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Présentée 8 avril, à l’Alliance Française de Paris,
Rencontre organisée par L’Hémicycle, en partenariat avec l’Ecole de Guerre Economique – EGE
" Laure Salvaing , directrice générale de Verian Group et Arnaud de Morgny , directeur adjoint du Centre de Recherche Appliquée de l'École de Guerre Économique ont partagé les résultats d’une étude exclusive sur les Français et la souveraineté numérique." Lien,
Le sondage réalisé du 29 au 31 mars 2026 par l’institut Verian et l’Ecole de guerre économique auprès d’un échantillon représentatif de 1003 répondants marque un changement de paradigme collectif. Le numérique n’est plus perçu comme un secteur classique d’innovation ou de modernisation. Il est entré dans le champ des rapports de force. Il est devenu, dans l’esprit public, une question de souveraineté, de dépendance, de classement et de capacité d’action. Au total des citations, les répondants le rattachent d’abord à la souveraineté et à la puissance de la France et de l’Europe (36%), puis à la croissance et aux opportunités économiques (34%), à la dépendance et à la vulnérabilité face à d’autres États (32%), enfin à la compétition et à la confrontation entre grandes puissances (29%). L’idée d’un sujet surexposé demeure, quant à elle, très minoritaire (10%).
Le point mérite d’être souligné. Pendant des années, le débat français a oscillé entre deux lectures incomplètes : d’un côté, le numérique comme source de croissance sans limite ; de l’autre, le numérique comme objet de régulation et donc de limitation. Le sondage indique que cette ligne de partage apparaît désormais moins tranchée. En premier réflexe, les répondants associent le numérique à la croissance et à la compétitivité (24%), devant la dépendance (22%), la souveraineté et la puissance (19%), puis la confrontation entre puissances (17%). Mais cette hiérarchisation est plus apparente que réelle : les écarts sont faibles, et demeurent globalement contenus dans une zone proche de la marge d’erreur, située entre environ ±2,3 et ±2,6 points. Il serait donc excessif d’y voir des priorités nettement dissociées. Ces résultats traduisent plutôt un resserrement des représentations. En d’autres termes, un problème de plateformes, de données, de cloud ou d’intelligence artificielle n’est plus compris comme une seule question de marché. Il est désormais perçu, dans des proportions voisines, comme une question de dépendance, de souveraineté, de compétitivité et de position dans la hiérarchie des puissances.
Autre analyse importante : la sévérité du diagnostic collectif est sans appel. La France n’est pas regardée comme une puissance numérique de premier rang : seule une minorité la considère comme capable de rivaliser avec les grands pôles du secteur (31%). Elle apparaît plutôt comme un pays disposant de certains atouts, mais demeurant dépendant des grandes puissances technologiques (86%), davantage actif sur les normes et les standards que sur l’innovation technologique (64%), et partiellement exposé au déclassement (54%). Cette représentation est essentielle. Elle ne renvoie ni à l’effacement pur et simple, ni à la maîtrise et à la supériorité. Elle décrit une position intermédiaire, presque un Janus bifrons : un acteur identifié, mais sous contrainte ; producteur de règles, mais insuffisamment en capacité de faire ou d’agir.
C’est ici qu’il convient de réarticuler deux notions trop souvent dissociées : souveraineté et compétitivité. L’erreur serait de les opposer par principe, car la véritable question est celle de l’accroissement de puissance par l’économie. Il s’agit moins de choisir entre autonomie stratégique et performance économique que de comprendre comment la seconde peut nourrir la première, et réciproquement. Dès lors qu’une politique de compétitivité permet de consolider des filières, de maîtriser des infrastructures critiques, de capter de la valeur, de structurer des standards, de renforcer une base industrielle et technologique, elle cesse d’être un simple objectif de marché ; elle devient un instrument de puissance. Il est d’ailleurs significatif que les répondants estiment d’abord que la France est menacée par des enjeux de compétitivité économique plutôt que par les seuls risques tenant à sa souveraineté et à sa dépendance (79%). Inversement, une souveraineté qui ne s’appuierait ni sur des capacités productives, ni sur des positions dans les chaînes de valeur, ni sur des moyens d’exécution, demeurerait un discours vain et incantatoire. Si les répondants n’articulent pas encore ces deux aspects, ils y sont de plus en plus sensibles.
