Personnalités

L’IA, miroir de notre humanité : le regard de Marie Dollé dans son ouvrage « Selfpressionnisme »


David Commarmond
Samedi 14 Mars 2026


Dans un paysage médiatique souvent saturé par des discours soit purement techniques, soit profondément anxiogènes sur l’intelligence artificielle, la voix de Marie Dollé détonne par sa clarté et sa sensibilité. Elle vient de publier un ouvrage qui fait grand bruit : Selfpressionnisme : et si l’IA nous rendait plus humains ?. Son passage récent dans le podcast Comptoir IA est une véritable leçon de stratégie cognitive et créative à l’ère des LLM.



A voir et à écouter

Le titre de son ouvrage n’est pas un simple mot d'esprit. Marie Dollé y tisse un parallèle fascinant entre l’histoire de l’art et l’évolution technologique. 
 
Regarder cette interview, c’est comprendre que l'IA n'est pas seulement un outil de calcul, mais un système de probabilité qui se rapproche de l'indéterminisme humain, car entraîné sur nos archives culturelles, nos récits et notre symbolique.
 

Le « Selfpressionnisme » : une réponse esthétique à la technologie

Dans un climat médiatique souvent partagé entre l’enthousiasme technophile béat et les prophéties dystopiques, l’ouvrage de Marie Dollé, Selfpressionnisme : et si l’IA nous rendait plus humains ? (Éditions EMS, janvier 2026), propose une troisième voie. Experte reconnue de la tech, auteure de la newsletter In Bed With Tech et responsable marketing chez Bpifrance, Marie Dollé livre ici un essai profond, irrigué par quinze ans d'observation des mutations numériques. Elle y défend une thèse audacieuse : la révolution de l'intelligence artificielle n'est pas seulement technique, elle est existentielle et anthropologique.
 

Au-delà du narcissisme : l'invention d'un courant

Le cœur du livre réside dans le concept de « Selfpressionnisme ». Marie Dollé y tisse un parallèle fascinant avec l'histoire de l'art. Tout comme l’impressionnisme fut une réponse à l’invention de la photographie — poussant les peintres à délaisser la reproduction fidèle du réel pour capturer la lumière et le sensible — le selfpressionnisme est une réponse à l’IA générative.
 
Ce terme ne désigne pas une nouvelle forme de « selfie » narcissique, mais une subjectivité tournée vers l’autre et vers le monde. Pour l’autrice, l’IA n'est pas un système fermé de calcul, mais un moteur de probabilités entraîné sur les archives de l'humanité (récits, poèmes, art), ce qui lui confère une dimension symbolique et sensible inédite. L’enjeu n'est plus d'être « augmenté » par la machine, mais d'être « expansé », en utilisant l'IA pour explorer des fréquences du vivant jusqu’alors invisibles.
 

L’IA comme prothèse du sensible

L’ouvrage regorge d’exemples où la technologie devient un outil de reconnexion. Marie Dollé évoque notamment l'utilisation des LLM pour décrypter le langage animal ou comprendre l'organisation complexe d'un biotope. L’IA permet de « lire entre les lignes » d’un monde que nous ne savions plus habiter.
 
Cette approche se traduit jusque dans la conception même du livre. Illustré d’aquarelles hybrides — où l’autrice nourrit l’IA avec ses propres peintures pour en conserver le « grain du papier » et l’émotion — l’ouvrage est une preuve par l’exemple que la machine peut prolonger le geste humain plutôt que de le remplacer. Comme le soulignent les premiers lecteurs, ce livre « ne répond pas, il écoute, il ouvre ».
 

La mutation radicale du travail et des compétences

Un volet majeur de la réflexion porte sur l’impact professionnel. Marie Dollé démonte l'idée que le savoir serait devenu une simple commodité. Elle affirme au contraire que les hard skills sont plus cruciales que jamais : sans expertise solide, il est impossible de piloter la machine avec finesse ou de juger de la pertinence de ses productions.
  
Elle introduit surtout le concept des « Out-skills ». Il s'agit de la capacité de l'humain à orchestrer et manager des assistants intelligents qui prolongent sa propre action. Dans cette nouvelle ère, le travail bascule : nous passons du « savoir-faire » (produire) au « savoir-juger » (garantir). Le professionnel de demain sera celui qui accepte la responsabilité souveraine de signer et d’incarner une décision que la machine a simplement générée.
 

Vers une « Sensible Fiction »

Face au risque de voir l’humain devenir « machinique » — ce que l’autrice appelle le syndrome des « smombies » (smartphones zombies) — Marie Dollé appelle à l’émergence d’une « sensible fiction ». S’appuyant sur des références allant de Léonard de Vinci à Fahrenheit 451, elle nous invite à réapprendre la curiosité des interstices et à valoriser ce qui ne se voit pas tout de suite.
  
L’apprentissage, illustré par l’anecdote de sa fille utilisant l’IA pour comprendre plutôt que pour copier, doit redevenir un lieu de friction fertile et non de facilité immédiate. L'IA peut alors aider à ralentir et à approfondir, nous offrant une « plasticité cognitive » inédite.
 

Conclusion : Un manifeste humaniste

Selfpressionnisme n’est pas un manuel technique, c’est un manifeste pour redonner une voix au vivant. En refusant la binarité entre technophobie et technophilie, Marie Dollé propose une écologie de l'attention où l'IA agit comme un révélateur de notre propre singularité. Un ouvrage essentiel pour tous ceux qui souhaitent « habiter leur époque sans la subir » et construire un nouvel humanisme numérique.

« Selfpressionnisme – Et si l'IA nous rendait plus humains ? », Marie Dollé, Éditions EMS, collection Questions de Société, 176 pages..



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