L’Occident a mal lu la stratégie chinoise, fondée sur un État stratège et une montée en puissance méthodique. Un décalage structurel que l’Europe doit enfin affronter. La question n’est plus ce que fait la Chine, mais ce que nous voulons faire de nous‑mêmes.
La puissance n’est jamais un accident : elle est le produit d’une méthode
Le point de départ est brutal et, pour cela même, utile : nous n'avons pas compris comment le centre de gravité du monde s'est déplacé. Nous avons oscillé entre deux caricatures symétriques, l'enthousiasme naïf et la diabolisation automatique. Trop pro-chinois, trop anti-chinois. Entre les deux, un vide cognitif : renoncer à lire la Chine pour ce qu'elle fait, et non pour ce que nous projetons sur elle.
La leçon, pourtant, est là depuis des décennies et se résume dans une formule associée à la période des réformes : traverser la rivière en tâtant chaque pierre. Avancer pas à pas, expérimenter, corriger, sans perdre le contrôle de la finalité politique. Nous, à l'inverse, après la fin de la Guerre froide, avons cru que le marché réglerait tout, y compris la politique. Nous avons fait de l'économie une idole et de la politique un accessoire, puis nous nous sommes indignés lorsque d'autres ont fait l'inverse.
État, marché et guerre économique. L'économie au service du projet politique
Le trait distinctif du modèle chinois n'est pas « l'efficacité » en soi, mais la hiérarchie : l'économie est un instrument, pas une fin.
Cela ne sort pas du néant. C'est un assemblage de traditions : une idée de l'État qui coordonne, une culture stratégique qui raisonne en temps long, et une architecture politico-institutionnelle qui centralise objectifs et discipline. À partir de la seconde moitié des années soixante-dix, la Chine étudie méthodiquement les modèles étrangers : l'américain, offensif et tourné vers la conquête des marchés ; le français, plus coopératif et structuré autour d'une culture d'intelligence économique ; le japonais, qui après 1945 sut convertir une défaite militaire en essor industriel. Puis elle ajoute le sien : contrôle politique, planification sélective, capacité de mobiliser ressources publiques et privées vers des objectifs nationaux.
Cela ne sort pas du néant. C'est un assemblage de traditions : une idée de l'État qui coordonne, une culture stratégique qui raisonne en temps long, et une architecture politico-institutionnelle qui centralise objectifs et discipline. À partir de la seconde moitié des années soixante-dix, la Chine étudie méthodiquement les modèles étrangers : l'américain, offensif et tourné vers la conquête des marchés ; le français, plus coopératif et structuré autour d'une culture d'intelligence économique ; le japonais, qui après 1945 sut convertir une défaite militaire en essor industriel. Puis elle ajoute le sien : contrôle politique, planification sélective, capacité de mobiliser ressources publiques et privées vers des objectifs nationaux.
C'est là que se voit l'écart avec l'Occident récent. Au moment où nous célébrions la fin de l'histoire, la Chine construisait des outils. Là où nous dissociions production et finance en poursuivant la valeur boursière comme unique horizon, la Chine reliait production, technologie et puissance. Elle n'a eu ni pudeur à utiliser ce qui fonctionnait, ni complexe à l'adapter.
La stratégie du petit face au grand. Accueillir le fort, l'absorber, le transformer
La Chine de 1976 est un pays pauvre. De cette situation naît une stratégie du « petit vers le grand » : faire entrer le fort pour devenir fort. En pratique, l'ouverture n'a jamais été une reddition, mais une opération d'apprentissage dirigé. Le premier levier proposé aux entreprises occidentales est simple : un coût du travail très bas et une capacité de production massive. C'est la phase de la délocalisation heureuse : l'Occident y cherche la marge, la rapidité, la baisse des coûts.
