Le 17 octobre 2026, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a sollicité ses voisins européens pour faciliter le transit de céréales par voie terrestre, dans un contexte de nouvelles perturbations des exportations maritimes en mer Noire. Cette situation rappelle une caractéristique fondamentale de l'agriculture contemporaine : bien que territorialisée et soumise à des cycles biologiques, elle dépend de chaînes d'approvisionnement, de transformation et de commercialisation internationalisées. Les tensions géopolitiques et les événements climatiques récents ont montré que la maîtrise des capacités de production ne suffisait plus à garantir la sécurité des approvisionnements ni la compétitivité des filières agricoles.
L'agriculture reste structurellement attachée aux territoires. Les caractéristiques pédoclimatiques, les ressources hydriques et les cycles biologiques déterminent les possibilités de production, tandis que les exploitations disposent d'une mobilité géographique limitée. Toutefois, l'industrialisation et l'internationalisation des chaînes de valeur ont progressivement éloigné les lieux de production des centres de transformation et des marchés de consommation.
Cette évolution s'est accompagnée d'une spécialisation croissante des bassins agricoles, mais aussi des infrastructures industrielles et logistiques qui assurent leurs approvisionnements et leurs débouchés. Une exploitation céréalière française peut ainsi dépendre de fertilisants importés, de matériels produits à l'étranger et de clients situés sur plusieurs continents. À l'inverse, une exploitation d'élevage peut s'approvisionner en matières premières végétales issues de productions sud-américaines, avant de commercialiser ses animaux auprès d'industriels intégrés au marché européen.
Cette interdépendance apparaît particulièrement marquée dans les fertilisants. En 2025, la France a importé pour 3,26 milliards de dollars d'engrais, notamment de provenance extra-européenne et transitant par des hubs logistique nord européen [1]. Les capacités de production françaises sont donc intégrées à des flux industriels et commerciaux dont les conditions de fonctionnement dépassent largement le territoire national. Cette organisation permet d'optimiser les coûts et de bénéficier d'approvisionnements diversifiés, mais elle expose également les filières à des perturbations sur lesquelles les producteurs disposent de marges de manœuvre limitées.
La mer Noire, révélatrice de la dépendance aux corridors céréaliers
La guerre en Ukraine a fourni une démonstration particulièrement significative des conséquences d'une rupture logistique sur les marchés agricoles.
Dès février 2022, l'interruption des activités commerciales dans plusieurs ports ukrainiens de la mer Noire a fortement perturbé les exportations céréalières du pays. L'accord négocié sous l'égide des Nations unies et de la Turquie, en juillet 2022, a permis de rétablir partiellement les flux. Jusqu'à son interruption en juillet 2023, près de 33 millions de tonnes de céréales et de produits alimentaires ont été expédiées depuis trois ports ukrainiens vers 45 pays [2].
En parallèle, l'Union européenne a organisé des corridors de solidarité, reposant sur les transports ferroviaires, routiers et fluviaux. Cette réorganisation a nécessité des investissements, des adaptations des infrastructures et une coordination entre les autorités nationales et les opérateurs logistiques. Elle a également mis en évidence les difficultés de substitution entre les modes de transport, particulièrement pour les produits agricoles transportés en grandes quantités et à faible valeur unitaire.
Malgré ces efforts, la voie maritime conservait un rôle prépondérant. En mai 2026, environ 90 % des exportations ukrainiennes de céréales, d'oléagineux et de produits associés transitaient par les ports de la mer Noire, contre 10 % par les corridors de solidarité européens [3].
Les nouvelles attaques contre des navires commerciaux en octobre 2026 rappellent donc l'exposition persistante de ces flux. Au-delà des destructions matérielles, l'augmentation du risque maritime peut renchérir les assurances, réduire la disponibilité des navires et modifier les décisions d'affrètement. La capacité à exporter devient alors dépendante des conditions de sécurité d'un espace maritime dont le contrôle fait lui-même l'objet d'affrontements géopolitiques.
Dès février 2022, l'interruption des activités commerciales dans plusieurs ports ukrainiens de la mer Noire a fortement perturbé les exportations céréalières du pays. L'accord négocié sous l'égide des Nations unies et de la Turquie, en juillet 2022, a permis de rétablir partiellement les flux. Jusqu'à son interruption en juillet 2023, près de 33 millions de tonnes de céréales et de produits alimentaires ont été expédiées depuis trois ports ukrainiens vers 45 pays [2].