Le sondage va précisément dans ce sens. La dépendance à l’égard des plateformes et acteurs étrangers y apparaît massive (86%). Le doute quant aux moyens réels de faire respecter la réglementation, d’encadrer les plateformes et de contenir les risques d’ingérence démocratique, informationnelle et culturelle y est tout aussi marqué (78%). À l’inverse, la proportion de ceux qui estiment la France plutôt protégée grâce à la réglementation européenne et à ses outils de contrôle demeure minoritaire (38%), tout comme celle de ceux qui considèrent qu’elle dispose d’assez d’outils pour encadrer les plateformes et les systèmes d’intelligence artificielle (35%). Le message implicite est clair : la norme ne se suffit pas à elle-même pour être appliquée. Cette réalité est ancienne. L’Antiquité savait déjà qu’une règle dépourvue de force, de contrainte et de moyens d’exécution demeure politiquement incomplète. Elle ne produit d’effet stratégique que si elle s’adosse à des capacités. C’est pourquoi la régulation ne devient un multiplicateur de puissance qu’à la condition d’être articulée à l’investissement, aux infrastructures, à l’industrie, à la commande publique et à une politique cohérente de diminution des dépendances critiques.
Ce qui remonte alors du sondage n’est ni une tentation du laisser-faire ou du laisser-aller, ni une adhésion à une fuite en avant technologique sans pensée. C’est une attente plus exigeante : celle d’une ligne stratégique structurée. Sur le terrain doctrinal, les répondants privilégient une doctrine de puissance assumée (26%), devant une alliance européenne renforcée (24%), la souveraineté défensive (18%), la régulation offensive (17%) et l’accélération technologique fondée sur l’innovation, l’intelligence artificielle et les champions nationaux (15%). Pour autant, ces résultats ne dessinent pas encore une doctrine socialement cristallisée. Au regard de la marge d’erreur, ils indiquent plutôt que les Français convergent sur l’exigence de réarmement, tout en demeurant partagés sur les moyens d’y parvenir. Sur le terrain des choix concrets, ils font remonter en priorité une stratégie nationale claire, comparable à une doctrine de défense (35%), puis une alliance européenne coordonnée et l’émergence de champions européens (32%), les alliances internationales (27%) et l’investissement massif dans les technologies stratégiques (25%). Ici encore, il faut voir moins une hiérarchie rigide des instruments qu’un éventail de préférences encore en compétition. La dérégulation pure demeure, en revanche, marginale (11%). Il convient d’ajouter qu’une fraction non négligeable estime déjà que la France a perdu trop de terrain pour revenir dans la course (16%). Voilà l’un des signes avant-coureurs qu’il serait imprudent de négliger.
Ainsi, la dépendance numérique n’est pas seulement une vulnérabilité technique. Elle engage la liberté d’action, la maîtrise des chaînes de valeur, la faculté de fixer des règles et de tenir son rang. Dès lors, la souveraineté numérique n’a de sens que si elle est pensée comme une politique d’accroissement de puissance par l’économie. C’est à cette condition que la compétitivité cesse d’être un discours d’impuissance publique, et que la souveraineté cesse d’être une invocation. L’une et l’autre relèvent d’une même bataille : celle de la puissance par la maîtrise des capacités réelles.
Le point mérite d’être souligné. Pendant des années, le débat français a oscillé entre deux lectures incomplètes : d’un côté, le numérique comme source de croissance sans limite ; de l’autre, le numérique comme objet de régulation et donc de limitation. Le sondage indique que cette ligne de partage apparaît désormais moins tranchée. En premier réflexe, les répondants associent le numérique à la croissance et à la compétitivité (24%), devant la dépendance (22%), la souveraineté et la puissance (19%), puis la confrontation entre puissances (17%). Mais cette hiérarchisation est plus apparente que réelle : les écarts sont faibles, et demeurent globalement contenus dans une zone proche de la marge d’erreur, située entre environ ±2,3 et ±2,6 points. Il serait donc excessif d’y voir des priorités nettement dissociées. Ces résultats traduisent plutôt un resserrement des représentations. En d’autres termes, un problème de plateformes, de données, de cloud ou d’intelligence artificielle n’est plus compris comme une seule question de marché. Il est désormais perçu, dans des proportions voisines, comme une question de dépendance, de souveraineté, de compétitivité et de position dans la hiérarchie des puissances.
Autre analyse importante : la sévérité du diagnostic collectif est sans appel. La France n’est pas regardée comme une puissance numérique de premier rang : seule une minorité la considère comme capable de rivaliser avec les grands pôles du secteur (31%). Elle apparaît plutôt comme un pays disposant de certains atouts, mais demeurant dépendant des grandes puissances technologiques (86%), davantage actif sur les normes et les standards que sur l’innovation technologique (64%), et partiellement exposé au déclassement (54%). Cette représentation est essentielle. Elle ne renvoie ni à l’effacement pur et simple, ni à la maîtrise et à la supériorité. Elle décrit une position intermédiaire, presque un Janus bifrons : un acteur identifié, mais sous contrainte ; producteur de règles, mais insuffisamment en capacité de faire ou d’agir.
