Chroniques de la Recherche

#25. Renseignement, contre-ingérence et surveillance. Chroniques de la Recherche - Septembre 2026 — Par Christophe Deschamps

Réapprendre à douter, à tester, à collaborer


Jacqueline Sala
Lundi 7 Septembre 2026


Comment la communauté du renseignement doit-elle revoir ses fondations ? Ces travaux ne cherchent pas à provoquer, mais à clarifier. Ils rappellent que la qualité analytique ne naît ni de la quantité de données ni de la puissance des outils, mais de la manière dont les organisations construisent — et parfois déforment — leur propre certitude.



Renseignement : l’analyse reprend ses droits

#25. Renseignement, contre-ingérence et surveillance.  Chroniques de la Recherche - Septembre 2026 — Par Christophe Deschamps
Sydney Rose Rothstein, Kristen Patel et Arthur Paul Pedersen ouvrent un chantier indispensable : comprendre pourquoi l’ACH (Analyse des Hypothèses Concurrentes) n’a jamais été réellement évaluée. Leur article rappelle que « les chercheurs ont confondu la description que Heuer donne du satisficing avec le biais de confirmation », une erreur qui a faussé des décennies de tests et entretenu un scepticisme méthodologique .

Thomas Noall‑Churchill, lui, revisite le rapport Butler pour éclairer les dérives contemporaines de l’IA. Il montre comment la pression institutionnelle transforme l’incertitude en certitude apparente, rappelant que « l’échec ne tenait pas à l’absence d’information, mais à la production sociale et organisationnelle de la confiance » .

Han Yang analyse l’arrivée des agents IA autonomes et décrit un glissement silencieux mais majeur : l’analyste passe d’un modèle dans la boucle à un modèle sur la boucle, exposé au délestage cognitif et à une production industrialisée de l’information .

Oldrich Bures observe enfin l’Europe, où la coopération en matière de renseignement progresse sans jamais franchir le seuil d’une autorité supranationale. Il montre comment la Commission tente d’élargir le cadre, tandis que les États membres maintiennent leur maîtrise nationale.

Ces auteurs ne proposent pas une rupture, mais une clarification. Leur fil narratif est structuré, réaliste, utile : réapprendre à douter, à tester, à collaborer. Une manière de rappeler que la robustesse du renseignement ne dépend pas de la technologie, mais de la qualité du jugement collectif.

Lessons Learned: Helping Researchers Help the Intelligence Community

Cet article soutient que des décennies de débat n'ont pas permis d'établir si l'analyse des hypothèses concurrentes (ACH) fonctionne réellement en analyse du renseignement. Passant en revue plus de cinquante études et commentaires de langue anglaise publiés entre 2025 et 2026, il n'identifie que huit tests empiriques directs de l'ACH pertinents pour le travail de renseignement, dont aucun ne démontre ni la réussite ni l'échec de la technique à améliorer la décision analytique.

L'auteur fait remonter une erreur conceptuelle, présente dans ces expérimentations par ailleurs méthodologiquement solides, à Psychology of Intelligence Analysis de Richards J. Heuer Jr. (1999) : les chercheurs ont confondu la description que Heuer donne du satisficing avec le biais de confirmation, et ont évalué l'exactitude individuelle, le changement de croyance ou le classement des hypothèses, plutôt que la question de savoir si la procédure matricielle de l'ACH améliore le processus analytique lui-même. Cinq défauts de conception récurrents sont recensés : scénarios simplifiés à l'excès, omission des informations peu fiables ou manquantes, exclusion de la révision des hypothèses, transfert limité depuis des cultures analytiques non américaines, formation insuffisante. Loin de constituer une preuve d'inefficacité, ces défauts ont entretenu le scepticisme à l'égard de l'ACH.

L'article recommande des protocoles intra-sujets, une formation vérifiée, des participants praticiens, des scénarios réels complexes, des tests portant sur le format matriciel lui-même, et une collaboration plus étroite entre la communauté du renseignement et les chercheurs universitaires au moment où celle-ci intègre l'intelligence artificielle dans ses chaînes analytiques. Il propose également de regrouper les techniques analytiques structurées selon leur orientation temporelle, plutôt que de les laisser choisir au coup par coup

Auteurs : Sydney Rose Rothstein, Kristen Patel, Arthur Paul Pedersen
Type : Article de revue
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Butler Ignored: Artificial Intelligence and the Next Intelligence Failure

L'article examine le problème de la certitude épistémique en analyse du renseignement, par une réflexion comparée entre le rapport Butler sur le renseignement relatif aux armes de destruction massive et l'intégration contemporaine de l'intelligence artificielle dans la pratique analytique. Le rapport Butler est présenté comme le révélateur d'une mauvaise gestion épistémique et analytique, où l'incertitude a été transformée en certitude apparente sous l'effet de pressions politiques et institutionnelles. L'échec ne tenait pas à l'absence d'information, mais à la production sociale et organisationnelle de la confiance.

