OSINT

Apprendre par le jeu, démontrer ses compétences… et demain recruter ? CTF OSINT. Alexandre Lambert


Jacqueline Sala
Mercredi 21 Octobre 2026


À BIG 2026, Bpifrance a choisi les codes du Capture The Flag (CTF) pour plonger plusieurs centaines de participants dans une enquête OSINT mêlant influence, crypto- actifs et arnaque financière. Un format popularisé par la cybersécurité qui trouve aujourd’hui d’autres usages : pratiquer, progresser, rendre ses compétences visibles et, demain peut-être, recruter autrement. Jeudi 8 octobre, l’Accor Arena est pleine. Lycéens, étudiants, entrepreneurs et professionnels circulent dans les allées de BIG 2026.



Apprendre par le jeu, démontrer ses compétences… et demain recruter ? CTF OSINT. Alexandre Lambert
Source Big 2026 BPI

Sur le stand d’Opération Culot, l’enquête commencée quelques jours plus tôt en ligne se poursuit sur place. Des participants cherchent, échangent, testent des pistes. Au milieu du dispositif, plusieurs Minitels participent eux aussi à l’univers de l’enquête.  C’est cette scène qui m’a surtout intéressé.     

Jusqu’ici, j’associais principalement les CTF (Capture The Flag) au monde de la cybersécurité. Le principe est simple : seul ou en équipe, le joueur résout di[érentes épreuves pour retrouver des réponses, les « flags », qui lui permettent de progresser et d’accumuler des points.

Appliquée à l’OSINT, cette mécanique change de terrain. Il ne s’agit plus de rechercher une faille informatique, mais de retrouver un lieu, relier plusieurs identités numériques, comprendre un document ou reconstituer progressivement un environnement à partir d’informations accessibles publiquement.     

655 joueurs, répartis en 317 équipes, ont participé à Opération Culot.     
Derrière le classement apparaît alors une autre question : le CTF peut-il devenir un véritable terrain d’apprentissage pour les futurs enquêteurs, puis demain une nouvelle manière de démontrer leurs compétences ? 

Apprendre en enquêtant

Pour cette édition, Timios & Co a conçu et développé pour Bpifrance une enquête autour d’un faux influenceur financier et de son projet fictif, Horizon Souverain 2035. Réseaux sociaux, cercle privé, crypto-actifs, blockchain et techniques d’influence constituent progressivement l’environnement dans lequel les joueurs doivent évoluer. 

Le but : déconstruire le discours, identifier les mécanismes employés puis retracer les flux financiers d’une arnaque de type Ponzi — une fraude dans laquelle l’argent apporté par de nouveaux entrants sert notamment à rémunérer les précédents. 

La conception du parcours a réuni plusieurs compétences. Steven De[ous, analyste en intelligence économique, formateur OSINT et président des Blaireaux des Légendes, a participé à la construction de l’enquête. Timios & Co apportait notamment son expertise des cryptomonnaies ; l’association, sa pratique de l’OSINT et des CTF. 

L’enjeu était de traduire des mécanismes parfois complexes en une enquête accessible sans faire disparaître ce qui donne son intérêt à l’exercice : chercher soi-même. 

Un des challenges reprend par exemple le principe de la boîte aux lettres morte, procédé classique du renseignement permettant de transmettre une information sans rencontre directe entre deux personnes. Dans le scénario, un journal devient une pièce de l’enquête. Un message doit être repéré au milieu d’informations d’apparence anodine, puis interprété.

« Ce qui nous intéressait, c’était de solliciter l’observation, la mise en contexte et le recoupement. Un élément peut sembler banal à première lecture, puis prendre tout son sens lorsqu’on le rapproche d’un autre indice. »

Apprendre par le jeu, démontrer ses compétences… et demain recruter ? CTF OSINT. Alexandre Lambert
Même logique avec what3words. Trois mots apparemment quelconques peuvent désigner un emplacement géographique précis. Encore faut-il comprendre le principe, identifier le lieu puis le rapprocher des autres éléments déjà découverts.

L’histoire est fictive. Les outils et les réflexes mobilisés sont ceux d’une investigation réelle : observer, contextualiser, recouper, formuler une hypothèse, la tester et accepter parfois de revenir en arrière.

C’est probablement là que le CTF trouve son intérêt pédagogique. On n’apprend pas uniquement qu’un outil existe. On se retrouve devant un problème sans mode d’emploi immédiat.

Autrement dit : on pratique.

Du classement au CV

Cette pratique commence aussi à trouver sa place dans les parcours professionnels.

Certains candidats valorisent désormais leur participation à des CTF OSINT sur leur CV ou pendant leurs entretiens. Une évolution qui rappelle ce que des plateformes comme Hack The Box ou Root-Me ont déjà installé dans l’univers de la cybersécurité.

Une participation ou un bon classement ne remplace évidemment ni une formation ni la pratique du métier.

