Géopolitique

Afghanistan : l'Émirat qui a gagné la guerre mais risque de perdre l'avenir


Jacqueline Sala
Mardi 18 Août 2026


Cinq ans après leur retour au pouvoir, les talibans ont gagné la guerre mais pas l’État. Solidement installés à Kaboul, ils gouvernent un pays figé, sans légitimité, pris dans une confrontation dangereuse avec le Pakistan, étranglé par ses frontières et miné par l’effacement des femmes. L’Émirat tient, mais son avenir se dérobe.



Afghanistan : l'Émirat qui a gagné la guerre mais risque de perdre l'avenir

Cinq années de pouvoir sans légitimité

Cinq ans après la conquête de Kaboul, un constat aussi simple que désagréable s'impose : le gouvernement taliban ne s'est pas effondré, n'a pas été emporté par ses divisions et n'a pas dû affronter une insurrection susceptible de menacer sérieusement sa survie. Il a au contraire consolidé son monopole de la force, absorbé une partie de l'ancienne administration, renforcé ses appareils de sécurité et transformé Kandahar en véritable centre politique de l'Afghanistan.
 
Les rivalités entre le guide suprême Hibatullah Akhundzada, le réseau Haqqani et les secteurs plus pragmatiques existent, mais elles restent subordonnées à la nécessité de préserver l'Émirat. Aucune faction ne souhaite répéter la guerre civile des années 1990. Les oppositions armées sont divisées, privées d'une base territoriale stable et, surtout, dépourvues d'une puissance étrangère disposée à les financer comme ce fut le cas durant la guerre contre l'Union soviétique ou pendant les vingt années de présence occidentale.
 
Cette stabilité ne signifie cependant pas que les talibans aient construit un État. Leur pouvoir fonctionne parce qu'il réprime, surveille et empêche la formation d'alternatives, non parce qu'il aurait créé des institutions représentatives ou un pacte social partagé. C'est la stabilité d'une société immobilisée, dans laquelle la population peut survivre mais ne peut pas choisir.
 

L'école comme instrument de conquête

La victoire militaire de 2021 a été suivie d'une seconde conquête, moins spectaculaire mais plus importante : celle de l'éducation. Le contrôle des écoles et la multiplication des établissements religieux permettent aux talibans de former une génération entièrement élevée au sein de l'ordre idéologique de l'Émirat.
 
L'objectif ne consiste pas seulement à empêcher les filles d'étudier. Il s'agit de remodeler la société, de réduire l'espace accordé aux identités politiques, religieuses et culturelles non conformes et de créer une future administration fidèle au guide suprême. La répression n'est plus une succession provisoire de décrets : elle est devenue un système juridique, éducatif et bureaucratique destiné à durer.
 
Plus de 2,6 millions de jeunes filles ont été privées de l'enseignement secondaire depuis 2021. Seulement 7 % des femmes occupent un emploi, contre 84 % des hommes. Il ne s'agit pas d'une conséquence secondaire de la politique talibane, mais de son cœur même.
 

Le Pakistan, de protecteur à principal adversaire

La menace la plus grave pour l'Émirat ne vient aujourd'hui ni des États-Unis, ni de l'ancienne république, ni des faibles formations de la résistance. Elle vient du Pakistan, c'est-à-dire du pays qui, pendant plusieurs décennies, avait protégé, armé et accueilli le mouvement taliban.
 
Islamabad pensait que la reconquête de Kaboul lui garantirait une profondeur stratégique face à l'Inde. C'est le contraire qui s'est produit. L'Émirat a revendiqué son autonomie, intensifié ses relations avec New Delhi et refusé de réprimer le Mouvement des talibans du Pakistan, responsable d'une longue campagne armée contre l'État pakistanais.
 
À cela s'ajoute la question de la ligne Durand, la frontière tracée à l'époque coloniale et jamais pleinement reconnue par l'Afghanistan. Cette frontière divise des communautés pachtounes, des familles, des tribus et des réseaux commerciaux. Kaboul la considère comme une blessure coloniale ; Islamabad comme une frontière internationale non négociable. Depuis 2021, environ 75 affrontements ont opposé les forces afghanes et pakistanaises.
 
En 2026, la guerre larvée a franchi un nouveau seuil. Le Pakistan a bombardé Kaboul, Kandahar et plusieurs autres localités afghanes, tandis que les forces talibanes ont riposté le long de la frontière. Le conflit associe désormais artillerie, véhicules aériens sans pilote, frappes aériennes, fermeture des points de passage et soutien à des groupes armés adverses.

