La chronologie oubliée qui reconfigure l’affaire Lafarge en Syrie
Le récit dominant commence souvent en 2013 ou 2014.
C’est là que Daech devient un acteur majeur.
Mais l’histoire réelle commence bien plus tôt.
2007 : lancement du projet de la cimenterie de Jalabiya par le groupe égyptien Orascom Cement.
Janvier 2008 : Lafarge finalise l’acquisition d’Orascom Cement pour environ 8,8 milliards d’euros (soit environ 12,9 milliards de dollars à l’époque), l’une des plus importantes opérations de l’histoire de l’industrie cimentière mondiale. Le projet syrien de Jalabiya (qui n’est donc qu’un projet) est alors déjà largement engagé : études techniques avancées, autorisations principales obtenues, travaux lancés, commandes d’équipements en cours et financements structurés.
Octobre 2010 : inauguration de la cimenterie.
Mars 2011 : début de la guerre civile syrienne.
Cette chronologie change profondément la lecture du dossier. Lafarge n’a en effet pas décidé en 2008 de construire ex nihilo une usine en Syrie ; elle a repris un projet industriel déjà engagé dans le cadre d’une acquisition beaucoup plus vaste comprenant des actifs majeurs en Égypte, en Algérie et dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Le « panier de la mariée » Orascom était donc global ; il ne pouvait être dissocié actif par actif. Cette nuance est essentielle : Lafarge n’a pas choisi isolément le projet syrien ; elle a repris, dans le cadre d’une opération globale, un portefeuille industriel déjà constitué par Orascom Cement.
Le « panier de la mariée » avait d’ailleurs une dimension financière et capitalistique considérable : l’opération a été financée notamment par 6 milliards d’euros de dette et par une augmentation de capital de 2,8 milliards d’euros réservée à NNS Holding, la holding de la famille Sawiris (propriétaire d’Orascom Cement). Nassef Sawiris est ensuite entré au conseil d’administration de Lafarge ; après l’opération, NNS Holding détenait environ 13 % du capital, tandis que Groupe Bruxelles Lambert (GBL) détenait près de 19 %. Autrement dit, l’acquisition d’Orascom modifiait aussi la structure et la gouvernance de Lafarge.
Ces quatre dates (2007 + janvier 2008 + octobre 2010 + mars 2011) devraient figurer en tête de tous les dossiers consacrés à l’affaire Lafarge en Syrie. Elles sont pourtant souvent reléguées à l’arrière-plan.
Pourquoi ? Parce qu’elles compliquent le récit.
C’est là que Daech devient un acteur majeur.
Mais l’histoire réelle commence bien plus tôt.
2007 : lancement du projet de la cimenterie de Jalabiya par le groupe égyptien Orascom Cement.
Janvier 2008 : Lafarge finalise l’acquisition d’Orascom Cement pour environ 8,8 milliards d’euros (soit environ 12,9 milliards de dollars à l’époque), l’une des plus importantes opérations de l’histoire de l’industrie cimentière mondiale. Le projet syrien de Jalabiya (qui n’est donc qu’un projet) est alors déjà largement engagé : études techniques avancées, autorisations principales obtenues, travaux lancés, commandes d’équipements en cours et financements structurés.
Octobre 2010 : inauguration de la cimenterie.
Mars 2011 : début de la guerre civile syrienne.
Cette chronologie change profondément la lecture du dossier. Lafarge n’a en effet pas décidé en 2008 de construire ex nihilo une usine en Syrie ; elle a repris un projet industriel déjà engagé dans le cadre d’une acquisition beaucoup plus vaste comprenant des actifs majeurs en Égypte, en Algérie et dans plusieurs pays du Moyen-Orient. Le « panier de la mariée » Orascom était donc global ; il ne pouvait être dissocié actif par actif. Cette nuance est essentielle : Lafarge n’a pas choisi isolément le projet syrien ; elle a repris, dans le cadre d’une opération globale, un portefeuille industriel déjà constitué par Orascom Cement.