C’est ici qu’il convient de réarticuler deux notions trop souvent dissociées : souveraineté et compétitivité. L’erreur serait de les opposer par principe, car la véritable question est celle de l’accroissement de puissance par l’économie. Il s’agit moins de choisir entre autonomie stratégique et performance économique que de comprendre comment la seconde peut nourrir la première, et réciproquement. Dès lors qu’une politique de compétitivité permet de consolider des filières, de maîtriser des infrastructures critiques, de capter de la valeur, de structurer des standards, de renforcer une base industrielle et technologique, elle cesse d’être un simple objectif de marché ; elle devient un instrument de puissance. Il est d’ailleurs significatif que les répondants estiment d’abord que la France est menacée par des enjeux de compétitivité économique plutôt que par les seuls risques tenant à sa souveraineté et à sa dépendance (79%). Inversement, une souveraineté qui ne s’appuierait ni sur des capacités productives, ni sur des positions dans les chaînes de valeur, ni sur des moyens d’exécution, demeurerait un discours vain et incantatoire. Si les répondants n’articulent pas encore ces deux aspects, ils y sont de plus en plus sensibles.
Le sondage va précisément dans ce sens. La dépendance à l’égard des plateformes et acteurs étrangers y apparaît massive (86%). Le doute quant aux moyens réels de faire respecter la réglementation, d’encadrer les plateformes et de contenir les risques d’ingérence démocratique, informationnelle et culturelle y est tout aussi marqué (78%). À l’inverse, la proportion de ceux qui estiment la France plutôt protégée grâce à la réglementation européenne et à ses outils de contrôle demeure minoritaire (38%), tout comme celle de ceux qui considèrent qu’elle dispose d’assez d’outils pour encadrer les plateformes et les systèmes d’intelligence artificielle (35%). Le message implicite est clair : la norme ne se suffit pas à elle-même pour être appliquée. Cette réalité est ancienne. L’Antiquité savait déjà qu’une règle dépourvue de force, de contrainte et de moyens d’exécution demeure politiquement incomplète. Elle ne produit d’effet stratégique que si elle s’adosse à des capacités. C’est pourquoi la régulation ne devient un multiplicateur de puissance qu’à la condition d’être articulée à l’investissement, aux infrastructures, à l’industrie, à la commande publique et à une politique cohérente de diminution des dépendances critiques.
Ce qui remonte alors du sondage n’est ni une tentation du laisser-faire ou du laisser-aller, ni une adhésion à une fuite en avant technologique sans pensée. C’est une attente plus exigeante : celle d’une ligne stratégique structurée. Sur le terrain doctrinal, les répondants privilégient une doctrine de puissance assumée (26%), devant une alliance européenne renforcée (24%), la souveraineté défensive (18%), la régulation offensive (17%) et l’accélération technologique fondée sur l’innovation, l’intelligence artificielle et les champions nationaux (15%). Pour autant, ces résultats ne dessinent pas encore une doctrine socialement cristallisée. Au regard de la marge d’erreur, ils indiquent plutôt que les Français convergent sur l’exigence de réarmement, tout en demeurant partagés sur les moyens d’y parvenir. Sur le terrain des choix concrets, ils font remonter en priorité une stratégie nationale claire, comparable à une doctrine de défense (35%), puis une alliance européenne coordonnée et l’émergence de champions européens (32%), les alliances internationales (27%) et l’investissement massif dans les technologies stratégiques (25%). Ici encore, il faut voir moins une hiérarchie rigide des instruments qu’un éventail de préférences encore en compétition. La dérégulation pure demeure, en revanche, marginale (11%). Il convient d’ajouter qu’une fraction non négligeable estime déjà que la France a perdu trop de terrain pour revenir dans la course (16%). Voilà l’un des signes avant-coureurs qu’il serait imprudent de négliger.
Ainsi, la dépendance numérique n’est pas seulement une vulnérabilité technique. Elle engage la liberté d’action, la maîtrise des chaînes de valeur, la faculté de fixer des règles et de tenir son rang. Dès lors, la souveraineté numérique n’a de sens que si elle est pensée comme une politique d’accroissement de puissance par l’économie. C’est à cette condition que la compétitivité cesse d’être un discours d’impuissance publique, et que la souveraineté cesse d’être une invocation. L’une et l’autre relèvent d’une même bataille : celle de la puissance par la maîtrise des capacités réelles.
A propos de ...
Arnaud de Morgny est chercheur-praticien et stratégiste en intelligence économique à l’École de Guerre Économique, où il est directeur-adjoint du Centre de recherche appliquée CR451. Spécialiste des stratégies cognitives, de la guerre économique et des déstabilisation informationnelles, il est l’inventeur de l’Indice de risque de désindustrialisation, premier outil français d’évaluation multicritère des vulnérabilités industrielles. Présenté au Sénat en 2025, cet indice vise à anticiper les signaux avant-coureurs d’affaiblissement industriel. Ses travaux portent sur les logiques d’accroissement de puissance par l’économie et l’usage stratégique de l’information dans l’économie.
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