En parallèle, l'Union européenne a organisé des corridors de solidarité, reposant sur les transports ferroviaires, routiers et fluviaux. Cette réorganisation a nécessité des investissements, des adaptations des infrastructures et une coordination entre les autorités nationales et les opérateurs logistiques. Elle a également mis en évidence les difficultés de substitution entre les modes de transport, particulièrement pour les produits agricoles transportés en grandes quantités et à faible valeur unitaire.
Malgré ces efforts, la voie maritime conservait un rôle prépondérant. En mai 2026, environ 90 % des exportations ukrainiennes de céréales, d'oléagineux et de produits associés transitaient par les ports de la mer Noire, contre 10 % par les corridors de solidarité européens [3].
Les nouvelles attaques contre des navires commerciaux en octobre 2026 rappellent donc l'exposition persistante de ces flux. Au-delà des destructions matérielles, l'augmentation du risque maritime peut renchérir les assurances, réduire la disponibilité des navires et modifier les décisions d'affrètement. La capacité à exporter devient alors dépendante des conditions de sécurité d'un espace maritime dont le contrôle fait lui-même l'objet d'affrontements géopolitiques.
Les aléas climatiques fragilisent la compétitivité des filières agricoles
Les sécheresses de l'été 2026 ont de nouveau mis en évidence la vulnérabilité des grands corridors fluviaux européens. Sur le Rhin, la baisse du niveau des eaux a contraint les transporteurs à réduire le chargement des barges, tandis que le trafic commercial sur certaines sections du Danube était fortement perturbé. Ces restrictions affectent notamment l'acheminement des céréales, des fertilisants et des produits énergétiques, entraînant des surcoûts et des reports vers les réseaux ferroviaires et routiers [4][5].
Le cas du Danube est particulièrement révélateur. Alors que ce fleuve constitue un débouché stratégique pour les céréales d'Europe centrale et une voie alternative aux ports ukrainiens de la mer Noire, les faibles niveaux d'eau observés en août 2026 ont limité ses capacités de transport, au moment même où les tensions militaires perturbaient les exportations maritimes [6]. Cette combinaison de risques climatiques et géopolitiques illustre les limites des stratégies de diversification logistique : une infrastructure alternative peut elle-même devenir indisponible au moment où elle est la plus nécessaire. Pour les filières agricoles, ces perturbations se répercutent sur les coûts d'acheminement, les conditions de commercialisation et, potentiellement, la rémunération des producteurs.
Le cas du Danube est particulièrement révélateur. Alors que ce fleuve constitue un débouché stratégique pour les céréales d'Europe centrale et une voie alternative aux ports ukrainiens de la mer Noire, les faibles niveaux d'eau observés en août 2026 ont limité ses capacités de transport, au moment même où les tensions militaires perturbaient les exportations maritimes [6]. Cette combinaison de risques climatiques et géopolitiques illustre les limites des stratégies de diversification logistique : une infrastructure alternative peut elle-même devenir indisponible au moment où elle est la plus nécessaire. Pour les filières agricoles, ces perturbations se répercutent sur les coûts d'acheminement, les conditions de commercialisation et, potentiellement, la rémunération des producteurs.
L'évolution des flux logistiques impose de repenser les infrastructures agricoles
La multiplication des tensions géopolitiques, des conflits et des perturbations climatiques devrait durablement modifier l'organisation des échanges internationaux. Les entreprises seront progressivement amenées à réévaluer leurs itinéraires, à diversifier leurs infrastructures de transit et à intégrer davantage le risque logistique dans leurs décisions d'investissement. Cette recomposition, déjà engagée à travers des initiatives comme les nouvelles routes de la soie chinoises, pourrait modifier la géographie des échanges agricoles, en favorisant certains bassins de production au détriment d'autres. Elle aura des conséquences directes sur les coûts d'acheminement, les marges des producteurs et des industriels, ainsi que sur la compétitivité des exportations.
Dans ce contexte, la France doit intégrer davantage la logistique à sa stratégie agricole et industrielle. Il s'agit notamment d'identifier les dépendances de ses filières aux corridors internationaux, d'évaluer leurs vulnérabilités et d'anticiper les investissements nécessaires pour préserver la compétitivité de ses bassins de production. Cette réflexion implique également de renforcer les connexions entre les territoires agricoles et les infrastructures portuaires françaises, afin que les choix d'acheminement ne dépendent pas excessivement des plateformes étrangères.