Une guerre que Kaboul ne peut pas gagner

Sur le plan militaire, l'Émirat peut infliger des pertes aux forces pakistanaises et alimenter l'insurrection de l'autre côté de la frontière, mais il ne peut pas soutenir durablement une guerre conventionnelle. Le Pakistan dispose d'une aviation, de moyens de surveillance électronique, de capacités de frappe à distance et d'une économie beaucoup plus importante.
 
Kaboul possède des unités aguerries, des armes saisies en 2021 et un territoire difficile à contrôler. L'Afghanistan reste néanmoins vulnérable aux attaques aériennes et dépend largement des importations.
 
Islamabad n'a aucun intérêt à envahir l'Afghanistan. Le Pakistan cherche à contraindre l'Émirat à abandonner les talibans pakistanais et les formations séparatistes baloutches sans provoquer son effondrement. La chute du gouvernement de Kaboul ouvrirait en effet un espace favorable à l'organisation État islamique dans la province du Khorasan, provoquerait de nouveaux mouvements de réfugiés et multiplierait l'instabilité dans les régions frontalières pakistanaises.
 
Les talibans afghans sont eux-mêmes prisonniers de leur passé. Réprimer les combattants pakistanais signifierait frapper des hommes ayant combattu à leurs côtés pendant vingt ans et partageant avec eux des liens tribaux, familiaux et idéologiques. Une rupture pourrait pousser une partie de ces combattants vers l'organisation État islamique, transformant une concession diplomatique en crise intérieure.
 
La confrontation risque donc de prendre la forme d'une guerre d'usure : bombardements pakistanais, représailles indirectes afghanes, fermeture des frontières et trêves périodiques négociées par la Chine, le Qatar, la Turquie et l'Arabie saoudite.

Un pays sans accès à la mer, otage de ses frontières

La géographie condamne l'Afghanistan à dépendre de ses voisins. Privé d'accès à la mer, Kaboul doit utiliser les ports pakistanais ou les liaisons passant par l'Iran et l'Asie centrale. La fermeture des points de passage avec le Pakistan n'est donc pas une simple mesure de sécurité : elle constitue une forme de guerre économique.
 
Lorsque les marchandises restent bloquées à Torkham ou à Chaman, les prix des denrées alimentaires, des médicaments et des carburants augmentent. Les recettes douanières diminuent et le paiement des salaires publics est retardé. L'Émirat, qui avait obtenu certains résultats dans la collecte des impôts et la réduction de la petite corruption, découvre ainsi qu'il ne dispose pas d'une véritable souveraineté économique.
 
L'Inde souhaite utiliser le port iranien de Chabahar pour contourner le Pakistan et atteindre l'Afghanistan. La Chine observe les ressources minières afghanes — cuivre, lithium, fer et terres rares — mais n'investira pas les sommes nécessaires tant que la sécurité, les infrastructures et des relations stables avec Islamabad ne seront pas garanties.
 
Les gisements peuvent être considérables sur le papier et presque inutiles dans la réalité en l'absence de voies ferrées, d'électricité, d'usines de transformation et de garanties contre le risque politique.

Moscou reconnaît, Pékin attend

La Russie a été la première et reste jusqu'à présent la seule puissance à avoir officiellement reconnu le gouvernement taliban. Cette reconnaissance a été annoncée le 3 juillet 2025, après le retrait des talibans de la liste russe des organisations terroristes.
 
Moscou considère l'Émirat comme un possible rempart contre l'organisation État islamique et contre la pénétration de l'extrémisme armé dans les républiques d'Asie centrale. Cette décision permet également au Kremlin de se présenter comme une puissance capable d'occuper les espaces abandonnés par l'Occident.
 
Pékin, bien qu'ayant accepté des représentants talibans et maintenu un dialogue politique et économique, n'a pas encore franchi le même pas. La raison n'est pas principalement humanitaire. Pour la Chine, la relation avec le Pakistan et la protection du corridor économique sino-pakistanais comptent beaucoup plus que l'Afghanistan. Reconnaître Kaboul durant une guerre avec Islamabad reviendrait à choisir entre deux interlocuteurs que Pékin souhaite contrôler sans devoir prendre parti.
 
L'Iran, le Qatar, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite adoptent le même pragmatisme. Aucun de ces pays ne veut laisser l'Afghanistan complètement isolé, mais aucun ne souhaite assumer le coût politique, financier et stratégique de sa reconstruction.
 

Une survie qui ne devient pas développement

Les données économiques décrivent un pays qui a évité la catastrophe immédiate sans sortir de l'urgence. Depuis 2021, l'économie afghane s'est contractée de près d'un tiers. Environ la moitié de la population vit dans la pauvreté, avec une situation particulièrement grave dans les villes, où cette proportion atteint 58 %.
 
