L'Europe découvre que la sécurité énergétique n'est jamais seulement une affaire d'énergie
Depuis trois ans, l'Union européenne s'est raconté une histoire linéaire : on coupe le gaz russe, on le remplace par le gaz naturel liquéfié, on paie un surcoût et l'on se met à l'abri. Puis la géopolitique revient rappeler qu'il n'existe pas d'abris définitifs. Les mots du commissaire européen à l'Énergie, Dan Jorgensen, disent exactement cela : l'Europe ne peut pas se permettre de remplacer une dépendance par une autre, surtout si l'allié dont elle dépend n'exclut pas, au moins sur le registre rhétorique, le recours à la force au sujet du Groenland.
Ici, l'enjeu n'est pas le Groenland en soi, mais le précédent politique : si l'énergie devient une monnaie d'échange dans une relation transatlantique plus dure et plus contractuelle, alors même le gaz « ami » cesse d'être un bien neutre. Et lorsqu'un bien cesse d'être neutre, il devient un levier.
Des chiffres qui pèsent plus lourd que les communiqués
Le chiffre cité à Bruxelles est d'une simplicité brutale : les États-Unis fournissent aujourd'hui plus d'un quart du gaz de l'Union européenne, contre environ 5% il y a cinq ans. Et cette part risque d'augmenter avec l'entrée en vigueur de l'interdiction totale du gaz russe. Traduction : l'Europe a choisi une solution d'urgence qui risque maintenant de se transformer en structure.
C'est pourquoi Dan Jorgensen parle de diversification et cite, sans détour, des fournisseurs alternatifs : le Canada, le Qatar, l'Algérie, ainsi qu'un travail parallèle sur des sources de combustible nucléaire non russes pour les États membres qui dépendent encore de Moscou. C'est une liste qui ressemble à une carte des vulnérabilités : chaque option est possible, mais aucune n'est gratuite.
Scénarios économiques : diversifier coûte cher, mais ne pas diversifier coûte plus cher
Le premier scénario est le scénario ordonné : davantage de contrats avec des fournisseurs différents, plus de concurrence, des prix moins exposés aux humeurs d'un seul partenaire, une stabilité accrue pour l'industrie européenne. C'est le scénario que Bruxelles voudrait vendre aux citoyens : payer aujourd'hui pour ne pas payer demain.
Le deuxième scénario est le scénario sale : la diversification avance alors que les prix restent volatils, que les capacités de re-gazéification sont inégales selon les pays, et que la concurrence mondiale pour le gaz naturel liquéfié augmente. Dans ce cas, le risque est double : des factures élevées et une perte de compétitivité, surtout pour des secteurs énergivores déjà sous pression.
Le troisième scénario est le scénario politique : un durcissement des rapports avec Washington ouvre la voie à une guerre commerciale rampante, où l'énergie devient l'un des instruments de pression réciproque. Bruxelles affirme ne pas vouloir de conflit commercial, mais le problème est que ne pas le vouloir ne suffit pas lorsque les chaînes d'approvisionnement deviennent des outils de négociation.
Évaluation stratégique militaire : l'énergie comme logistique de la dissuasion
Il y a un aspect qu'on relègue souvent au second plan, mais qui revient aujourd'hui au centre : la sécurité énergétique fait partie de la posture stratégique. Une Union qui dépend de plus en plus d'un seul fournisseur externe, de surcroît maritime, est une Union qui doit protéger des routes, des terminaux, des assurances, des infrastructures critiques. Cela signifie des coûts, de la planification, et des vulnérabilités.
Le Groenland intervient ici comme symbole : l'Arctique est un théâtre de compétition, et l'idée même qu'un dossier territorial puisse être évoqué sur un ton musclé par Washington agit comme un choc psychologique à Bruxelles. Non pas parce qu'une crise éclaterait demain, mais parce que le calcul change : si votre parapluie de sécurité est aussi votre robinet énergétique, toute tension politique devient un risque systémique.
Évaluation géopolitique et géoéconomique : autonomie, mais sans illusions
Aujourd'hui, l'Union européenne tente de construire une autonomie énergétique dans un monde où l'autonomie totale est un mythe. La diversification vers le Canada, le Qatar et l'Afrique du Nord est logique, mais elle implique des choix de long terme : investissements, contrats, infrastructures, diplomatie stable avec des régions aux équilibres fragiles.
Et il y a un thème de géoéconomie interne : une énergie plus chère et plus incertaine signifie une industrie plus faible, une inflation plus difficile à maîtriser, une transition énergétique plus lente et davantage contestée.
Si l'Europe veut « prendre soin d'elle-même », comme le dit Dan Jorgensen, elle doit tenir ensemble trois plans : la sécurité des approvisionnements, la compétitivité industrielle, la crédibilité politique. S'il en manque un, les deux autres s'effondrent.
Si l'Europe veut « prendre soin d'elle-même », comme le dit Dan Jorgensen, elle doit tenir ensemble trois plans : la sécurité des approvisionnements, la compétitivité industrielle, la crédibilité politique. S'il en manque un, les deux autres s'effondrent.
La vraie question : combien de gaz américain est « trop » ?
Bruxelles reconnaît ne pas avoir de seuil formel au-delà duquel l'importation de gaz naturel liquéfié américain serait jugée excessive. C'est un aveu important : l'Europe navigue encore à vue, avec un gaz américain qui demeure « essentiel » à court terme, mais qui est perçu à long terme comme une dépendance potentielle.
Le paradoxe européen est entièrement là : elle a besoin des États-Unis pour remplacer la Russie, mais cette nécessité rend plus coûteuse toute dissidence avec Washington. C'est pourquoi la diversification n'est pas un geste anti-américain : c'est une assurance. Et aujourd'hui, dans un monde turbulent, l'assurance est devenue la véritable politique énergétique.
Sources
L’UE compte réduire sa dépendance au gaz américain après les menaces de Trump sur le Groenland
https://www.politico.eu/article/lue-compte-reduire-sa-dependance-au-gaz-americain-apres-les-menaces-de-trump-sur-le-groenland/
Les craintes augmentent face à la dépendance croissante de l’Europe à l’égard des importations de gaz américain
A propos de
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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