Chroniques de la Recherche

#21. Renseignement, contre-ingérence et surveillance. Chroniques de la Recherche - Août 2026 — Par Christophe Deschamps


Jacqueline Sala
Vendredi 31 Juillet 2026


En 2026, le Renseignement découvre la fragilité de ses propres certitudes. Déjà en 2025, les demandes de surveillance soumises à l'avis de la CNCTR avant décision du Premier ministre ont franchi les cent mille, pour un peu plus de vingt-cinq mille personnes visées. On ne surveille donc pas beaucoup plus de monde, on surveille chacun avec davantage d'outils à la fois. Or le renseignement bute moins sur le volume collecté que sur le jugement porté. C'est précisément là que l'IA promet d'intervenir. Onze références pour mesurer l'écart entre la promesse et ce que la littérature documente.



#21. Renseignement, contre-ingérence et surveillance.  Chroniques de la Recherche - Août 2026 — Par Christophe Deschamps

Deux articles de Walter Sampson démontent l'échec du renseignement en pièces détachées, les causes d'un côté, les biais de l'analyste de l'autre. Erica Lonergan pose alors la question que tout le monde pose depuis trois ans : l'IA va-t-elle réduire ces échecs ? Sa réponse tient en deux temps, et aucun des deux n'est vraiment rassurant. La panacée attendra.

Reste le contrôle, avec le rapport de la CNCTR, le Groupement interministériel de contrôle vu par Alexis Deprau, et Andrii Lyseiuk pour qui l'encadrement démocratique de l'IA n'est pas un frein à la capacité mais la condition de sa légitimité. Et pour ceux qui forment des analystes, le constat un peu amer de Pedro Sotomayor : les techniques apprises en salle qui ne survivent pas au retour au poste de travail


10e rapport d'activité de la CNCTR 2025

Ce rapport d'activité de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement dresse le bilan détaillé des constats effectués lors des contrôles menés au cours de l'année 2025. Pour la première fois, le seuil de 100 000 demandes de techniques de renseignement dans l'année a été dépassé. La CNCTR constate également l'augmentation du recours aux techniques les plus intrusives, en particulier la hausse du recueil des données informatiques, rendu nécessaire par l'usage croissant des messageries chiffrées, ce qui l'amène à inviter à une réflexion à la fois sur les conditions d'emploi de cette technique et sur la question du chiffrement.

Le rapport comporte deux dossiers destinés à éclairer au-delà de l'actualité : une contribution de Jean-Marc Sauvé, vice-président honoraire du Conseil d'État, sur le principe de proportionnalité, et une étude relative au contrôle a posteriori regroupant des témoignages d'agents de la commission et des services qui participent au contrôle. En complément, la CNCTR publie un ouvrage anniversaire retraçant une décennie d'activité.

Institution : Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement
Type : Rapport Éditeur : Vie publique
Date : 25 juin 2026
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Le cadre juridique de la surveillance et de l'interception des communications électroniques aux États-Unis

Les dispositifs de surveillance et d'interception des communications électroniques aux États-Unis ont suscité une attention majeure en Europe en 2013, à la suite des révélations de l'affaire Snowden. Cet épisode, qui portait sur le volet renseignement de la législation fédérale, a eu des répercussions directes sur la législation européenne en matière de transferts internationaux de données personnelles. La question de l'accès, direct ou indirect, des autorités fédérales américaines aux données personnelles et aux communications des ressortissants européens est désormais au coeur des discussions sur les relations numériques entre l'Union européenne et les États-Unis.

