Affaire Lafarge en Syrie

Article 5 - Dorothée-Myriam Kellou ou la naissance d’un récit mondial. Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.

Christophe Stalla-Bourdillon


Christophe Stalla-Bourdillon
Mardi 15 Septembre 2026


Toute grande affaire publique possède ses faits, ses acteurs… et ses narrateurs. Dans le dossier Lafarge, le rôle de Dorothée-Myriam Kellou est central. Comprendre ce rôle ne consiste pas à effacer son enquête ; cela consiste à analyser comment une enquête journalistique peut devenir, progressivement, la grille de lecture dominante d’une affaire mondiale.



Article 5 - Dorothée-Myriam Kellou ou la naissance d’un récit mondial. Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.
Il existe un moment décisif dans l’affaire Lafarge.

Ce moment n’est ni un paiement, ni une réunion, ni une décision industrielle.

C’est le moment où l’affaire entre dans l’espace public.

À partir de là, elle cesse d’être un dossier confidentiel pour devenir un objet politique, médiatique et moral.

Ce basculement doit beaucoup au travail de Dorothée-Myriam Kellou. Son enquête publiée en 2016 joue un rôle majeur dans la révélation du dossier et dans sa mise à l’agenda médiatique. Le reconnaître est une exigence d’honnêteté intellectuelle.

Mais une fois cette reconnaissance posée, une autre question devient inévitable : comment une jeune journaliste parvient-elle à faire émerger une affaire mondiale sans avoir jamais travaillé comme reporter de guerre en Syrie ?

La question mérite d’être posée sans détour.

Georgetown : l’angle mort du récit public

Le parcours de Dorothée-Myriam Kellou éclaire fortement la naissance de son enquête. Diplômée de Sciences Po Lyon, elle obtient en 2012 un master d’études arabes à Georgetown University à Washington, puis bénéficie du programme Fulbright.

Georgetown n’est pas une université ordinaire. C’est l’un des grands carrefours intellectuels américains sur le Moyen-Orient, avec des chercheurs, des diplomates, des spécialistes de la région et des réseaux internationaux particulièrement denses.

Je formule ici une hypothèse méthodologique, non une accusation : il est raisonnable de penser que cet environnement a joué un rôle important dans la constitution des réseaux, des sources et des cadres d’analyse mobilisés ensuite dans l’enquête Lafarge. Rien de cela ne prouve une influence américaine sur le contenu de l’enquête, et il serait peut-être abusif de le prétendre. Mais, dans une véritable contre-enquête sur la fabrication du récit, il est légitime d’examiner les réseaux, les sources et les cadres intellectuels dans lesquels cette enquête s’est construite.

Un fait demeure en effet frappant : Dorothée-Myriam Kellou n’a jamais mis les pieds en Syrie et n’a jamais été reporter de guerre. Son travail relève donc davantage d’une enquête de type desk (témoignages recueillis hors du pays, travail documentaire, réseaux d’interlocuteurs) que d’une immersion prolongée sur le terrain syrien (de type field).

Cette méthode est parfaitement légitime en journalisme d’enquête. Mais elle soulève une question simple : que voit-on d’une guerre civile lorsque l’on n’y a jamais vécu son quotidien ?

L’enquête n’est jamais un miroir parfait

Aucune enquête journalistique n’est la reproduction brute du réel. Elle est toujours une construction : choix des sources, des témoins, des documents, des scènes, des mots et des personnages.

Le problème apparaît lorsque cette construction finit par être perçue comme la totalité du réel.

Dans le cas Lafarge, certains éléments deviennent centraux : les paiements, les contacts avec des groupes armés, les responsabilités potentielles de l’entreprise. D’autres restent beaucoup plus discrets :
 
  • la logique industrielle d’une cimenterie ;
  • l’investissement de 680 millions de dollars ;
  • les coûts fixes ;
  • la logistique ;
  • l’effondrement du marché syrien ;
  • les erreurs d’anticipation diplomatique ;
  • la fragmentation progressive du territoire.
     
Le récit se construit alors autour d’un axe principal. Et cet axe finit par organiser la perception publique de l’ensemble du dossier.

La mémoire coloniale comme grille de lecture ?

Pour comprendre le cadre intellectuel de Dorothée-Myriam Kellou, il faut regarder aussi un autre volet de son travail : son engagement anticolonial dans de nombreux débats mémoriels liés à la colonisation française.

