Géopolitique

Canada et Chine, le retour du commerce comme instrument de puissance. Giuseppe Gagliano

Du mur des droits de douane à la table des échanges


Jacqueline Sala
Lundi 19 Janvier 2026


L'accord entre le Canada et la Chine sur la baisse des tarifs appliqués aux véhicules électriques et au colza n'est pas un simple ajustement technique. Il signale une inflexion politique après des années de durcissement, déclenchées par la saison des droits punitifs et par l'alignement quasi automatique d'Ottawa sur les choix de Washington. La décision du gouvernement canadien de rouvrir, avec des quotas et de la progressivité, son marché aux véhicules électriques chinois marque une rupture avec la logique défensive qui dominait le débat interne.



Canada et Chine, le retour du commerce comme instrument de puissance. Giuseppe Gagliano

Scénarios économiques : pragmatisme contre protectionnisme

Sur le plan économique, l'entente répond à une nécessité concrète. Le Canada doit se réinsérer dans les grandes chaînes de valeur mondiales, notamment celles liées à la transition énergétique.

Accepter une part croissante de véhicules électriques chinois, c'est faire baisser les prix, stimuler la demande intérieure et, surtout, accéder à des composants et à des technologies aujourd'hui fortement concentrés en Asie. Parallèlement, la baisse des droits chinois sur le colza et sur certains produits de la mer redonne de l'air à des secteurs agricoles et côtiers durement frappés par les mesures de rétorsion de ces dernières années.
Il ne s'agit pas d'un retour au libre échange sans règles, mais d'une gestion sélective des interdépendances.

La dimension géoéconomique : diversifier pour ne pas dépendre

L'accord doit aussi être lu comme un geste de diversification stratégique.

Dans un contexte de frictions croissantes avec les États-Unis, Ottawa cherche des marges de manœuvre. Renforcer les liens économiques avec Pékin ne signifie pas rompre avec Washington, mais réduire la vulnérabilité d'un système trop déséquilibré au profit d'un seul partenaire. La Chine, de son côté, obtient un résultat symbolique et politique : elle montre qu'elle peut dialoguer avec un pays du groupe des grandes économies industrielles sans passer par le filtre américain.

Évaluation géopolitique : l'équilibre délicat d'Ottawa

Sur le plan géopolitique, le Canada avance sur une ligne étroite.

Il demeure solidement ancré dans le système de sécurité occidental et dans les structures de coopération militaire nord-américaines, tout en revendiquant davantage d'autonomie dans sa politique commerciale. Le rapprochement avec Pékin n'est pas un réalignement stratégique, mais une tentative de retrouver de la prévisibilité dans un environnement international de plus en plus instable. La rhétorique de la coopération et du respect mutuel sert à normaliser des relations devenues toxiques, sans pour autant bousculer les alliances de fond.

Évaluation stratégique et militaire : l'économie comme front indirect

Du point de vue stratégique, l'accord ne produit pas d'effets immédiats sur les forces armées ou sur les postures de sécurité.

Il confirme toutefois une évidence : la compétition mondiale se joue de plus en plus sur le terrain économique. Chaînes d'approvisionnement, technologies critiques, énergie et matières premières sont des instruments de pression presque aussi efficaces que les bases militaires. En ce sens, le choix canadien réduit le risque d'isolement économique et, indirectement, renforce la résilience nationale face à d'éventuels chocs géopolitiques.

Énergie et long terme : un pari asiatique

L'ouverture à des coopérations dans le domaine énergétique, des énergies renouvelables au gaz naturel liquéfié destiné aux marchés asiatiques, complète le tableau.

Le Canada regarde vers l'Est non seulement comme un débouché commercial, mais comme un partenaire d'investissement à long terme. C'est un pari qui exige du temps et de la stabilité politique, mais qui répond à une logique simple : dans un monde fragmenté, celui qui ne diversifie pas paie plus cher.

Conclusion : réalisme canadien, opportunisme chinois

L'accord entre le Canada et la Chine est le produit de deux réalismes convergents.

Ottawa cherche de l'espace et de la prévisibilité dans une relation de plus en plus tendue avec le voisin américain. Pékin saisit l'occasion pour fissurer l'apparente cohésion des économies occidentales. Aucun des deux ne change de camp, mais tous deux reconnaissent que le commerce reste un levier central de la puissance. Dans une rivalité systémique, se reparler n'est pas un signe de faiblesse : c'est un calcul froid.
 

A propos de l'auteur

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Sources