Auteur : Pascal Kamina
Type : Article de revue
Source : Revue Internationale de droit des données et du numérique, vol. 12, n° 1, p. 57-151 - Date : 26 juin 2026
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Le Groupement interministériel de contrôle, « organe de perception » de l'État

À l'instar du Président de la République qui préside le Conseil de défense et de sécurité nationale et impulse la politique du renseignement à l'aide du Conseil national du renseignement, le Premier ministre dispose d'un dispositif fondamental de renseignement, le Groupement interministériel de contrôle (GIC), qui centralise la mise en oeuvre des techniques de renseignement

Auteur : Alexis Deprau
Type : Article de revue
Source : Sécurité globale, ESKA, vol. 46, n° 2, p. 91-98 -Date : 7 juillet 2026
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Causes and Types of Intelligence Failures

L'échec du renseignement reste l'un des problèmes les plus lourds de conséquences et les plus récurrents des affaires de sécurité nationale, et pourtant il est fréquemment traité comme un phénomène unique et indifférencié. Cet article soutient qu'une compréhension plus claire suppose de désagréger à la fois ses causes et ses types. S'appuyant sur la littérature des intelligence studies, l'analyse examine d'abord les principales causes d'échec en distinguant les causes cognitives, enracinées dans la psychologie de l'analyste, les causes organisationnelles, tenant à la structure bureaucratique, les causes politiques, liées à la relation entre producteurs de renseignement et décideurs, et les causes environnementales, relevant de la déception et du déni adverses.

L'article développe ensuite une typologie des échecs organisée autour des étapes du cycle du renseignement : échec de collecte, de traitement, d'analyse, de diffusion et d'alerte-réponse, en montrant que chaque étape possède une signature d'échec distincte et appelle des remèdes distincts. L'analyse examine par ailleurs une typologie fondée sur la gravité, distinguant surprise tactique, opérationnelle et stratégique. Des cas historiques, dont Pearl Harbor, la guerre du Kippour et les attentats du 11 septembre, illustrent la façon dont causes et types interagissent en pratique. L'article conclut qu'un diagnostic efficace de l'échec, et donc une réforme efficace, dépend de l'identification correcte à la fois de l'étape du processus qui a cédé et de la cause sous-jacente qui en est responsable.

Auteurs : Walter Sampson, Lea Taylor
Type : Article de revue - Date : 8 juillet 2026
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Cognitive Biases in Intelligence Analysis

L'analyse du renseignement est fondamentalement une activité cognitive, dans laquelle l'analyste doit convertir une information fragmentaire, ambiguë et souvent délibérément trompeuse en jugements pertinents sur les capacités et les intentions de l'adversaire. Parce que ce processus repose sur la perception et le raisonnement humains, il est intrinsèquement vulnérable aux raccourcis mentaux et aux distorsions systématiques que la psychologie cognitive a identifiés sous le nom de biais. L'article examine les principaux biais cognitifs qui affectent l'analyse et les techniques structurées développées pour les atténuer.

S'appuyant d'abord sur les travaux fondateurs de Richards Heuer, puis sur la littérature ultérieure des intelligence studies et de la psychologie cognitive, l'analyse organise les biais en quatre catégories : les biais perceptifs, issus de cadres mentaux et d'attentes déjà installés, les heuristiques de jugement, comme l'ancrage et la disponibilité, qui faussent l'estimation des probabilités, les biais sociaux et organisationnels, comme la pensée de groupe et le mirror-imaging, qui émergent en contexte collectif, et les biais d'évaluation, comme le biais de confirmation et le biais rétrospectif, qui déterminent la façon dont les preuves sont pondérées et dont les appréciations sont jugées après coup.

L'article revient sur des cas historiques bien documentés où ces biais ont contribué à un échec du renseignement, dont la sous-estimation des déploiements de missiles soviétiques et l'incapacité à anticiper la guerre du Kippour de 1973, et passe en revue les techniques analytiques structurées conçues pour les contrer, dont l'analyse des hypothèses concurrentes et l'avocat du diable. La conclusion est que si les biais cognitifs ne peuvent être éliminés du jugement humain, leurs effets sur l'analyse peuvent être substantiellement réduits par des interventions procédurales délibérées, une formation continue des analystes et des cultures organisationnelles qui valorisent l'expression des appréciations dissidentes.