Les systèmes d'IA, tout en offrant des avantages analytiques réels en matière d'échelle de traitement et de reconnaissance de formes, risquent de réintroduire des pathologies épistémiques comparables, en conférant une autorité algorithmique à des sorties probabilistes. En s'appuyant sur les théories du faillibilisme et de la production sociale de la connaissance, l'auteur conceptualise l'analyse du renseignement comme une pratique par nature incertaine, soumise pourtant à une pression constante à produire un jugement tranché.

L'introduction de systèmes analytiques assistés par IA reconfigure la façon dont la certitude, la probabilité et l'autorité sont comprises au sein de la communauté du renseignement. Le rapport Butler, loin d'être un document d'archives, doit se lire comme un avertissement sur les conditions dans lesquelles se fabrique la certitude probable.

Auteur : Thomas Noall-Churchill
Type : Article de revue
Source : International Journal of Intelligence and CounterIntelligence, p. 1-13
Date : 24 août 2026
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AI AGENT IN SCI-TECH INTELLIGENCE ANALYSIS: CURRENT APPLICATIONS AND FUTURE TRENDS

Objectif : à l'ère des données intelligentes, l'analyse d'information scientifique et technique se heurte à une double difficulté, la surcharge informationnelle et l'insuffisante profondeur de l'extraction de connaissances. Portés par les grands modèles de langage, les agents IA, nouveaux acteurs autonomes capables de perception, de planification, d'exécution et de mémoire, reconfigurent le paradigme du flux de travail documentaire. L'article analyse de façon systématique les applications actuelles, les capacités centrales et les tendances de développement des agents IA dans l'analyse d'information scientifique et technique. Démarche : par revue de littérature et déduction logique, il construit d'abord un cadre analytique articulant quatre éléments, l'humain, l'agent, l'information et la technique. I

l examine ensuite les capacités centrales des agents, de la planification et de la mémoire jusqu'à la collaboration multi-agents, puis leurs applications actuelles dans la perception, l'organisation et la génération d'information. Il discute enfin des tendances émergentes, notamment les paradigmes de collaboration entre humain et IA et la transformation de la production de connaissances, ainsi que des difficultés prévisibles. Conclusion : les agents IA font passer l'analyse d'information scientifique et technique d'un modèle où l'humain est dans la boucle à un modèle où il est sur la boucle, et permettent une production d'information industrialisée. Le travail d'analyse s'oriente vers un paradigme collaboratif entre l'humain et plusieurs agents, exposé toutefois à des risques d'hallucination et de délestage cognitif qui appellent des réponses techniques, institutionnelles et de formation.

Auteur : Han Yang
Type : Article de revue
Source : World Journal of Information Technology, vol. 4, n° 6, p. 10-16 Date : 23 juillet 2026
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The Commission’s 2025 intelligence cell proposal: from intelligence sharing to supranational intelligence?

L'article examine ce que la proposition de cellule de renseignement formulée par la Commission européenne en 2025 révèle de la trajectoire et des limites de la coopération européenne en la matière. La proposition est replacée dans une généalogie plus longue d'appels récurrents à un FBI ou une CIA européens, et évaluée à l'aide d'un cadre de changement de paradigme.

Les résultats indiquent que l'Union connaît un déplacement cognitif notable dans la façon dont le renseignement est cadré : il cesse d'être un auxiliaire étroit de la politique étrangère ou de la lutte antiterroriste pour devenir un instrument transversal de préparation, de résilience, d'autoprotection institutionnelle et d'autonomie stratégique, en particulier dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine et des menaces hybrides.

Ce déplacement n'a toutefois pas été accompagné de boucles de rétroaction positives du côté des États membres et des services nationaux, qui déterminent la coopération réelle. Ceux-ci continuent de privilégier la maîtrise nationale, le contrôle par l'émetteur, les réseaux bilatéraux et min-ilatéraux, et une fusion circonscrite au niveau européen, plutôt qu'une autorité supranationale.

