Depuis dix ans, le débat public fonctionne souvent comme un syllogisme.
Lafarge a payé.
Donc Lafarge a voulu payer.
Donc Lafarge a choisi de payer.
Donc Lafarge a financé volontairement.
Le raisonnement semble logique. Il ne l’est pas forcément.
Car il efface une question décisive : que reste-t-il de la liberté lorsqu’on est entouré d’hommes armés ?
Une entreprise n’est pas un État
Une entreprise ne dispose ni d’armée, ni de police, ni de souveraineté territoriale. Lorsqu’elle se trouve dans une zone de guerre, elle négocie beaucoup plus qu’elle ne commande.
À Jalabiya, les groupes armés contrôlent progressivement routes, barrages, points de passage, zones de circulation et parfois villages entiers. Une usine fixe ne peut pas déplacer ses carrières ni son four. Elle dépend du territoire qui l’entoure.
C’est cette dépendance qui crée la contrainte.
À Jalabiya, les groupes armés contrôlent progressivement routes, barrages, points de passage, zones de circulation et parfois villages entiers. Une usine fixe ne peut pas déplacer ses carrières ni son four. Elle dépend du territoire qui l’entoure.
C’est cette dépendance qui crée la contrainte.
Corruption et extorsion : deux réalités différentes
Le droit distingue pourtant clairement deux situations.
La corruption est un paiement qui suppose une initiative volontaire destinée à obtenir un avantage indu.
L’extorsion (ou racket) est un paiement qui résulte d’une contrainte exercée par un acteur capable de menacer une personne, son activité ou ses biens.
Confondre systématiquement les deux notions revient à supposer que tout paiement est librement consenti.
Or la liberté réelle est précisément ce qu’il faut examiner.
La corruption est un paiement qui suppose une initiative volontaire destinée à obtenir un avantage indu.
L’extorsion (ou racket) est un paiement qui résulte d’une contrainte exercée par un acteur capable de menacer une personne, son activité ou ses biens.
Confondre systématiquement les deux notions revient à supposer que tout paiement est librement consenti.
Or la liberté réelle est précisément ce qu’il faut examiner.
Le racket optimisé
C’est ici qu’apparaît la notion la plus controversée de cette contre-enquête : le racket optimisé.
Je la formule volontairement de manière simple :
Optimiser un racket n’est pas de la corruption. Optimiser un racket reste du racket.
Un commerçant racketté par la mafia qui négocie la somme exigée ne devient pas mafieux pour autant. Il cherche à réduire son dommage.
Pourquoi ce raisonnement changerait-il soudain lorsqu’il s’agit d’une entreprise en Syrie ?
Négocier un passage, obtenir un tarif moins élevé, limiter les prélèvements ou gagner du temps ne signifie pas automatiquement partager les objectifs de celui qui exerce la contrainte.
Cela signifie d’abord que la contrainte existe.
Je la formule volontairement de manière simple :
Optimiser un racket n’est pas de la corruption. Optimiser un racket reste du racket.
Un commerçant racketté par la mafia qui négocie la somme exigée ne devient pas mafieux pour autant. Il cherche à réduire son dommage.
Pourquoi ce raisonnement changerait-il soudain lorsqu’il s’agit d’une entreprise en Syrie ?
Négocier un passage, obtenir un tarif moins élevé, limiter les prélèvements ou gagner du temps ne signifie pas automatiquement partager les objectifs de celui qui exerce la contrainte.
Cela signifie d’abord que la contrainte existe.
La question que le débat a évitée
Pendant des années, on a surtout discuté du paiement. Beaucoup moins de la contrainte.
Pourtant, toute l’affaire repose peut-être sur cette question : Lafarge cherchait-elle à financer des groupes armés ou cherchait-elle à survivre dans un environnement dominé par des groupes armés ?
La nuance est immense.
Elle ne transforme pas automatiquement un comportement contestable en comportement irréprochable. Mais elle change la qualification du problème.
Pourtant, toute l’affaire repose peut-être sur cette question : Lafarge cherchait-elle à financer des groupes armés ou cherchait-elle à survivre dans un environnement dominé par des groupes armés ?
La nuance est immense.
Elle ne transforme pas automatiquement un comportement contestable en comportement irréprochable. Mais elle change la qualification du problème.
