À Genève, on négocie sur le nucléaire, mais l'enjeu réel est bien plus vaste
Les pourparlers en cours à Genève entre l'Iran et les États-Unis sont présentés comme une étape technique sur le nucléaire, mais le nœud du problème est en réalité politique et stratégique. Si la table de négociation sert réellement à garantir que Téhéran ne transforme pas son programme en instrument militaire, un compromis reste possible. Mais si, au contraire, les discussions deviennent le moyen d'imposer à l'Iran un désarmement plus large, incluant son arsenal de missiles et son réseau de relations régionales, alors il ne s'agit plus d'une négociation, mais d'une exigence de reddition.
La distinction est essentielle. Un accord de non-prolifération peut être construit sur des contrôles, des limites et des garanties réciproques. Un projet de démilitarisation unilatérale, au contraire, touche au cœur même de la souveraineté iranienne. Et pour les dirigeants de Téhéran, l'accepter signifierait renoncer aux seuls instruments qu'ils jugent indispensables pour éviter le sort d'autres pays du Moyen-Orient, balayés par les guerres, les sanctions ou les changements de régime.
Le désarmement de l'Iran comme objectif politique d'Israël
La pression exercée pour que l'Iran réduise ou démantèle son appareil balistique ne naît pas d'un souci abstrait de stabilité, mais d'une vision précise de l'ordre régional : Israël veut rester la seule puissance militairement incontestée au Moyen-Orient. Dans cette logique s'inscrivent les demandes de désarmement adressées au Hamas, au Hezbollah, aux Houthis et désormais, de façon plus systémique, à la République islamique.
Le problème saute aux yeux. Celui qui exige le désarmement des autres sans remettre en question sa propre supériorité militaire ne propose pas un équilibre, mais une hiérarchie. C'est la doctrine de l'exception permanente : certains acteurs doivent être contenus, désarticulés, neutralisés ; d'autres peuvent conserver intact tout leur potentiel militaire, même lorsqu'ils l'emploient sur plusieurs fronts à la fois.
D'un point de vue militaire, la demande adressée à l'Iran est difficilement applicable. Les missiles représentent pour Téhéran la forme la plus concrète de dissuasion conventionnelle. L'Iran ne dispose ni d'une supériorité aérienne comparable à celle d'Israël, ni d'un réseau d'alliances formelles semblable à celui garanti par Washington. Son arsenal balistique compense cette infériorité structurelle. Demander qu'il y renonce revient, pour les dirigeants iraniens, à leur demander de s'exposer à un chantage stratégique permanent.
La dissuasion iranienne n'est pas une idéologie, c'est une question de survie
En Occident, on tend souvent à lire l'appareil militaire iranien uniquement à travers le prisme idéologique, comme la projection du radicalisme du régime. C'est une lecture partielle. La République islamique utilise certes une rhétorique révolutionnaire, mais sa stratégie militaire répond avant tout à une logique de survie. Après la guerre contre l'Irak, après des décennies de sanctions, après les campagnes occidentales en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, Téhéran a tiré une conclusion simple : les États faibles ou isolés sont frappés ; ceux capables d'augmenter le coût d'un affrontement sont traités avec davantage de prudence.
C'est ici que les missiles, les drones et le réseau d'alliés régionaux deviennent essentiels. Ils ne sont pas seulement des instruments offensifs, mais les éléments d'une défense avancée. Réduire ce système sans modifier l'architecture générale de la sécurité régionale signifierait, du point de vue iranien, perdre sa profondeur stratégique et sa capacité de riposte.
Le double standard qui empoisonne toute négociation
Il y a ensuite une question de crédibilité politique. L'Iran est décrit comme une menace systémique pour la région en raison de sa nature autoritaire, de son soutien à des groupes armés et de son opacité stratégique. Tout cela contient une part de vérité. Mais le problème est que le même critère n'est pas appliqué à d'autres acteurs régionaux.
Lorsqu'un État qui maintient une occupation prolongée, qui est accusé de graves violations du droit international et qui conserve une supériorité militaire écrasante prétend définir ce que les autres peuvent ou non posséder, cette prétention perd toute force morale et révèle la nudité du rapport de puissance. C'est ce double standard qui rend presque impossible une négociation fondée sur la confiance. Pour Téhéran, le soupçon est évident : derrière le langage de la sécurité se cache en réalité une stratégie de contenir politiquement l'Iran et de le subordonner sur le plan géopolitique.
Le spectre du changement de régime et la carte Reza Pahlavi
Dans ce contexte, le nom de Reza Pahlavi, fils du dernier chah, réapparaît périodiquement comme possible symbole d'une alternative post-islamique. Mais il s'agit d'une suggestion plus utile à la propagande extérieure qu'à la réalité iranienne. La raison en est historique.
La révolution de 1978-1979 ne fut pas seulement une insurrection religieuse, mais aussi une révolte nationale contre un régime perçu comme répressif, corrompu et subordonné aux intérêts occidentaux. Le tournant avait eu lieu dès 1953, lorsque le coup d'État organisé par les États-Unis et la Grande-Bretagne renversa Mohammad Mossadegh, mettant fin à une brève mais significative expérience d'autonomie démocratique et restaurant le pouvoir monarchique sous tutelle extérieure.