L'entrepreneuriat politique de la Commission dans le champ du renseignement, s'il accroît sensiblement la visibilité du sujet, reste donc contesté. La trajectoire probable n'est pas celle d'une agence supranationale, mais d'une analyse davantage centrée sur le SIAC et l'INTCEN, d'un meilleur accès de la Commission aux évaluations de la menace, et d'un soutien renseignement plus structuré tout en restant respectueux des souverainetés.

Auteur : Oldrich Bures
Type : Article de revue
Source : European Security, p. 1-21 - Date : 27 août 2026
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Decision Advantage in Cognitive Warfare, Part 1

Cette contribution examine la façon dont l'intelligence artificielle et l'évolution rapide des environnements informationnels modifient les conditions de l'avantage décisionnel militaire.

S'appuyant sur la boucle OODA et sur le cadre élargi dOODAc, les auteurs soutiennent que l'efficacité de la décision ne dépend pas seulement de la vitesse et de l'exactitude, mais aussi du maintien d'un alignement entre la cognition institutionnelle et un environnement opérationnel qui continue de changer pendant le cycle de décision lui-même. L'article introduit la synchronisation temporelle comme dimension de l'avantage décisionnel en guerre cognitive, et souligne la difficulté à conserver leur pertinence aux décisions militaires alors que les conditions informationnelles, comportementales, psychologiques et sociales évoluent.

Auteurs
: John Murray, Elise Annett, James Giordano
Type : Article de revue
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Neurosciences et comportements militaires

Le retour de la guerre de haute intensité confirme le combattant comme acteur de la conservation de la supériorité opérationnelle sur l’adversaire. Décider sous stress, durer dans l’adversité, agir collectivement sans altérer son intégrité physique, psychique et morale constituent aujourd’hui des enjeux majeurs pour les forces armées.

À partir des apports des neurosciences, cet ouvrage collectif explore les mécanismes cérébraux, corporels et sociaux qui sous-tendent les comportements militaires, de la préparation à l’engagement, jusqu’au retour d’opération. Il interroge la prise de décision sous contrainte, le stress et la résilience, la cohésion, le leadership, les vulnérabilités psychiques, ainsi que les apports et les limites des technologies et des données neurophysiologiques.

Refusant toute vision réductrice du « soldat augmenté », les auteurs défendent une approche centrée sur la robustesse humaine et collective, la prévention et le care. Destiné aux chercheurs, aux militaires, aux soignants et aux décideurs, cet ouvrage propose une réflexion rigoureuse et éthique sur la place des neurosciences au service de la santé du combattant et de la responsabilité de l’action militaire.

Auteurs : Marion Troussard, Gérald de Boisboissel
Type : Rapport - Source : FONDAPOL - Date : Juin 2026
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Vatican Spies: From the Second World War to Pope Francis

Officiellement, le Vatican n'a pas de service d'espionnage. Mais nul n'y conduirait-il d'opérations de renseignement pour son compte ? Pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide, Rome grouillait d'espions. Une poignée de monsignori et de prêtres clandestins traquaient les taupes du Vatican, menaient une diplomatie parallèle, enquêtaient sur des assassinats de prêtres et sur les scandales menaçant l'Église, et conduisaient des missions à haut risque derrière le rideau de fer.

À partir d'archives récemment ouvertes de services étrangers ayant travaillé avec ou contre le Saint-Siège, l'ouvrage retrace quatre-vingts ans de guerres de l'ombre : infiltration de prêtres russophones en Union soviétique, négociations secrètes entre Jean XXIII et Khrouchtchev, relations étroites du futur Paul VI avec la CIA, pénétration du Vatican par les services du bloc de l'Est, affrontements entre jésuites et Opus Dei, fonds bancaires secrets dirigés d'abord contre le communisme en Amérique du Sud puis vers Solidarność en Pologne. Le récit court jusqu'à la période récente et met au jour les manœuvres conduites sous Benoît XVI, François et Léon XIV.

Auteur : Yvonnick Denoël
Type : Livre
Source : Hurst Publishers - Date : 2024
Livre de poche Août 2026
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A propos de ...

#4. Mars 2026. Knowledge management. Chroniques de la Recherche Veille, Intelligence économique, Renseignement — Par Christophe Deschamps
 
Christophe DeschampsIntelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.
Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.

Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises "  Lien Thèses.fr
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