Auteur : Walter Sampson
Type : Article de revue-  ResearchGate - Date : 11 juillet 2026
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Statistics in Intelligence Analysis: 'a little learning is a dang'rous thing'

Dans son article de 2026 « Techniques d’analyse statistique pour l’analyse du renseignement » (RUSI Journal Vol. 171, No. 3), Jack Duffield soutient que les analystes du renseignement font face à une «surcharge totale d’information» en raison du «volume, de la variété et de la vitesse» accélérés du big data. Pourtant, des quantités excessives de données quantitatives (et énumérables) ont été générées bien avant que les progrès de la numérisation de l'information et de la communication ne prennent du rythme au début des années 1990.

Des décennies plus tôt, comme Duffield lui-même le concède, Measurement and Signature Intelligence était apparue comme une sous-discipline spécialisée dans le renseignement précisément pour soutenir « l’analyse des [ensembles plus larges et plus complexes] obtenus à partir d’instruments de détection »; des ensembles de données qui ne pouvaient pas être exploités de manière adéquate par les techniques analytiques alors utilisées par d'autres sous-disciplines.

Auteur : George Ellison
Type : Article de revue -  The RUSI Journal, vol. 171, n° 4, p. 200- Date : 7 juin 2026
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Tackling the Transfer of Knowledge Problem in Intelligence Analysis Training

La formation à l'analyse du renseignement se heurte à une difficulté persistante : les analystes formés aux stratégies de pensée critique et créative peinent souvent à les appliquer dans leur environnement de travail. Cet article de synthèse examine le problème du transfert de connaissances dans cette formation, c'est-à-dire la façon de faciliter le passage des techniques analytiques de la salle de cours au poste de travail. S'appuyant sur la littérature de psychologie de l'éducation, dont la théorie des éléments identiques, la théorie de l'analogie et de l'abstraction et les recherches sur le transfert proche et lointain, l'auteur soutient que le transfert de connaissances ne peut être obtenu par la seule conception des programmes.

Des variables comme la motivation de l'apprenant, le caractère ouvert des compétences enseignées, le soutien de l'encadrement et les occasions de pratiquer en situation de travail sont tout aussi déterminantes. Pour produire des solutions concrètes, l'auteur a appliqué le modèle de résolution créative de problèmes d'Osborn et Parnes de 1967, en mobilisant les techniques Idea Box et Brutethink et en s'appuyant sur plus de quinze ans d'enseignement du métier d'analyste. Les pistes dégagées couvrent la refonte des programmes, l'étayage pédagogique, les stratégies d'engagement du milieu de travail et la formation de relais du métier au sein du centre d'analyse. Une phase de sélection a ramené l'ensemble à onze pistes prioritaires, retenues selon des critères de résistance anticipée, d'effort, d'impact et de soutenabilité.

L'article se conclut par une proposition de processus de vérification permettant de suivre dans la durée l'efficacité de ces initiatives, avec pour objectif un écosystème de transfert de connaissances autoentretenu, au bénéfice des analystes, des formateurs, de l'encadrement et des décideurs américains et de l'OTAN.

Auteur : Pedro Sotomayor
Type : Article de revue -  Critical and Creative Thinking Capstones Collection
Date : 31 mai 2026
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De la prospective à l'anticipation de la guerre : enjeux épistémologiques et pratiques

 
Ce chapitre propose une critique des limites épistémologiques de la prospective appliquée aux conflits armés, en insistant sur l'incapacité des modèles linéaires et inductifs à saisir la complexité, la discontinuité et l'imprévisibilité des dynamiques de guerre. Cette approche vise à transformer l'anticipation en instrument de lucidité et de prévention active, plutôt qu'en outil d'auto-confirmation technocratique.

Type : Chapitre de livre - Classiques Garnier, p. 29-47.
Date :
2026
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Diffuse intelligence: foresight for forecasting

L'article identifie plusieurs considérations liées à la production de renseignement diffus, destiné à informer les responsables sur l'environnement de renseignement à venir et sur ce qu'exigera la formulation de prévisions constructives. Il examine la façon dont les stratèges militaires pensent la disruption diffuse.

La théorie et l'expérience militaires peuvent aider les professionnels du renseignement à délimiter le champ des changements possibles, à identifier les contraintes qui pèsent sur la description précise de ce qui change, et à comprendre comment la prospective se trouve tempérée par un contexte émergent déjà en mouvement vers un avenir plus lointain encore. L'article se conclut par quelques propositions sur la manière de concevoir une capacité de prospective au service de la prévision future.

