Géopolitique

Descalzi et le retour du réel. Quand l’énergie rappelle à l’Europe le prix de la souveraineté

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Giuseppe Gagliano
Mercredi 15 Avril 2026


La guerre au Moyen-Orient rappelle brutalement à l’Europe ce qu’elle avait voulu oublier : avant les normes et les objectifs climatiques, il y a la réalité physique des ressources. Les propos de Claudio Descalzi sonnent comme un rappel à l’ordre : l’énergie n’est pas un principe moral, mais une matière première dont la rareté peut faire vaciller une économie entière. Et c'est aussi une leçon sévère pour une Europe qui, ces dernières années, a souvent confondu réglementation et souveraineté.



Descalzi et le retour du réel. Quand l’énergie rappelle à l’Europe le prix de la souveraineté
Claudio Descalzi, né en 1955 à Milan, est le PDG d’Eni depuis 2014. Ingénieur de formation, il a gravi tous les échelons du groupe depuis 1981, devenant l’un des dirigeants les plus influents du secteur énergétique. Membre de Confindustria et figure clé des débats européens sur l’énergie, il est reconnu pour son pragmatisme stratégique dans un contexte géopolitique tendu.

Quand l'idéologie énergétique se heurte à la guerre

Il y a une phrase, dans les propos de Claudio Descalzi, qui révèle mieux que toute autre la nature du moment européen : ce ne sont plus les prix qui comptent, ce sont les volumes. C'est une phrase brutale, presque élémentaire, et c'est précisément pour cela qu'elle est décisive. Pendant des années, l'Europe a raisonné sur l'énergie comme s'il s'agissait d'une matière que l'on pouvait gouverner uniquement par des normes, des sanctions, des objectifs climatiques et des déclarations politiques. Mais la guerre, surtout lorsqu'elle frappe le Golfe persique et le détroit d'Hormuz, réintroduit avec violence une vérité que le continent avait tenté d'effacer : avant la transition, avant les choix éthiques, il y a la question de la disponibilité physique des ressources.
 
Les affirmations de Descalzi ne paraissent paradoxales qu'à ceux qui continuent à lire la crise actuelle avec les catégories du temps de paix. En réalité, elles ne le sont pas. Elles constituent la reconnaissance tardive d'une réalité déjà installée. Si le détroit d'Hormuz est fermé, ou même simplement déstabilisé sur le plan militaire, ce n'est pas seulement une route commerciale qui se trouve interrompue : c'est l'un des piliers de l'économie mondiale qui vacille. Ce n'est pas un hasard si Descalzi parle de l'événement le plus important des quarante dernières années. Exagère-t-il ? Peut-être dans le ton, mais pas sur le fond.
Car nous ne sommes pas face à un simple choc des prix : nous sommes face à la possibilité concrète d'une rupture structurelle entre l'offre et la demande à l'échelle mondiale.

Le tabou russe revient au centre

C'est dans ce contexte qu'il faut situer la proposition la plus controversée : suspendre l'interdiction européenne sur le gaz russe prévue pour 2027. Présentée ainsi, elle ressemble à une provocation politique. En réalité, c'est quelque chose de plus inconfortable : l'aveu que l'Europe n'a pas encore construit un système énergétique capable de résister à une crise simultanée sur plusieurs fronts. Le continent a réduit sa dépendance à l'égard de Moscou, mais il ne l'a pas remplacée par une véritable autonomie. Il s'est contenté de redistribuer ses dépendances, en les déplaçant ailleurs : vers le gaz naturel liquéfié, vers les fournisseurs africains, vers les États-Unis, vers des chaînes logistiques plus longues, plus coûteuses et plus exposées au risque géopolitique.
 
C'est là que réside toute la paradoxe de la situation. L'Europe a voulu présenter l'abandon du gaz russe comme une preuve de force morale et stratégique, mais elle découvre aujourd'hui que la question n'est pas seulement de savoir à qui acheter, mais de savoir si les volumes nécessaires existent réellement, si les infrastructures sont adaptées et si la capacité industrielle permet de tenir dans une guerre énergétique prolongée. La proposition de Descalzi ne naît donc ni d'une nostalgie du passé ni de sympathies géopolitiques. Elle naît du fait que la réalité, lorsqu'elle se radicalise, oblige à réviser même les interdictions proclamées comme irréversibles.

