Innovation et Connaissance

Veille, IA générative et désinformation : au VeilleLab, Mickaël Réault appelle à bâtir une veille antifragile


Jacqueline Sala
Samedi 7 Mars 2026


Il y a des soirées où l’on sort avec plus de questions que de certitudes, et c’est souvent bon signe. Pour ce deuxième VeilleLab 2026, les étudiants du master Veille et communication de l’information stratégique (Vecis) de l’Université de Lille ont placé la barre haut : interroger la désinformation à l’ère de l’intelligence artificielle générative, sans céder ni à la fascination technologique ni au catastrophisme ambiant.



Veille, IA générative et désinformation : au VeilleLab, Mickaël Réault appelle à bâtir une veille antifragile
Face à un public mêlant étudiants et professionnels, dans la salle et à distance, Mickaël Réault, fondateur de Sindup, est venu partager vingt ans de pratique de la veille stratégique. Son propos ? Dépasser le bruit pour revenir aux fondamentaux. Car si l’IA change l’échelle, elle ne change pas la nature profonde des combats informationnels.

Compte rendu rédigé par Imane Tiboucha, étudiante en master Vecis, à l’issue du VeilleLab du 18 Février 2026.

Désinformation : un phénomène ancien, une puissance démultipliée

Dès les premières minutes, le ton est donné. Associer IA et désinformation fait surgir des images spectaculaires : deepfakes ultra réalistes, avatars capables de converser en direct, campagnes de micro-ciblage toujours plus fines. Le spectaculaire attire l’attention et nourrit l’emballement médiatique.

Mais Mickaël Réault invite à prendre du recul. La manipulation informationnelle n’a pas attendu l’IA pour prospérer. L’intelligence artificielle ne crée pas le phénomène : elle l’accélère, le perfectionne, en réduit les coûts. Elle permet de produire des récits à grande échelle, personnalisés, continus. Elle amplifie le bruit.

Et c’est précisément là que le métier de veilleur retrouve toute sa pertinence.
 

Le vrai champ de bataille : cognitif

“Le champ de bataille est plus cognitif que technologique.” L’affirmation marque l’auditoire. Car derrière les algorithmes se cachent surtout des vulnérabilités humaines : biais de conformité, biais de financement, biais de confirmation… Près de 250 biais cognitifs ont été identifiés par la recherche. Autant de failles naturelles, impossibles à corriger totalement, mais dont l’exploitation peut être atténuée.

L’exemple historique des campagnes d’influence menées par l’industrie du tabac dans les années 1960 rappelle que la désinformation organisée, financée et stratégique n’a rien de nouveau. Ce qui change aujourd’hui, c’est la vitesse et la capacité d’industrialisation.

Dans ce contexte, la veille ne peut plus se contenter d’agréger des flux. Elle doit devenir un véritable dispositif d’analyse et de discernement.
 

Ralentir pour mieux anticiper

À contre-courant de l’obsession du temps réel, l’intervenant défend une posture presque subversive : ralentir. Lire les travaux de fond. Explorer l’état de l’art avant de se précipiter sur le buzz.

Dans un environnement saturé par le content marketing automatisé et les contenus générés à la chaîne pour le SEO, tout ne se vaut pas. Beaucoup de bruit, peu de transformation structurelle. Les véritables ruptures sont rares. Les “cygnes noirs” ne surgissent pas tous les matins.

L’exercice proposé par Sindup avec des réseaux d’experts sectoriels consiste justement à identifier les leviers de transformation profonds, en s’inspirant notamment des travaux sur les dynamiques systémiques. Objectif : distinguer le signal faible porteur de changement durable du simple effet de mode.

La veille stratégique redevient ainsi un outil d’anticipation, pas une chambre d’écho du flux.

IA auxiliaire, pas substitut

L’un des moments les plus attendus concernait l’IA agentique et ses implications pour le métier de veilleur. Faut-il craindre une disparition progressive des professionnels au profit d’assistants conversationnels capables d’analyser, résumer et produire des livrables ?