À Nancy, où j’enseigne, la statue du sergent Jean-Pierre Hippolyte Blandan, transférée d’Algérie après l’indépendance, est devenue un symbole de ces débats. À l’initiative de Dorothée-Myriam Kellou, une « table de désorientation » a été installée à proximité de cette statue comme contre-récit mémoriel. Je passe devant ce monument deux fois par jour ; je mesure donc combien cette question touche à la manière dont la France regarde son passé.

Avoir des convictions n’est pas un problème. Le problème commence lorsque les convictions risquent de devenir une grille de lecture dominante.

La vraie question n’est donc pas : Dorothée-Myriam Kellou a-t-elle des convictions ?

La vraie question est : ces convictions ont-elles influencé la hiérarchie des faits, des témoins et des explications retenues dans l’affaire Lafarge ?

Une enquête n’est pas un roman

Un enquêteur digne de ce nom doit travailler avec une discipline presque scientifique : vérifier les sources, confronter les témoignages, intégrer les éléments contradictoires, analyser les chiffres et comprendre le secteur étudié.

Or c’est précisément sur ce dernier point que l’enquête Lafarge de Dorothée-Myriam Kellou me paraît la plus vulnérable. Le regard industriel y est largement absent.

Jalabiya apparaît surtout comme un symbole moral. Beaucoup moins comme une cimenterie récente, conçue pour plusieurs décennies, confrontée à l’effondrement brutal de son environnement économique et politique.

Le regard diplomatique, lui aussi, reste relativement superficiel.

Le risque est alors de construire un récit puissant avant d’avoir épuisé toutes les hypothèses explicatives.

L’effet d’autorité

Lorsqu’une enquête est reprise par de grands médias, discutée dans des milieux universitaires et relayée par des ONG, elle acquiert progressivement un effet d’autorité. Le récit cesse d’être une hypothèse de travail ; il devient un cadre de référence.

Les nouveaux articles, les documentaires, les commentaires et parfois même certaines analyses judiciaires viennent alors s’inscrire dans ce cadre déjà installé.

Plus un récit est repris, plus il paraît évident.

Et plus il paraît évident, moins on éprouve le besoin de revenir aux faits initiaux.

Le récit devient plus fort que les faits

Le moment le plus fascinant d’une grande affaire publique est celui où le récit commence à produire ses propres preuves.

Une enquête révèle des faits.

Le récit se construit.

Le récit est repris.

La reprise renforce le récit.

Puis le récit renforcé est invoqué comme confirmation de lui-même.

Le cercle est bouclé.

C’est précisément ce mécanisme qui justifie une contre-enquête. Non pour effacer le travail des journalistes, mais pour empêcher qu’une interprétation devienne automatiquement une vérité définitive.
 

Résister à son propre récit

Au fond, le débat autour de Dorothée-Myriam Kellou dépasse sa personne. Il pose une question universelle : comment un enquêteur résiste-t-il à la tentation de son propre récit ?

Plus une enquête touche à l’histoire, à l’identité, à la politique et à la morale, plus l’exigence d’objectivité doit être élevée.

La bataille du récit commence souvent bien avant le procès.

Et peut-être est-ce là l’une des futures grandes leçons de l’affaire Lafarge : une journaliste d’enquête n’est pas jugée sur la puissance de son récit, mais sur sa capacité à ne pas devenir prisonnière de ce récit.

Keywords

#Media_narrative #Counter_investigation #Narrative_construction #Blind_spots #Investigative_method #Intellectual_frameworks #Media_authority #Public_narrative #Influence_networks #Industrial_perspective

A propos de l'auteur

Christophe Stalla-Bourdillon (68 ans), diplômé de l’ESSEC, a consacré quinze années de sa carrière au groupe cimentier Vicat, concurrent de Lafarge et de Holcim, dans le domaine du développement international. Cette expérience l’a placé au cœur des réalités industrielles, économiques et géopolitiques de l’industrie cimentière, sur plusieurs continents.
Il a effectué des missions professionnelles dans 107 pays (officiellement), dont plus de 80 au Moyen-Orient, notamment en Syrie, une région qu’il connaît depuis de nombreuses années et sur laquelle il a réalisé de nombreuses missions de terrain.
Parallèlement à son parcours industriel, il est devenu professeur permanent associé en Grande École dans sept pays. Il parle cinq langues étrangères.
Il signe cette série à titre strictement personnel et indépendant.
Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe aujourd’hui plus. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans cette affaire, ne représente aucune des parties prenantes et n’est rémunéré par personne pour cette contre-enquête.
Il ne s’agit donc ni de défendre une entreprise disparue, ni de servir un quelconque intérêt particulier.
Une seule exigence guide cette démarche : rechercher la vérité, en distinguant autant que possible les faits, les interprétations et les récits qui se sont construits autour d’eux.