Le point le plus grave : non pas le gaz, mais les carburants

L'aspect le plus intéressant du raisonnement de Descalzi est ailleurs. Sur le gaz, du moins pour l'Italie, la question reste encore relativement gérable grâce à la diversification des approvisionnements. Le point critique concerne plutôt le carburant pour les avions et le gazole. Ici apparaît une vulnérabilité que l'Europe a fabriquée de ses propres mains : la fermeture de dizaines de raffineries a érodé sa capacité à transformer le pétrole brut en produits essentiels à la mobilité civile, au transport de marchandises et à la logistique. En d'autres termes, l'Europe ne souffre pas seulement parce qu'elle importe de l'énergie ; elle souffre parce qu'elle a affaibli sa capacité à la transformer.
 
C'est là le véritable nœud géoéconomique. Une puissance industrielle peut survivre à des prix élevés ; elle survit beaucoup plus difficilement à la rareté physique de produits stratégiques. Si six cents stations-service restent sans gazole au cours d'un week-end, le signal n'est pas anecdotique. C'est le symptôme d'un système qui s'approche de sa limite. Et lorsque cette limite est atteinte dans le gazole et dans le carburant aérien, le risque n'est plus seulement l'inflation. C'est la désarticulation de la circulation économique. Marchandises, transports, approvisionnements, chaînes logistiques : tout commence à ralentir.

Hormuz et la guerre des goulets d'étranglement

Le détroit d'Hormuz est le goulet d'étranglement géopolitique par excellence : un passage étroit par lequel transite une part décisive de la richesse mondiale. Celui qui en contrôle le trafic, ou même seulement la sécurité, frappe bien au-delà des marchés énergétiques. Il frappe la confiance, la logistique, les anticipations, les primes d'assurance, la capacité des États à planifier. Si l'on ajoute à cela un blocus naval qui retire du marché le pétrole iranien, la tension se transforme en compétition directe pour les cargaisons disponibles. Ce n'est plus le marché qui décide de manière ordonnée. C'est la course à l'accaparement.
 
Ici, Claudio Descalzi saisit un point essentiel : dans la phase extrême de la crise, le prix financier devient presque secondaire par rapport au prix réel de la disponibilité. Le pétrole va là où l'on paie le plus et là où le contrat est signé le plus vite. La finance continue à coter, mais le pouvoir revient entre les mains de ceux qui contrôlent les flux physiques. C'est la victoire du matériel sur le virtuel. Et c'est aussi une leçon sévère pour une Europe qui, ces dernières années, a souvent confondu réglementation et souveraineté.

La récession comme instrument de rééquilibrage

Le passage le plus inquiétant du tableau est sans doute le dernier. Si la fermeture d'Hormuz se prolonge, la seule manière de rééquilibrer un marché privé de volumes suffisants est de détruire la demande. C'est-à-dire ralentir l'économie. C'est-à-dire entrer en récession. En ce sens, la crise énergétique ne serait plus seulement une conséquence de la guerre : elle deviendrait un instrument implicite de réorganisation des consommations et des rapports de force économiques. C'est ce que les ministres italiens commencent à évoquer avec prudence, mais que le langage de Descalzi laisse déjà clairement entrevoir.
 
Et c'est précisément ici que tombe la dernière illusion européenne. Pendant des années, on a pensé que la sécurité économique n'était qu'une conséquence de la sécurité militaire garantie par d'autres. Aujourd'hui, on découvre au contraire que l'énergie, le raffinage, les routes maritimes et les approvisionnements font partie intégrante de la guerre elle-même. Descalzi, avec le réalisme souvent dérangeant de l'industriel, s'est contenté de dire que l'Europe ne peut pas affronter une crise historique avec des instruments idéologiques. Cela peut plaire ou déplaire. Mais la question n'est pas la cohérence morale du discours. La question est que la guerre, comme toujours, redonne toute sa valeur au principe le plus ancien de la politique : survit celui qui dispose des ressources nécessaires pour tenir.

Sources


A propos de l'auteur

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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