Affaire Lafarge en Syrie

Article 10 - Le procès du récit ou le procès du procès ? - Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.


Jacqueline Sala
Mardi 13 Octobre 2026


Après dix articles, une question demeure. Et si le sujet n’était plus seulement Lafarge ? Et si le sujet devenait désormais le regard que nous avons porté sur Lafarge ? Cette conclusion ne cherche pas à prononcer un verdict. Elle cherche à interroger la manière dont une société construit ses certitudes.



Article 10 - Le procès du récit ou le procès du procès ? -  Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.
Le procès du récit ou le procès du procès ?
Nous voici au terme de cette contre-enquête.

Pendant dix ans, nous avons accumulé des enquêtes, des documentaires, des procédures, des mises en examen, un plea bargain américain, des milliers d’articles et d’innombrables commentaires.

Progressivement, une certitude collective s’est installée.

Silencieusement.

Jusqu’à devenir une évidence.

Or les évidences méritent parfois un second examen.

Ce que cette série a tenté de faire

Je n’ai jamais prétendu détenir la vérité définitive sur l’affaire Lafarge. J’ai tenté de réintroduire des questions qui me semblaient avoir été reléguées hors champ :
 
  • la chronologie réelle du projet ;
     
  • la nature industrielle de Jalabiya ;
     
  • l’effondrement du marché syrien ;
     
  • la distinction entre corruption et racket ;
     
  • le rôle de la contrainte ;
     
  • les erreurs d’anticipation diplomatique ;
     
  • la fabrication du récit médiatique ;
     
  • la transformation de Lafarge en Holcim ;
     
  • et les limites interprétatives du plea bargain.
     
Aucune de ces questions n’efface automatiquement les faits reprochés. Mais leur accumulation empêche de réduire l’affaire à une formule unique.
 

Le récit dominant déteste le doute

Toutes les sociétés produisent des récits dominants. Ces récits jouent une fonction utile : ils simplifient le réel, organisent la mémoire collective et permettent de désigner des responsabilités.

Le danger apparaît lorsque le récit devient si puissant qu’il rend le doute suspect.

Or le doute n’est pas l’ennemi de la vérité. Il en est souvent la condition.

Le propre d’une contre-enquête n’est pas de remplacer une certitude par une autre. Le propre d’une contre-enquête est de rouvrir l’espace des questions.

Le procès a-t-il examiné tout le contexte ?

La question la plus inconfortable surgit alors naturellement : le procès a-t-il réellement porté sur l’ensemble du contexte industriel, géopolitique, diplomatique et informationnel ?

Je ne dispose pas de tous les éléments du dossier judiciaire. Mais l’examen public de l’affaire a souvent laissé l’impression que certaines dimensions avaient été beaucoup moins explorées que d’autres.

Or une responsabilité examinée hors contexte risque toujours d’être mal comprise.

Pourquoi je continue à écrire

Je tiens ici à rappeler un point personnel.

Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe plus. Je n’ai aucun intérêt financier dans cette affaire. Je ne travaille pour aucune partie prenante et je ne suis rémunéré par personne.

Je suis diplômé de l’ESSEC, ancien cadre supérieur, pendant quinze ans, du groupe cimentier Vicat (concurrent de Lafarge et d’Holcim), spécialiste de l’industrie cimentière et du Moyen-Orient. J’ai effectué plus de quatre-vingts missions professionnelles au Moyen-Orient (y compris bien sûr en Syrie). J’ai rencontré tous les cimentiers syriens.

Je n’ai donc rien à gagner à défendre un « cadavre économique » présenté comme un « monstre moral ».

Si je poursuis ce travail, c’est parce que je considère qu’une société démocratique doit pouvoir réexaminer ses certitudes lorsque des zones d’ombre persistent.

Ma seule motivation est une exigence de vérité.

Réexaminer n’est pas réhabiliter automatiquement

Le mot « réexamen » suscite parfois des réactions épidermiques. Pourtant, demander un réexamen critique d’un dossier ne signifie pas prononcer une réhabilitation automatique.

Cela signifie accepter la possibilité que certaines questions aient été insuffisamment explorées.

Une justice forte n’est pas celle qui refuse toute remise en question. Une justice forte est celle qui accepte de vérifier qu’elle avait raison.

L’affaire Lafarge comme miroir français

Au fond, cette affaire dit peut-être autant de la France que de Lafarge. Elle révèle notre rapport aux grandes entreprises, à la mondialisation, à la guerre lointaine, aux médias et au besoin de responsabilité morale.

Face à un conflit extraordinairement complexe, nous avons peut-être préféré une histoire simple.

Une entreprise identifiable.

Des dirigeants nommables.

Un scandale compréhensible.

Le réel était sans doute moins confortable.
 

La dernière question

Après cette série, la question n’est plus seulement :

« Lafarge est-elle coupable ? »

La question devient :

« Sommes-nous certains d’avoir posé toutes les bonnes questions ? »

Je ne demande pas au lecteur de conclure comme moi. Je lui demande de résister à la tentation de la conclusion automatique.

Car l’intelligence économique commence souvent là où s’arrête le récit dominant, là où l’on cesse précisément de prendre le récit dominant pour le réel : dans l’examen des angles morts, des intérêts, des contraintes, des temporalités et des mécanismes de fabrication de l’évidence.

Le propre d’un récit dominant est de détester le doute.

Le propre d’une contre-enquête est de le réintroduire.

Et peut-être est-ce là, finalement, la seule ambition raisonnable de ce travail : non pas clore le débat, mais le rouvrir avec davantage de faits, davantage de contexte et davantage d’exigence intellectuelle.
 

JE N’AI PAS CHERCHÉ À VOUS DIRE QUI AVAIT RAISON.

J’AI SIMPLEMENT CHERCHÉ À VOUS DONNER ASSEZ D’ÉLÉMENTS POUR QUE VOUS PUISSIEZ JUGER PAR VOUS-MÊME.

MA SEULE MOTIVATION EST UNE EXIGENCE DE VÉRITÉ.
 
FIN DE LA SÉRIE. DÉBUT DU DÉBAT.

 

Et si cette contre-enquête fait apparaître des éléments nouveaux, contradictoires ou insuffisamment examinés, la question d’un véritable réexamen judiciaire devra alors pouvoir être posée, dans le respect des règles de droit.

A propos de l'auteur

Christophe Stalla-Bourdillon (68 ans), diplômé de l’ESSEC, a consacré quinze années de sa carrière au groupe cimentier Vicat, concurrent de Lafarge et de Holcim, dans le domaine du développement international. Cette expérience l’a placé au cœur des réalités industrielles, économiques et géopolitiques de l’industrie cimentière, sur plusieurs continents.
Il a effectué des missions professionnelles dans 107 pays (officiellement), dont plus de 80 au Moyen-Orient, notamment en Syrie, une région qu’il connaît depuis de nombreuses années et sur laquelle il a réalisé de nombreuses missions de terrain.
Parallèlement à son parcours industriel, il est devenu professeur permanent associé en Grande École dans sept pays. Il parle cinq langues étrangères.
Il signe cette série à titre strictement personnel et indépendant.
Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe aujourd’hui plus. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans cette affaire, ne représente aucune des parties prenantes et n’est rémunéré par personne pour cette contre-enquête.
Il ne s’agit donc ni de défendre une entreprise disparue, ni de servir un quelconque intérêt particulier.
Une seule exigence guide cette démarche : rechercher la vérité, en distinguant autant que possible les faits, les interprétations et les récits qui se sont construits autour d’eux.

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