Le « panier de la mariée » avait d’ailleurs une dimension financière et capitalistique considérable : l’opération a été financée notamment par 6 milliards d’euros de dette et par une augmentation de capital de 2,8 milliards d’euros réservée à NNS Holding, la holding de la famille Sawiris (propriétaire d’Orascom Cement). Nassef Sawiris est ensuite entré au conseil d’administration de Lafarge ; après l’opération, NNS Holding détenait environ 13 % du capital, tandis que Groupe Bruxelles Lambert (GBL) détenait près de 19 %. Autrement dit, l’acquisition d’Orascom modifiait aussi la structure et la gouvernance de Lafarge.
Ces quatre dates (2007 + janvier 2008 + octobre 2010 + mars 2011) devraient figurer en tête de tous les dossiers consacrés à l’affaire Lafarge en Syrie. Elles sont pourtant souvent reléguées à l’arrière-plan.
Pourquoi ? Parce qu’elles compliquent le récit.
Une décision prise avant la guerre
L’investissement de Jalabiya (environ 680 millions de dollars pour une capacité proche de 3 millions de tonnes de ciment par an) est décidé dans une Syrie encore stable. À l’époque, le pays est perçu comme un marché émergent prometteur. Personne ne construit une cimenterie de cette taille pour quelques années ; on la construit pour plusieurs générations d’exploitation.
Autrement dit, l’acte fondateur du dossier précède la guerre.
Cette simple remarque ne blanchit personne. Elle oblige seulement à replacer les décisions dans le monde réel où elles furent prises.
Autrement dit, l’acte fondateur du dossier précède la guerre.
Cette simple remarque ne blanchit personne. Elle oblige seulement à replacer les décisions dans le monde réel où elles furent prises.
Le chaos n’arrive pas d’un seul coup
Le grand malentendu de l’affaire tient à une compression du temps. On passe directement de « Syrie stable » à « territoire de Daech », comme si rien ne s’était produit entre les deux.
Or les années 2011-2014 sont celles d’une fragmentation progressive : groupes rebelles locaux, milices islamistes, alliances mouvantes, zones grises territoriales, autorités concurrentes. Le contrôle du terrain change sans cesse.
La question n’est donc pas seulement : « Qui contrôlait Jalabiya en 2014 ? »
La question est : qui contrôlait quoi, à quel moment, et avec quelle stabilité ?
C’est beaucoup plus compliqué.
Or les années 2011-2014 sont celles d’une fragmentation progressive : groupes rebelles locaux, milices islamistes, alliances mouvantes, zones grises territoriales, autorités concurrentes. Le contrôle du terrain change sans cesse.
La question n’est donc pas seulement : « Qui contrôlait Jalabiya en 2014 ? »
La question est : qui contrôlait quoi, à quel moment, et avec quelle stabilité ?
C’est beaucoup plus compliqué.
Les États se sont trompés eux aussi
Il faut ici rappeler un fait souvent oublié : les diplomaties occidentales, y compris la diplomatie française, ont largement sous-estimé la durée de la crise syrienne et surestimé la rapidité de la chute de Bachar al-Assad.
L’idée d’un « printemps arabe » syrien court et rapidement victorieux était alors largement répandue. Avec le recul, nous savons qu’elle était erronée.
Dès lors, une question dérangeante surgit : pourquoi exige-t-on aujourd’hui de Lafarge une clairvoyance géopolitique dont les États eux-mêmes ne disposaient pas ?
L’idée d’un « printemps arabe » syrien court et rapidement victorieux était alors largement répandue. Avec le recul, nous savons qu’elle était erronée.
Dès lors, une question dérangeante surgit : pourquoi exige-t-on aujourd’hui de Lafarge une clairvoyance géopolitique dont les États eux-mêmes ne disposaient pas ?
Le piège du savoir rétrospectif
Nous savons aujourd’hui comment l’histoire s’est terminée. Nous savons qui a gagné certaines batailles, qui a perdu d’autres territoires, quels groupes sont devenus centraux. Ce savoir rétrospectif est un piège intellectuel redoutable.
Il transforme des décisions prises dans l’incertitude en erreurs apparemment évidentes.
Or décider en 2011, 2012 ou 2013, ce n’est pas décider avec les informations de 2026.