Puis vient la deuxième phase : une fois les entreprises installées, dépendantes de chaînes d'approvisionnement et attirées par la taille du pays, la Chine augmente le prix de l'accès. Transferts de technologie d'abord implicites, puis exigés plus clairement, jusqu'à devenir un passage obligé : rester, mais céder savoir-faire, processus, compétences et, progressivement, technologies de pointe. Beaucoup hésitent, puis acceptent, parce que le calcul paraît rentable : céder une part de technologie contre des profits et une présence durable.
La différence avec le Japon tient à la conscience du plafond. Le Japon avait fini par se heurter à une limite : sans un socle de recherche fondamentale suffisant, il devient difficile de continuer à monter. La Chine a intégré cette leçon et a bâti, en parallèle de la copie, une infrastructure d'innovation : universités, laboratoires, programmes de recherche, et surtout une idée centrale : la technologie est un dossier de souveraineté.
Le mirage du consommateur chinois. Qui a vraiment profité de l'ouverture
En Occident, on a souvent vendu l'ouverture chinoise comme la promesse d'un milliard de consommateurs. Mais, longtemps, l'aimant n'a pas été le consommateur : c'était l'usine. L'accès au marché intérieur a favorisé le luxe, où certains groupes européens ont trouvé une demande solide.
Dans d'autres secteurs, l'entrée a été plus rude. Dans l'automobile, la bascule vers l'électrique a rebattu les cartes : politiques industrielles, incitations et soutien aux filières nationales ont orienté le marché vers des chaînes domestiques, notamment pour les batteries.
Les Européens ont mieux résisté sur le haut de gamme, mais souvent en vendant surtout du prestige, tandis que le marché de masse se structurait selon des priorités définies à Pékin.
Dans d'autres secteurs, l'entrée a été plus rude. Dans l'automobile, la bascule vers l'électrique a rebattu les cartes : politiques industrielles, incitations et soutien aux filières nationales ont orienté le marché vers des chaînes domestiques, notamment pour les batteries.
Les Européens ont mieux résisté sur le haut de gamme, mais souvent en vendant surtout du prestige, tandis que le marché de masse se structurait selon des priorités définies à Pékin.
Commerce mondial et double standard. L'organisation mondiale du commerce comme scène, pas comme arbitre
Le rapport aux règles du commerce global est un autre nœud. La Chine a été accusée de subventions, de barrières non tarifaires, de restrictions d'accès et de protection de champions nationaux.
Mais l'Occident s'est montré prudent : pousser trop loin les plaintes, c'était ouvrir la boîte de Pandore sur ses propres politiques industrielles. Aucun grand champion aéronautique ou technologique n'a grandi sans soutien public : commandes, recherche, garanties, protection. La différence tient moins au principe qu'au degré et à la cohérence : la Chine l'a fait de manière plus systémique et, surtout, en assumant l'alignement entre État et industrie.
Mais l'Occident s'est montré prudent : pousser trop loin les plaintes, c'était ouvrir la boîte de Pandore sur ses propres politiques industrielles. Aucun grand champion aéronautique ou technologique n'a grandi sans soutien public : commandes, recherche, garanties, protection. La différence tient moins au principe qu'au degré et à la cohérence : la Chine l'a fait de manière plus systémique et, surtout, en assumant l'alignement entre État et industrie.
De Deng à Xi. Le retour du contrôle et l'ambition de la primauté
La phase initiale des réformes laisse davantage d'espace à l'initiative privée, mais toujours dans une architecture politique. Ensuite, le pays pousse ses entreprises à s'internationaliser et les accompagne par une diplomatie économique active, des financements, des infrastructures, et une présence forte dans des zones où l'Occident est plus faible ou moins attentif.
Puis vient une phase plus dure : reprise en main, discipline, crainte de l'émergence d'oligarchies capables de contester l'État. L'exemple soviétique et la Russie des années quatre-vingt-dix servent d'avertissement. D'où un message clair : la richesse est acceptable tant qu'elle sert le projet national.
