Intelligence des risques

La nouvelle guerre des monnaies : « L’essor des crypto-actifs pose un réel défi aux États ». Editions Odile Jacob

Auteurs Christian de Boissieu et Marc Schwartz. Prix de l'Association des auditeurs de l’IHEDN


Jacqueline Sala
Lundi 9 Février 2026


Face à la montée des monnaies numériques et des stablecoins en dollars, l’Europe doit accélérer l’euro numérique et renforcer ses infrastructures de paiement pour préserver sa souveraineté monétaire. Entre cryptos, confiance citoyenne et financement de l’économie de guerre, l’équilibre monétaire devient un enjeu stratégique majeur.



La nouvelle guerre des monnaies : « L’essor des crypto-actifs pose un réel défi aux États ». Editions Odile Jacob
Le livre « La nouvelle guerre des monnaies  » de Christian de Boissieu et Marc Schwartz vient d’être primé par l’Association des auditeurs de l’IHEDN. Dans cet entretien, l’économiste et le PDG de la Monnaie de Paris décryptent les enjeux actuels de la géopolitique monétaire : rôle de la puissance publique, numérisation, « dédollarisation », industrie de défense…
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Une guerre monétaire aux dimensions renouvelées

Longtemps associée aux dévaluations compétitives, la « guerre des monnaies » ne se limite plus à la quête d’avantages commerciaux. Elle s’étend désormais à la rivalité entre monnaies de réserve — dollar, euro, yuan — et à la concurrence entre devises publiques et crypto‑actifs. Ces trois fronts s’entremêlent, rendant caduque la distinction entre guerre des valeurs et guerre des pouvoirs, d’autant que les grandes puissances cherchent encore à affaiblir leur monnaie pour soutenir leur économie.

La monnaie, instrument de puissance

Si la monnaie est d’abord un outil d’échange, elle porte depuis longtemps une dimension politique. De Andrew Jackson à De Gaulle, elle est perçue comme un vecteur de souveraineté et d’influence. Les sanctions extraterritoriales ou l’hégémonie du dollar illustrent cette capacité à devenir un instrument de coercition. La confiance qu’inspire une devise repose autant sur la stabilité économique que sur la crédibilité des institutions qui la soutiennent.

Quand l’effondrement d’une devise devient une crise nationale

L’exemple iranien montre comment la chute d’une monnaie peut déstabiliser un pays. L’effondrement du rial appauvrit l’économie lorsqu’elle est exprimée en dollars et alimente une inflation massive en renchérissant les importations. Cette spirale érode le pouvoir d’achat et nourrit les tensions sociales, comme on l’a observé récemment.

Malgré le retour d’un protectionnisme agressif aux États‑Unis, la fragmentation reste surtout commerciale. Les marchés financiers demeurent interconnectés et les capitaux circulent librement. Le dollar, bien que contesté, conserve une avance nette parmi les monnaies de réserve.

Les BRICS cherchent à réduire leur dépendance au dollar, renforcés par les sanctions contre la Russie. Mais la dédollarisation reste limitée : faute d’alternative pleinement convertible, même ces pays reviennent au dollar pour accéder à la finance mondiale. À horizon dix ans, la compétition devrait opposer un dollar toujours dominant, un euro stable et un yuan en progression.


Souveraineté monétaire : l’Europe à l’épreuve de la révolution numérique

La bataille autour de la monnaie numérique devient un enjeu central de souveraineté. Les États‑Unis ont pris de l’avance grâce à l’essor fulgurant des stablecoins en dollars, tandis que l’Europe peine à accélérer le déploiement de l’euro numérique et reste dépendante d’infrastructures de paiement largement américaines. Pour préserver la souveraineté de l’euro, elle doit développer ses propres solutions, qu’il s’agisse de monnaies numériques de banque centrale ou de systèmes de paiement autonomes.

L’essor des crypto‑actifs interroge la capacité des États à contrôler la création monétaire et à conduire leur politique monétaire, tandis que les banques redoutent une désintermédiation accrue avec l’arrivée de l’euro numérique. La confiance des citoyens demeure le socle de toute stabilité monétaire : lorsqu’elle s’effrite, les économies basculent vers l’inflation ou se réfugient dans des devises étrangères. Dans un contexte d’économie de guerre, le financement de la défense devra mobiliser l’épargne privée et des mécanismes publics sans recourir à la création monétaire, afin de préserver la solidité de la monnaie.


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