X comprise, n'est le « média de l'Espèce ». Ce sont des autoroutes de l'attention aux péages algorithmiques : on roule plus vite, on touche plus de monde, mais on dépend d'un concessionnaire. D'autres émergeront, émergent déjà, et joueront sur le même terrain.
Et cette transparence forcée a aussi son côté sombre : certains acteurs étatiques ne cherchent plus à convaincre mais à saturer l'espace de versions contradictoires pour rendre la vérité indiscernable. L'IA générative le permet à coût nul et dans presque toutes les langues.
Une infrastructure qui fait peur
Reste ce que cette mutation révèle de plus fondamental : la liberté d'expression n'est plus seulement un principe inscrit dans un texte. Elle est devenue une infrastructure, et cette infrastructure fait peur.
Elle fait peur aux régimes qui coupent l'accès au réseau pour isoler leur population du flux mondial, aux autocraties qui voient dans la transparence forcée une menace existentielle. Cette coupure, autrefois invisible de l'extérieur, est aujourd'hui un signal techniquement lisible pour le monde entier. Fermer un pays au réseau ne le cache plus mais le désigne. Vous voulez savoir quels pays combattent la liberté ? Cherchez ceux qui bâtissent des murs numériques entre lesquels ils enferment leurs citoyens.
Cette liberté fait peur aussi plus près de nous. En janvier 2026, le président polonais a opposé son veto à la transposition du DSA, estimant que le moyen le plus efficace de supprimer la liberté n'est pas d'interdire la parole mais d’imposer une version du réel par la contrainte légale. Le DSA européen, conçu pour lutter contre la désinformation, impose aux plateformes de traiter des « risques systémiques » suffisamment larges pour englober tout contenu ayant un « effet négatif prévisible sur le discours civil », même non illicite. Mais qui décide de ce qui est « négatif » pour le discours civil ? La question n'est pas rhétorique : un tel dispositif peut inciter à la sur-modération, les plateformes préférant censurer par excès de prudence ou de zèle. Cela s’est déjà vu …
Les professionnels de l'information devraient méditer ce paradoxe. Au moment même où la technologie permet à chacun de vérifier, de sourcer et de contester dans n'importe quelle langue, certains tentent de reprendre le contrôle du robinet. Les uns en coupant l'accès. Les autres en définissant par voie réglementaire ce qui constitue un risque pour le débat public, c'est-à-dire, potentiellement, tout ce qui dérange. Et se rappeler aussi que l'Histoire est pleine de gens qui pensaient que la censure c’était pour les autres…
Elle fait peur aux régimes qui coupent l'accès au réseau pour isoler leur population du flux mondial, aux autocraties qui voient dans la transparence forcée une menace existentielle. Cette coupure, autrefois invisible de l'extérieur, est aujourd'hui un signal techniquement lisible pour le monde entier. Fermer un pays au réseau ne le cache plus mais le désigne. Vous voulez savoir quels pays combattent la liberté ? Cherchez ceux qui bâtissent des murs numériques entre lesquels ils enferment leurs citoyens.
Cette liberté fait peur aussi plus près de nous. En janvier 2026, le président polonais a opposé son veto à la transposition du DSA, estimant que le moyen le plus efficace de supprimer la liberté n'est pas d'interdire la parole mais d’imposer une version du réel par la contrainte légale. Le DSA européen, conçu pour lutter contre la désinformation, impose aux plateformes de traiter des « risques systémiques » suffisamment larges pour englober tout contenu ayant un « effet négatif prévisible sur le discours civil », même non illicite. Mais qui décide de ce qui est « négatif » pour le discours civil ? La question n'est pas rhétorique : un tel dispositif peut inciter à la sur-modération, les plateformes préférant censurer par excès de prudence ou de zèle. Cela s’est déjà vu …
Les professionnels de l'information devraient méditer ce paradoxe. Au moment même où la technologie permet à chacun de vérifier, de sourcer et de contester dans n'importe quelle langue, certains tentent de reprendre le contrôle du robinet. Les uns en coupant l'accès. Les autres en définissant par voie réglementaire ce qui constitue un risque pour le débat public, c'est-à-dire, potentiellement, tout ce qui dérange. Et se rappeler aussi que l'Histoire est pleine de gens qui pensaient que la censure c’était pour les autres…
Le monde entier est en salle de rédaction
Finalement, ce qui meurt, ce n'est pas le journalisme mais le privilège de raconter le monde sans que le monde puisse répondre. Et la liberté d'expression, dans ce contexte, n'est pas un confort idéologique : c'est la condition technique de fonctionnement du système. Sans elle, pas de vérification par les pairs, pas de notes de communauté, pas de correction en temps réel. Débranchez la liberté d'expression et vous ne débranchez pas seulement des opinions : vous débranchez le mécanisme même de la vérité.
Pour les rédactions qui jouent le jeu de la preuve ouverte, c'est une opportunité, mais pour celles qui avaient bâti leur influence sur une narration protégée par l'ignorance de leur audience, c'est un problème existentiel. Non pas parce que X est parfait, mais parce qu'on ne peut plus raconter le monde à huis clos quand le monde entier a pris place en salle de rédaction.
Pour les rédactions qui jouent le jeu de la preuve ouverte, c'est une opportunité, mais pour celles qui avaient bâti leur influence sur une narration protégée par l'ignorance de leur audience, c'est un problème existentiel. Non pas parce que X est parfait, mais parce qu'on ne peut plus raconter le monde à huis clos quand le monde entier a pris place en salle de rédaction.
Pour aller plus loin
Le post à l'origine de cet édito
Brivael (@BrivaelFr), post du 5 avril 2026 sur X
Sur les chiffres d'usage de X à travers le monde
Statista, Leading countries based on number of X users as of February 2025 (données We Are Social / DataReportal / Meltwater)
Backlinko, X (Twitter) Statistics: How Many People Use X?
Sur le débat autour de la catégorisation de X comme news app
TechCrunch, Twitter aims to boost its visibility by switching from 'Social Networking' to 'News' on the App Store (avril 2016)
Social Media Today, X Continues To Highlight Misleading Claims About Its Popularity (juin 2025)
Sur le veto polonais et le DSA
Euractiv, Le président polonais bloque la transposition du DSA et met en garde contre un « ministère de la Vérité » (janvier 2026)
Le Club des Juristes, Le Digital Services Act à l'épreuve des critiques américaines
Le JDD, Digital Services Act : un texte européen au service de la censure ? (janvier 2026)
Sur la construction d'un écosystème médiatique par la Silicon Valley
RTBF, Face aux médias classiques jugés trop sceptiques, la Silicon Valley bâtit sa propre bulle
Pour une analyse de fond
Christophe Deschamps, Informer en 2025 : vers un nouvel ordre médiatique ?, ebook téléchargeable gratuitement.
A propos de l'auteur
Christophe Deschamps, Intelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.
Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises " Lien Thèses.fr
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