Sur le plan stratégique, la nouveauté la plus risquée est l'ambition proclamée de primauté. Là apparaît un paradoxe : un pays sans tradition historique d'expansion mondiale assumée adopte une logique de leadership et l'énonce par des plans, des échéances, des secteurs prioritaires. Le plan « Chine 2025 », avec sa liste de technologies clés, a été perçu à l'extérieur comme une déclaration de guerre économique : électronique, informatique, intelligence artificielle, aérospatial, santé avancée, numérique, avec des déclinaisons à double usage. Tous les objectifs n'ont pas été atteints intégralement, mais la trajectoire est claire : réduire les dépendances, contrôler les nœuds critiques, imposer des standards.
Scénarios économiques. L'Europe entre dépendance, retard et déni
Pour l'Europe, la facture est double.
D'abord, une dépendance technologique et industrielle construite à force de délocalisations et d'optimisme marchand. Ensuite, un retard à admettre que la compétition ne se joue pas seulement entre entreprises, mais entre systèmes. La Chine a le temps, la masse critique, la capacité de mobilisation. L'Europe a le marché et des compétences, mais peine à les transformer en puissance stratégique parce qu'elle traite la politique comme une gêne au lieu d'y voir un levier.
D'abord, une dépendance technologique et industrielle construite à force de délocalisations et d'optimisme marchand. Ensuite, un retard à admettre que la compétition ne se joue pas seulement entre entreprises, mais entre systèmes. La Chine a le temps, la masse critique, la capacité de mobilisation. L'Europe a le marché et des compétences, mais peine à les transformer en puissance stratégique parce qu'elle traite la politique comme une gêne au lieu d'y voir un levier.
Évaluation stratégique et militaire. Technologie, filières et sécurité : un seul dossier
Les technologies de pointe ne sont jamais neutres : elles alimentent des capacités civiles et militaires. Semi-conducteurs, réseaux de nouvelle génération, intelligence artificielle, espace : ce sont des infrastructures de sécurité. Les restrictions technologiques montrent que la guerre économique est devenue un instrument de puissance.
Mais l'expérience chinoise rappelle une autre vérité : avec du temps et des ressources humaines, l'adaptation reste possible, même sous pression.
Mais l'expérience chinoise rappelle une autre vérité : avec du temps et des ressources humaines, l'adaptation reste possible, même sous pression.
Évaluation géopolitique et géoéconomique. La puissance pour rester soi-même ou pour guider les autres
Reste la question centrale : la Chine cherche-t-elle la puissance pour rester la Chine ou pour guider le monde ?
Dans la première lecture, la puissance est défensive : cohésion interne, continuité de civilisation, autonomie de décision. Dans la seconde, elle devient normative : imposer des standards, construire des dépendances, définir des règles. Le passage de l'une à l'autre n'est pas seulement idéologique : il découle d'une croissance qui fabrique des intérêts globaux. Quand on devient central dans les chaînes de valeur, on projette de l'influence.
Dans la première lecture, la puissance est défensive : cohésion interne, continuité de civilisation, autonomie de décision. Dans la seconde, elle devient normative : imposer des standards, construire des dépendances, définir des règles. Le passage de l'une à l'autre n'est pas seulement idéologique : il découle d'une croissance qui fabrique des intérêts globaux. Quand on devient central dans les chaînes de valeur, on projette de l'influence.
Pour nous, l'essentiel n'est pas de choisir entre amour et haine. Il est de cesser de chercher des alibis à l'extérieur et de reconstruire des instruments à l'intérieur : politique industrielle, recherche fondamentale, protection des filières critiques, culture de la stratégie économique.
La Chine n'est pas un mystère : c'est un système qui a appris, copié, innové, et mis l'ensemble au service d'un objectif.
La vraie question est désormais de savoir si l'Europe veut continuer à réagir ou recommencer à se projeter.
La Chine n'est pas un mystère : c'est un système qui a appris, copié, innové, et mis l'ensemble au service d'un objectif.
La vraie question est désormais de savoir si l'Europe veut continuer à réagir ou recommencer à se projeter.
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
A regarder aussi la vidéo "La Chine ou le réveil du guerrier économique - Ali Laïdi"
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