Auteur : James J. Wirtz
Type : Article de revue - Intelligence and National Security, Routledge, p. 1-14
Date : 1er juillet 2026
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Artificial Intelligence in Intelligence and Security Services: Regulatory and Ethical Challenges of Balancing Operational Efficiency with Democratic Oversight

L'article examine comment les États démocratiques peuvent encadrer l'usage de l'intelligence artificielle par les services de renseignement et de sécurité sans compromettre leur efficacité opérationnelle. Il traite la tension entre, d'un côté, la vitesse, l'échelle et la détection de motifs permises par l'IA, de l'autre la légalité, la responsabilité, la vie privée et le contrôle démocratique. L'étude applique une analyse juridique et politique comparative qualitative, combinant l'examen des instruments réglementaires, des modèles de contrôle du renseignement et de la littérature d'éthique de l'IA avec une comparaison structurée entre l'Union européenne, les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël. Elle propose un modèle analytique original, le cadre Security-Oversight Balance.

Les résultats montrent que l'IA remodèle déjà le travail de renseignement, par l'analyse en sources ouvertes, le tri du renseignement d'origine électromagnétique, l'identification biométrique, l'analyse prédictive des menaces, le renseignement cyber et les outils d'aide à la décision. Les régimes de gouvernance existants sont inégaux : l'Union européenne a adopté un modèle de risque fondé sur les droits avec l'AI Act, mais les exemptions de sécurité nationale y restent importantes ; les États-Unis s'appuient davantage sur la politique de l'exécutif, les orientations d'agence et les mémorandums de sécurité nationale ; le Royaume-Uni dispose d'un régime mature de pouvoirs d'investigation mais d'aucune loi consacrée spécifiquement à l'IA dans le renseignement ; Israël illustre un modèle guidé par la sécurité et l'innovation, avec une transparence publique plus limitée. Dans tous les cas, les risques centraux sont le biais algorithmique, l'opacité, la dérive de mission, la faible auditabilité et le déplacement de la responsabilité des décideurs humains vers les systèmes techniques.

L'auteur soutient que le contrôle démocratique de l'IA dans le renseignement ne doit pas être traité comme un obstacle à la capacité sécuritaire, mais comme une condition de sa légitimité et de sa soutenabilité. Le cadre proposé recommande quatre garde-fous liés : autorisation légale, auditabilité technique, responsabilité managériale et proportionnalité éthique. L'article plaide pour des registres d'IA classifiés mais révisables, une responsabilité humaine obligatoire sur les décisions à conséquence, une capacité d'audit technique indépendante et des normes internationales minimales pour l'usage de l'IA dans les services de sécurité.

Auteur : Andrii Lyseiuk
Type : Article de revue -  Politics & Security, vol. 16, n° 2, p. 22-31
Date : 30 juin 2026
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The paradox of intelligence failures in the age of artificial intelligence

L'intelligence artificielle transforme la vitesse et l'échelle auxquelles les organisations de renseignement collectent, analysent et diffusent l'information. Certains en tirent l'espoir que l'IA réduira les risques d'échec du renseignement. Pour évaluer cette affirmation, l'article met les débats sur l'IA en dialogue avec la littérature consacrée aux échecs du renseignement et à la surprise stratégique. Il avance deux arguments centraux.

D'abord, les technologies d'IA ne sont pas de nature à corriger la plupart des causes d'échec. Ensuite, l'IA engendre des cheminements nouveaux et imprévisibles vers l'échec. Loin de constituer une panacée, elle crée des risques inédits susceptibles de produire de nouvelles sources de défaillance.

Auteur : Erica D. Lonergan
Type : Article de revue. -  Intelligence and National Security, p. 1-30
Date : 29 juin 2026
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#4. Mars 2026. Knowledge management. Chroniques de la Recherche Veille, Intelligence économique, Renseignement — Par Christophe Deschamps
 
Christophe DeschampsIntelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.

Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises "  Lien Thèses.fr
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