La France dispose pourtant d'atouts géographiques considérables, avec trois façades maritimes ouvertes sur la Manche et la mer du Nord, l'Atlantique et la Méditerranée, auxquelles s'ajoutent une production agricole diversifiée et un appareil agroalimentaire important. Leur valorisation suppose une meilleure articulation des infrastructures portuaires, ferroviaires et fluviales avec les besoins des filières. Dans une période de recomposition des échanges internationaux, la capacité à adapter ses infrastructures et à sécuriser ses débouchés pourrait devenir un facteur déterminant de la compétitivité agricole française. Au-delà de la résilience, ces transformations offrent également l'occasion de renforcer les positions commerciales françaises et de faire de la logistique un véritable levier de puissance agricole.
Dans ce contexte, la France doit intégrer davantage la logistique à sa stratégie agricole et industrielle. Il s'agit notamment d'identifier les dépendances de ses filières aux corridors internationaux, d'évaluer leurs vulnérabilités et d'anticiper les investissements nécessaires pour préserver la compétitivité de ses bassins de production. Cette réflexion implique également de renforcer les connexions entre les territoires agricoles et les infrastructures portuaires françaises, afin que les choix d'acheminement ne dépendent pas excessivement des plateformes étrangères.
La France dispose pourtant d'atouts géographiques considérables, avec trois façades maritimes ouvertes sur la Manche et la mer du Nord, l'Atlantique et la Méditerranée, auxquelles s'ajoutent une production agricole diversifiée et un appareil agroalimentaire important. Leur valorisation suppose une meilleure articulation des infrastructures portuaires, ferroviaires et fluviales avec les besoins des filières. Dans une période de recomposition des échanges internationaux, la capacité à adapter ses infrastructures et à sécuriser ses débouchés pourrait devenir un facteur déterminant de la compétitivité agricole française. Au-delà de la résilience, ces transformations offrent également l'occasion de renforcer les positions commerciales françaises et de faire de la logistique un véritable levier de puissance agricole.
Sources
[1] Banque mondiale / UN Comtrade (2025). Importations françaises d'engrais par pays partenaire. https://wits.worldbank.org/trade/comtrade/en/country/FRA/year/2025/tradeflow/Imports/partner/ALL/product/31
[2] Nations unies (2023). The Black Sea Grain Initiative: What was achieved? Why was it important? https://www.un.org/en/black-sea-grain-initiative/achievements
[3] Commission européenne (2026). Solidarity Lanes: Latest figures, May 2026. https://transport.ec.europa.eu/news-events/news/solidarity-lanes-latest-figures-may-2026-2026-06-23_en
[4] Ministère fédéral autrichien des Infrastructures (2026). Low water levels on the Danube. https://www.bmimi.gv.at/en/service/press/releases/2026/0804-danube.html
[5] S&P Global (2026). European drought snarls inland commodity flows, cuts power supplies. https://www.spglobal.com/energy/en/news-research/latest-news/crude-oil/080626-factbox-european-drought-snarls-inland-commodity-flows-cuts-power-supplies
[6] Bloomberg (2026). Record-Low Danube Strains Vital Route for Black Sea Grain. https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-08-10/record-low-danube-strains-vital-route-for-black-sea-grain
A propos de l'auteur
Par Etienne LOMBARDOT. VA Editions
Les batailles de demain se gagneront aussi dans les champs.Contrôle des ressources, sécurité des approvisionnements, maîtrise destechnologies et des marchés : l’agriculture occupe désormais une placecentrale dans la compétition que se livrent les États.
Pendant que la France débat du revenu des agriculteurs, la Chine, lesÉtats-Unis, la Russie ou encore les Pays-Bas ont compris que ce secteurstratégique est devenu un levier majeur, au même titre que l’énergie,l’industrie ou les données.
Dans cet essai incisif, Étienne Lombardot brise les idées reçues et démontre que le monde agricole est aujourd’hui au cœur des guerres économiques et informationnelles. Son constat est sans appel : si la France veut préserver sa souveraineté, sa prospérité et son influence, elle doit cesser de considérer cette filière comme un simple secteur à gérer et recommencer à la penser comme un instrument de puissance. Les nations qui gagneront demain seront aussi celles qui sauront gagner par l’agriculture.
Étienne Lombardot est diplômé d’AgroParisTech et de l’École de GuerreÉconomique (EGE) en stratégie et intelligence économique. Expert desenjeux agricoles et de souveraineté alimentaire, il consacre ses travaux àl’analyse des mutations de ce secteur. À travers cet ouvrage, il apporte unregard à la fois technique, stratégique et prospectif sur les défis quifaçonnent l’avenir de l’agriculture.
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