L’historien appelle cela le biais rétrospectif : une fois l’issue connue, le passé paraît beaucoup plus prévisible qu’il ne l’était réellement.
C’est précisément ce biais qu’il faut combattre si l’on veut comprendre l’affaire plutôt que simplement la commenter.
Il transforme des décisions prises dans l’incertitude en erreurs apparemment évidentes.
Or décider en 2011, 2012 ou 2013, ce n’est pas décider avec les informations de 2026.
L’historien appelle cela le biais rétrospectif : une fois l’issue connue, le passé paraît beaucoup plus prévisible qu’il ne l’était réellement.
C’est précisément ce biais qu’il faut combattre si l’on veut comprendre l’affaire plutôt que simplement la commenter.
La question que personne ne pose
Depuis dix ans, le débat public pose souvent la question suivante : « Qu’aurions-nous fait aujourd’hui ? »
Mais ce n’est peut-être pas la bonne question.
La bonne question est beaucoup plus exigeante : « Que pouvait-on raisonnablement savoir à l’époque ? »
Cette question oblige à retrouver l’incertitude du moment, les informations disponibles, les analyses dominantes, les erreurs collectives, les espoirs de sortie rapide de crise.
Elle oblige aussi à admettre que les acteurs économiques n’agissaient pas dans un vide géopolitique. Ils observaient, eux aussi, les signaux envoyés par les États, les diplomaties et les experts.
Mais ce n’est peut-être pas la bonne question.
La bonne question est beaucoup plus exigeante : « Que pouvait-on raisonnablement savoir à l’époque ? »
Cette question oblige à retrouver l’incertitude du moment, les informations disponibles, les analyses dominantes, les erreurs collectives, les espoirs de sortie rapide de crise.
Elle oblige aussi à admettre que les acteurs économiques n’agissaient pas dans un vide géopolitique. Ils observaient, eux aussi, les signaux envoyés par les États, les diplomaties et les experts.
Le vrai début de la contre-enquête
La contre-enquête ne consiste pas à nier les faits ultérieurs. Elle consiste à refuser la compression du temps qui les rend artificiellement évidents.
Une chronologie n’est pas une décoration. Dans cette affaire, elle est une méthode de vérité.
Lorsque l’on rétablit les dates, les acteurs et les séquences, le récit « Lafarge face à Daech » cesse d’être un point de départ. Il devient un point d’arrivée.
Et cela change presque tout.
Car avant de juger une décision, encore faut-il retrouver le monde dans lequel elle fut prise.
Une chronologie n’est pas une décoration. Dans cette affaire, elle est une méthode de vérité.
Lorsque l’on rétablit les dates, les acteurs et les séquences, le récit « Lafarge face à Daech » cesse d’être un point de départ. Il devient un point d’arrivée.
Et cela change presque tout.
Car avant de juger une décision, encore faut-il retrouver le monde dans lequel elle fut prise.
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À propos de l’auteur
Christophe Stalla-Bourdillon (68 ans), diplômé de l’ESSEC, a consacré quinze années de sa carrière au groupe cimentier Vicat, concurrent de Lafarge et de Holcim, dans le domaine du développement international. Cette expérience l’a placé au cœur des réalités industrielles, économiques et géopolitiques de l’industrie cimentière, sur plusieurs continents.
Il a effectué des missions professionnelles dans 107 pays (officiellement), dont plus de 80 au Moyen-Orient, notamment en Syrie, une région qu’il connaît depuis de nombreuses années et sur laquelle il a réalisé de nombreuses missions de terrain.
Parallèlement à son parcours industriel, il est devenu professeur permanent associé en Grande École dans sept pays. Il parle cinq langues étrangères.
Il signe cette série à titre strictement personnel et indépendant.
Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe aujourd’hui plus. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans cette affaire, ne représente aucune des parties prenantes et n’est rémunéré par personne pour cette contre-enquête.
Il ne s’agit donc ni de défendre une entreprise disparue, ni de servir un quelconque intérêt particulier.Une seule exigence guide cette démarche : rechercher la vérité, en distinguant autant que possible les faits, les interprétations et les récits qui se sont construits autour d’eux.

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