L'interruption des aides au développement, l'isolement bancaire, le gel des réserves et l'absence d'investissements ont transformé l'assistance humanitaire en principal mécanisme de survie. Il ne s'agit plus de financer le développement, les industries ou des administrations durables, mais simplement d'empêcher que des millions de personnes ne basculent dans la famine.
 
En 2026, environ 21,9 millions de personnes ont besoin d'assistance. Durant la seule année 2025, 445 établissements sanitaires ont dû fermer ou suspendre leurs activités faute de financements, privant plus de trois millions de personnes de soins. Une partie importante de ces fermetures est liée au gel des financements américains.
 
À cela s'ajoute le retour forcé de millions d'Afghans depuis l'Iran et le Pakistan. Beaucoup sont nés à l'étranger, ne possèdent aucune terre et ne disposent d'aucun véritable réseau économique dans le pays. Leur arrivée renforce la concurrence pour des emplois déjà rares, exerce une pression à la baisse sur les salaires et surcharge les logements, les écoles et les hôpitaux.

Effacer les femmes signifie appauvrir tout le pays

La ségrégation des femmes est souvent considérée uniquement comme une question morale. Elle constitue également une forme d'autodestruction économique. Un pays extrêmement pauvre renonce volontairement à la moitié de sa main-d'œuvre, réduit les revenus familiaux et empêche la formation d'enseignantes, de médecins, d'infirmières et de sages-femmes.
 
Les restrictions imposées à l'éducation des filles et au travail des femmes coûtent déjà à l'Afghanistan environ 84 millions de dollars par an. D'ici à 2030, le pays risque de perdre 20 000 enseignantes et 5 400 professionnelles de santé. Le nombre d'enseignantes dans l'éducation de base est déjà passé de près de 73 000 à environ 66 000 entre 2022 et 2024.
 
L'interdiction de la formation médicale des femmes est particulièrement dévastatrice. Si les femmes ne peuvent pas être librement soignées par des hommes et ne peuvent pas non plus étudier pour devenir médecins, le résultat inévitable est l'exclusion de millions de patientes du système sanitaire. Ce n'est pas seulement une politique de répression : c'est la programmation d'une future catastrophe sanitaire.

L'Europe négocie les rapatriements

L'Europe contribue elle aussi à la normalisation de l'Émirat. En juin 2026, une délégation composée de cinq représentants talibans a été reçue à Bruxelles pour discuter avec la Commission européenne et quinze États membres du rapatriement des Afghans privés du droit de séjour ou condamnés pour des crimes graves.
 
La Commission a présenté la rencontre comme une réunion technique et nié qu'elle constituât une reconnaissance politique. Cette distinction est formellement exacte mais politiquement fragile. Lorsqu'un gouvernement négocie des documents consulaires, des vols, des réadmissions et une présence diplomatique, il attribue inévitablement à son interlocuteur une fonction étatique.
 
L'Europe ne reconnaît pas l'Émirat, mais elle a besoin de sa coopération pour réduire l'immigration. Les talibans ont compris la valeur de ce moyen de pression et peuvent réclamer des fonctionnaires consulaires, des aides économiques et une réhabilitation internationale progressive.

La voie étroite de l'Italie

L'Italie a choisi de maintenir le dialogue par l'intermédiaire de Doha tout en soutenant les agences humanitaires et les organisations de la société civile. En 2025, l'engagement financier italien s'élevait à environ 16 millions d'euros. Les groupes de travail auxquels participe Rome concernent principalement le secteur privé et la lutte contre le trafic de stupéfiants, deux domaines dans lesquels il demeure possible d'obtenir des résultats limités sans reconnaître officiellement le gouvernement.
 
La position italienne reflète le dilemme général : isoler complètement les talibans signifie abandonner la population ; les normaliser sans conditions signifie récompenser la répression.
 
La seule politique raisonnable consiste à établir un dialogue conditionnel. Les aides doivent parvenir directement aux communautés, aux hôpitaux, aux écoles élémentaires et aux activités gérées par des femmes. Les réserves financières pourraient être progressivement libérées sous contrôle international. Chaque ouverture diplomatique devrait être liée à des résultats vérifiables concernant l'éducation des filles, le travail féminin, les minorités et l'accès des employées humanitaires aux populations.
 
Les talibans ont démontré qu'ils savaient conquérir le pouvoir et le défendre. Ils n'ont pas encore démontré qu'ils savaient transformer une victoire militaire en un État fonctionnel.
 
Après avoir consacré d'immenses ressources à vingt années de guerre, l'Occident ne peut pas prétendre que sa responsabilité s'est achevée avec le départ du dernier avion de Kaboul. Mais aider les Afghans ne signifie pas financer l'Émirat sans conditions. Cela signifie empêcher que la défaite occidentale ne devienne une condamnation perpétuelle pour la population afghane.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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