À partir de ce moment, le règne du chah se consolida sur une modernisation autoritaire et une répression systématique. La Savak, la police secrète, devint le symbole de cette époque : arrestations arbitraires, torture, contrôle capillaire de la dissidence, élimination des opposants. Les estimations rappelées par des auteurs et des observateurs de l'époque parlent de centaines de milliers d'Iraniens passés par les prisons et de milliers de manifestants tués par les forces de sécurité. Des rapports internationaux de l'époque décrivaient l'Iran comme l'un des régimes les plus durs de la planète en matière de condamnations à mort et de violences d'État.
En ce sens, la monarchie n'est pas, pour beaucoup d'Iraniens, le souvenir d'un âge d'or, mais le visage d'une autorité imposée, soutenue de l'extérieur et maintenue par la peur. Penser utiliser Reza Pahlavi comme pivot d'un éventuel changement de régime signifie sous-estimer le poids de cette mémoire historique.
La continuité entre pression extérieure et radicalisation intérieure
C'est ici qu'apparaît l'un des grands paradoxes de la crise iranienne. Chaque fois que l'Occident ou Israël évoquent ouvertement un changement de régime, ils renforcent précisément le récit du pouvoir iranien. La République islamique se présente depuis des décennies comme le rempart contre l'ingérence étrangère, contre le retour d'élites fidèles à l'extérieur, contre une nouvelle humiliation nationale. Et chaque fois que la pression internationale adopte un ton maximaliste, ce récit retrouve une nouvelle vigueur.
Cela ne disculpe pas le régime. Cela signifie cependant que la stratégie de la confrontation absolue tend à produire l'effet inverse de celui qui est proclamé : au lieu d'affaiblir les appareils les plus rigides, elle les ressoude ; au lieu d'ouvrir des espaces internes, elle les referme ; au lieu de favoriser une évolution politique, elle la remplace par la logique du siège.
Les scénarios économiques : le pétrole, les sanctions et l'ordre énergétique régional
Sur le plan économique, l'enjeu est immense. L'Iran n'est pas seulement un dossier nucléaire : c'est un pays-clé pour l'énergie, pour les corridors commerciaux eurasiens et pour les équilibres du Golfe. Un accord limité et crédible pourrait réduire la pression des sanctions, accroître les marges d'exportation énergétique, remettre en mouvement des flux financiers aujourd'hui comprimés et offrir à Téhéran une réintégration partielle dans les circuits régionaux.
À l'inverse, un échec des pourparlers suivi d'une escalade militaire ou diplomatique aurait des effets immédiats sur les marchés énergétiques, sur la sécurité maritime dans le Golfe et sur le coût global du risque régional. Il ne s'agirait pas seulement d'une crise iranienne, mais d'un nouveau choc pour l'ensemble du système énergétique qui relie le Moyen-Orient, l'Asie et l'Europe.
Du point de vue géoéconomique, pousser l'Iran hors de tout compromis signifierait aussi consolider son ancrage vers la Russie et la Chine. Plus Téhéran est exclu des circuits occidentaux, plus il cherche une protection dans des réseaux alternatifs : systèmes de paiement parallèles, accords bilatéraux, infrastructures logistiques eurasiatiques, échanges énergétiques dé-occidentalisés. En d'autres termes, la pression maximale risque d'accélérer précisément la fragmentation de l'ordre économique international.
La dimension géopolitique : qui décide de l'équilibre du Moyen-Orient
Le véritable conflit ne porte donc pas seulement sur les armes de l'Iran, mais sur la définition du futur ordre moyen-oriental. Washington et Tel-Aviv veulent une région dans laquelle la puissance iranienne soit réduite au minimum et où ses instruments d'influence soient coupés. Téhéran, au contraire, considère ce réseau d'alliances et de capacités militaires comme la condition préalable pour ne pas être marginalisé ou frappé.
Il en résulte un affrontement non seulement militaire, mais aussi lié à l'architecture régionale elle-même. Qui doit avoir le droit de projeter de la force ? Qui peut définir le seuil de sécurité acceptable ? Qui décide si un acteur est légitime et un autre non ? Tant que ces questions continueront d'être tranchées unilatéralement, toute négociation technique sur le nucléaire restera fragile, car le véritable désaccord se situe à un niveau bien plus profond.
La paix ne peut pas naître d'une reddition déguisée
La leçon finale est nette. Un accord n'est possible que s'il reste dans le cadre de la non-prolifération et de la limitation réciproque. Mais s'il devient la tentative d'imposer à l'Iran une reddition stratégique, alors la négociation est vouée à l'échec ou à produire une trêve apparente, bientôt suivie de nouvelles tensions.
La stabilité ne naît pas du monopole de la force, mais d'un équilibre, même inconfortable, entre puissances rivales. Au Moyen-Orient, la prétention qu'un seul reste armé tandis que tous les autres se désarment n'est pas une formule de paix. C'est, plus simplement, le prélude d'une guerre future.
Sources
A propos de...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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