« Un CTF ne remplace pas une expérience professionnelle, mais il peut enrichir une candidature et donner envie à un recruteur d’en savoir plus. »

Mais il permet de montrer autre chose qu’un intérêt déclaré pour l’OSINT.

Il montre que l’on pratique. Que l’on accepte de se confronter à une di[iculté. Que l’on sait éventuellement travailler en équipe. Que l’on cherche, que l’on se trompe et que l’on recommence. Il permet surtout de passer de « je m’intéresse à l’OSINT » à « je pratique l’OSINT ».

Cette logique de valorisation était également présente pendant Opération Culot. Avec Badgify, la plateforme développée par l’association Hack’olyte, des badges et certificats numériques ont été proposés afin que les participants puissent rendre cette pratique visible dans leur parcours, notamment sur LinkedIn ou dans une candidature.

Le détail peut sembler secondaire. Il accompagne pourtant une évolution intéressante : ce qui se jouait jusque-là essentiellement dans des communautés de passionnés commence aussi à produire des éléments visibles en dehors du jeu.

Et si le prochain entretien d’embauche était une enquête ?

En regardant les jeunes arriver sur le stand, une autre idée m’est venue. Pourquoi recruter demain un enquêteur OSINT uniquement à partir d’un CV, d’une lettre de motivation et de plusieurs entretiens classiques ? Pour ce type de métier, un CTF pourrait permettre d’observer directement certains réflexes.

Face à une enquête construite pour l’occasion, comment le candidat commence-t-il ses recherches ? Vérifie-t-il ses sources ? S’obstine-t-il sur une mauvaise piste ? Sait-il remettre en cause son hypothèse ? Comment organise-t-il les informations collectées ? Comment travaille-t-il avec les autres ? Un CV peut indiquer qu’une personne connaît l’OSINT. Une enquête peut montrer comment elle s’en sert. Je peux assez facilement imaginer demain une entreprise, un cabinet ou une structure spécialisée organiser son propre challenge de recrutement : plusieurs candidats plongés dans un scénario pendant quelques heures, seuls ou en équipe, puis des entretiens avec les profils dont la méthode, la curiosité ou les réflexes ont retenu l’attention. Pas nécessairement avec celui qui termine premier.

Un bon enquêteur n’est pas simplement celui qui va le plus vite. Une fausse piste peut parfois en apprendre davantage sur un candidat que son classement final : persiste-t-il sans raison ? Vérifie-t-il son intuition ? Demande-t-il un autre regard ? Est-il capable de changer d’hypothèse ?

Le format permettrait aussi de casser certains codes du recrutement et d’attirer autrement de jeunes diplômés ou des profils autodidactes dont les compétences apparaissent parfois mal dans une fiche de poste classique. Aujourd’hui, le CTF peut déjà di[érencier une candidature.

Demain, il pourrait également devenir le moyen par lequel certaines candidatures sont repérées.

Du challenge à la vocation ?

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Le parallèle avec l’esport est également intéressant : équipes, classements, compétitions, communautés et envie de progresser. Cette mécanique apporte à l’OSINT quelque chose que la formation traditionnelle ne produit pas toujours aussi facilement : l’envie de recommencer. On ne vient pas nécessairement parce que l’on envisage déjà un métier dans l’investigation. On peut simplement venir pour résoudre un problème, défier une autre équipe ou comprendre pourquoi un indice nous échappe.

Tous ne deviendront évidemment pas enquêteurs. Mais le jeu possède une qualité assez simple : il peut donner envie d’essayer une discipline avant même de savoir qu’on pourrait en faire un métier. On commence par résoudre un challenge. Puis un deuxième. On apprend une méthode, on découvre des outils, on rejoint parfois une équipe. Et, pour certains, ce qui était au départ un jeu peut devenir une compétence que l’on souhaite développer et faire reconnaître. Les CTF ne remplaceront ni les formations ni l’expérience professionnelle.

Ils peuvent en revanche occuper un espace intéressant entre les deux : celui où l’on pratique, où l’on se confronte aux autres, où l’on mesure ses progrès et où l’on commence à montrer ce que l’on sait faire. Et c’est peut-être ce qui rend leur développement dans l’OSINT particulièrement intéressant. Le même dispositif peut servir à découvrir une discipline, à s’y entraîner, à rendre sa pratique visible et, demain, peut-être à rencontrer autrement ceux qui recrutent.

Car pour apprendre à enquêter et repérer ceux qui en ont l’appétence, il faut parfois commencer par leur donner une enquête à résoudre.

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A propos de ...

Alexandre Lambert s’intéresse à ce que la donnée seule ne permet pas toujours de voir : le terrain, le contexte et les signaux faibles.
Avec Humint Pro, il travaille sur la transformation des informations collectées sur le terrain en intelligence stratégique exploitable. Auteur dans Veille Magazine, il explore notamment les complémentarités entre HUMINT, OSINT, Big Data et nouvelles technologies. [fr.linkedin.com], [humint.pro], [veillemag.com]