Ce que le terrain impose
J’ai effectué plus de quatre-vingts missions au Moyen-Orient, dont un grand nombre en Syrie. Le terrain enseigne une chose simple : dans une guerre civile, les catégories juridiques deviennent plus difficiles à appliquer parce que les autorités changent, se chevauchent, se concurrencent et disparaissent parfois en quelques semaines.
Une entreprise peut payer un passage à un groupe qui contrôle une route le lundi, puis découvrir quelques semaines plus tard qu’un autre groupe contrôle désormais le même point de passage.
Le territoire n’est pas stable.
Le rapport de force ne l’est pas davantage.
Une entreprise peut payer un passage à un groupe qui contrôle une route le lundi, puis découvrir quelques semaines plus tard qu’un autre groupe contrôle désormais le même point de passage.
Le territoire n’est pas stable.
Le rapport de force ne l’est pas davantage.
Le risque du raisonnement moral instantané
Le débat public préfère souvent les catégories morales simples : victime ou coupable, résistant ou complice. La Syrie résiste mal à cette simplification.
Dans certaines situations extrêmes, les acteurs économiques prennent des décisions destinées moins à maximiser un profit qu’à minimiser une destruction.
Ce n’est pas une justification automatique.
C’est une description du type de dilemme auquel ils peuvent être confrontés.
Dans certaines situations extrêmes, les acteurs économiques prennent des décisions destinées moins à maximiser un profit qu’à minimiser une destruction.
Ce n’est pas une justification automatique.
C’est une description du type de dilemme auquel ils peuvent être confrontés.
Une question de qualification, pas d’émotion
Le véritable enjeu n’est donc pas émotionnel. Il est analytique.
Pour qualifier un paiement, il faut examiner :
Or une enquête sérieuse ne devrait jamais confondre le fait et sa qualification.
Pour qualifier un paiement, il faut examiner :
- le degré de contrainte ;
- les menaces existantes ;
- les alternatives disponibles ;
- la liberté réelle de décision ;
- et l’objectif poursuivi par celui qui paie.
Or une enquête sérieuse ne devrait jamais confondre le fait et sa qualification.
Le cœur caché de l’affaire
À mes yeux, le cœur caché du dossier Lafarge n’est pas le paiement. Le cœur caché est la contrainte.
Tant que cette contrainte n’est pas examinée avec la même précision que les flux financiers, l’affaire reste incomplète.
Et peut-être est-ce précisément pour cela qu’elle continue de susciter autant de débats : parce que nous avons longuement discuté de l’argent sans avoir réellement discuté de la liberté.
Or toute la question est là : cherchait-on à financer… ou cherchait-on à survivre ?
Tant que cette contrainte n’est pas examinée avec la même précision que les flux financiers, l’affaire reste incomplète.
Et peut-être est-ce précisément pour cela qu’elle continue de susciter autant de débats : parce que nous avons longuement discuté de l’argent sans avoir réellement discuté de la liberté.
Or toute la question est là : cherchait-on à financer… ou cherchait-on à survivre ?
#coercive_extortion #armed_groups #conflict_zones #forced_payments #legal_qualification #dominant_narrative #operational_constraints #industrial_survival #security_risk #field_dynamics
A propos de l'auteur
Christophe Stalla-Bourdillon (68 ans), diplômé de l’ESSEC, a consacré quinze années de sa carrière au groupe cimentier Vicat, concurrent de Lafarge et de Holcim, dans le domaine du développement international. Cette expérience l’a placé au cœur des réalités industrielles, économiques et géopolitiques de l’industrie cimentière, sur plusieurs continents.
Il a effectué des missions professionnelles dans 107 pays (officiellement), dont plus de 80 au Moyen-Orient, notamment en Syrie, une région qu’il connaît depuis de nombreuses années et sur laquelle il a réalisé de nombreuses missions de terrain.
Parallèlement à son parcours industriel, il est devenu professeur permanent associé en Grande École dans sept pays. Il parle cinq langues étrangères.
Il signe cette série à titre strictement personnel et indépendant.
Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe aujourd’hui plus. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans cette affaire, ne représente aucune des parties prenantes et n’est rémunéré par personne pour cette contre-enquête.
Il ne s’agit donc ni de défendre une entreprise disparue, ni de servir un quelconque intérêt particulier.Une seule exigence guide cette démarche : rechercher la vérité, en distinguant autant que possible les faits, les interprétations et les récits qui se sont construits autour d’eux.

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