Le livre « La nouvelle guerre des monnaies » de Christian de Boissieu et Marc Schwartz vient d’être primé par l’Association des auditeurs de l’IHEDN. Dans cet entretien, l’économiste et le PDG de la Monnaie de Paris décryptent les enjeux actuels de la géopolitique monétaire : rôle de la puissance publique, numérisation, « dédollarisation », industrie de défense…
Source
Une guerre monétaire aux dimensions renouvelées
La monnaie, instrument de puissance
Quand l’effondrement d’une devise devient une crise nationale
L’exemple iranien montre comment la chute d’une monnaie peut déstabiliser un pays. L’effondrement du rial appauvrit l’économie lorsqu’elle est exprimée en dollars et alimente une inflation massive en renchérissant les importations. Cette spirale érode le pouvoir d’achat et nourrit les tensions sociales, comme on l’a observé récemment.
Malgré le retour d’un protectionnisme agressif aux États‑Unis, la fragmentation reste surtout commerciale. Les marchés financiers demeurent interconnectés et les capitaux circulent librement. Le dollar, bien que contesté, conserve une avance nette parmi les monnaies de réserve.
Les BRICS cherchent à réduire leur dépendance au dollar, renforcés par les sanctions contre la Russie. Mais la dédollarisation reste limitée : faute d’alternative pleinement convertible, même ces pays reviennent au dollar pour accéder à la finance mondiale. À horizon dix ans, la compétition devrait opposer un dollar toujours dominant, un euro stable et un yuan en progression.
Souveraineté monétaire : l’Europe à l’épreuve de la révolution numérique
La bataille autour de la monnaie numérique devient un enjeu central de souveraineté. Les États‑Unis ont pris de l’avance grâce à l’essor fulgurant des stablecoins en dollars, tandis que l’Europe peine à accélérer le déploiement de l’euro numérique et reste dépendante d’infrastructures de paiement largement américaines. Pour préserver la souveraineté de l’euro, elle doit développer ses propres solutions, qu’il s’agisse de monnaies numériques de banque centrale ou de systèmes de paiement autonomes.
L’essor des crypto‑actifs interroge la capacité des États à contrôler la création monétaire et à conduire leur politique monétaire, tandis que les banques redoutent une désintermédiation accrue avec l’arrivée de l’euro numérique. La confiance des citoyens demeure le socle de toute stabilité monétaire : lorsqu’elle s’effrite, les économies basculent vers l’inflation ou se réfugient dans des devises étrangères. Dans un contexte d’économie de guerre, le financement de la défense devra mobiliser l’épargne privée et des mécanismes publics sans recourir à la création monétaire, afin de préserver la solidité de la monnaie.
A propos des auteurs
Professeur émérite à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Christian de Boissieu est vice-président du Cercle des économistes, membre de l’Académie des technologies, de l’Académie des sciences d’outre-mer et de l’Académie royale de Belgique, et ancien président du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre.
Conseiller-maître à la Cour des comptes, PDG de la Monnaie de Paris depuis 2018, Marc Schwartz a exercé différentes responsabilités au sein de l’État (ministère de l’Économie et des Finances, ministère de la Culture) et dans le monde de l’entreprise (France Télévisions, Forvis Mazars). Il enseigne l’économie des médias à Sciences Po Paris.
Source : AAIE - IHEDN

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