La réponse de Mickaël Réault est claire : l’IA doit rester un auxiliaire.

Chez Sindup, l’intégration de l’IA s’organise en trois niveaux. D’abord, gagner en productivité sur des tâches répétitives grâce à une bibliothèque de micro-traitements. Ensuite, innover avec des assistants de veille interactifs capables d’enrichir l’expérience des destinataires. Enfin, réfléchir à de nouvelles chaînes de valeur dans l’industrie de l’information.

Mais dans tous les cas, l’esprit critique, la formulation des hypothèses, la capacité à problématiser restent profondément humains. L’IA peut suggérer, challenger, détecter des patterns. Elle ne remplace ni le jugement, ni la responsabilité.

Déléguer entièrement reviendrait à s’exposer à une perte de compétence et à une dépendance technologique contre-productive. Utilisée comme levier d’apprentissage et d’entraînement, en revanche, elle peut renforcer les capacités d’analyse.
 

De la veille fragile à la veille antifragile

Au cœur de l’intervention, une notion a particulièrement retenu l’attention : la veille antifragile.

Plutôt que de chercher à simplement résister aux chocs informationnels, l’idée est d’en tirer parti pour renforcer l’organisation. Cela passe par la mise en place d’une “fabrique de la connaissance” structurée : gestion des flux, capitalisation des savoirs, culture organisationnelle.

La Fresque de la connaissance, atelier participatif développé par Sindup, illustre cette ambition. En trois heures, les équipes co-construisent une cartographie de leur dispositif informationnel, identifient leurs points faibles et définissent un plan d’action partagé.

L’enjeu n’est plus seulement de filtrer l’information, mais de créer un écosystème interne capable d’absorber l’incertitude.

La méthode hypothético-déductive remise au goût du jour

Autre outil remis en lumière par les travaux de Thierry Lafon : la méthode hypothético-déductive appliquée à la veille. Inspirée des travaux de Karl Popper et adaptée au renseignement, elle consiste à formuler un maximum d’hypothèses concurrentes sur un sujet donné, puis à les réfuter systématiquement à partir des faits collectés.

Ce n’est pas l’hypothèse la plus séduisante qui gagne, mais celle qui résiste le mieux à la confrontation avec la réalité.

Dans un contexte saturé de narratifs concurrents, cette discipline intellectuelle devient un antidote puissant aux emballements collectifs et aux biais cognitifs.

Diversité et perspectivisme comme remparts

Enfin, un principe simple mais exigeant traverse toute l’intervention : la diversité des sources et des points de vue.

S’appuyer sur des perspectives culturelles, sectorielles et cognitives variées permet de limiter les angles morts. La superposition des regards renforce la robustesse de l’analyse. Là encore, l’IA peut aider à explorer, croiser, enrichir. Mais c’est la pluralité humaine qui donne du sens.

La meilleure arme contre la désinformation n’est peut-être pas un algorithme plus performant, mais une culture informationnelle plus mature.
 

Un métier en mutation, pas en disparition

Au terme des échanges nourris, précis, parfois techniques, un constat s’impose : le métier de veilleur ne disparaît pas. Il se transforme.

Face à l’industrialisation de la désinformation et à la montée en puissance de l’IA générative, la valeur ne réside plus seulement dans la collecte, mais dans la capacité à problématiser, contextualiser, hiérarchiser, transmettre.

Le VeilleLab a rappelé que la technologie n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Elle est un levier. Ce qui fera la différence, ce sont les usages, la méthode et l’éthique.

Dans un monde où l’information peut être produite à l’infini, la rareté se déplace. Elle se loge désormais dans la qualité du regard.

Et c’est peut-être là, finalement, que se joue l’avenir de la veille stratégique.
 

A propod de

Compte rendu rédigé par Imane Tiboucha, étudiante en master Vecis, à l’issue du VeilleLab du 18 Février 2026.