Affaire Lafarge en Syrie

Article 7 - La diplomatie française a-t-elle abandonné Lafarge ? Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.


Jacqueline Sala
Mardi 29 Septembre 2026


Depuis dix ans, le débat s’est concentré sur les décisions de Lafarge. Beaucoup moins sur l’environnement dans lequel ces décisions furent prises. Or une question dérangeante mérite d’être posée : la diplomatie française a-t-elle correctement lu la guerre syrienne ? Et qu’implique cette réponse pour l’analyse du dossier ?



Article 7 - La diplomatie française a-t-elle abandonné Lafarge ? Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.
LA DIPLOMATIE FRANÇAISE A-T-ELLE ABANDONNÉ LAFARGE ?
Pendant des années, le procès médiatique de Lafarge a donné l’impression que l’entreprise évoluait seule dans le désert syrien, libre de ses choix et pleinement maîtresse de ses décisions.
Cette image est trompeuse.
Aucune multinationale ne prend des décisions géopolitiques dans un vide diplomatique. Elle observe les signaux envoyés par son État, ses ambassadeurs, ses services, ses partenaires internationaux et les analyses dominantes du moment.
Pour comprendre Lafarge, il faut donc regarder aussi la France.

L’illusion d’une guerre courte

En 2011, une grande partie des chancelleries occidentales pense que Bachar al-Assad tombera rapidement. Le précédent tunisien, puis le précédent égyptien, nourrissent l’idée d’un « printemps arabe » syrien relativement bref.

Avec le recul, nous savons que cette anticipation était erronée.

La guerre syrienne deviendra l’un des conflits les plus longs, les plus fragmentés et les plus meurtriers du début du XXIe siècle.

Mais en 2011, cette issue n’est pas évidente.

C’est ici que naît une première question : pourquoi exige-t-on aujourd’hui de Lafarge une clairvoyance géopolitique que les États eux-mêmes ne possédaient pas ?
 

La fragmentation de l’opposition

L’autre erreur majeure concerne la nature de l’opposition syrienne. Présentée au départ comme un mouvement relativement homogène, elle se fragmente progressivement : groupes locaux, brigades islamistes, milices soutenues par des puissances étrangères, puis organisations djihadistes de plus en plus influentes.

Cette évolution est progressive.

Elle ne se résume pas à un basculement instantané vers Daech.

Or c’est précisément cette progressivité qui complique l’analyse des décisions prises entre 2011 et 2014.

Le territoire change plus vite que les catégories diplomatiques utilisées pour le décrire.
 

Une entreprise plus lucide que l’État ?

Imaginons un instant le raisonnement implicite du procès public : Lafarge aurait dû comprendre plus tôt que la Syrie allait s’enfoncer durablement dans la guerre, que les groupes djihadistes allaient monter en puissance et que l’environnement deviendrait rapidement ingérable.

Peut-être.

Mais alors il faut poser la question jusqu’au bout : les autorités françaises avaient-elles, à ce moment-là, cette compréhension supérieure ?

Si la réponse est non, le débat change de nature. Il ne s’agit plus d’une entreprise refusant obstinément de voir la réalité ; il s’agit d’une entreprise évoluant dans un environnement où beaucoup d’acteurs, publics comme privés, se trompent simultanément.
 

Les ambiguïtés françaises

L’affaire révèle aussi une zone grise rarement discutée. Certains groupes armés considérés à un moment comme fréquentables, utiles ou soutenables par des acteurs occidentaux deviennent ensuite des partenaires embarrassants, voire des ennemis déclarés.

La Syrie est pleine de ces ambiguïtés.

Je ne prétends pas que l’État français ait cautionné les comportements reprochés à Lafarge. Je souligne simplement que la cartographie morale du conflit n’était pas stable.

Ce qui paraît évident aujourd’hui ne l’était pas nécessairement hier.
 

Lafarge laissée seule ?

À mesure que le conflit s’aggrave, l’entreprise semble de plus en plus isolée. Les informations deviennent fragmentaires, les interlocuteurs changent, les autorités locales se multiplient, les lignes de front se déplacent.

L’impression qui se dégage rétrospectivement est celle d’une société sommée de gérer un environnement que ni elle ni son État ne maîtrisent réellement.

C’est cette solitude croissante qui mérite examen.

Non pour décharger Lafarge de toute responsabilité éventuelle, mais pour comprendre le degré réel d’autonomie dont elle disposait.
 

Le biais du procès rétrospectif

Nous savons aujourd’hui que la guerre fut longue, que Daech a prospéré, que la Syrie s’est durablement fragmentée. Ce savoir rétrospectif risque de transformer les hésitations de l’époque en fautes évidentes.

Or l’historien doit résister à cette tentation.

Juger une décision suppose de retrouver l’horizon d’incertitude dans lequel elle fut prise.

Et cet horizon était extraordinairement brouillé.

Une question qui change tout

Je reviens donc à la question centrale de cet article : une entreprise pouvait-elle raisonnablement disposer d’une vision plus juste de la Syrie que son propre État ?

Si la réponse est non, alors l’affaire Lafarge n’est plus seulement le procès d’une entreprise. Elle devient aussi le symptôme d’une erreur d’appréciation beaucoup plus large, partagée par une partie des acteurs politiques, diplomatiques et stratégiques de l’époque.

Et cela change profondément la manière dont nous devons lire le dossier.

Car avant de demander pourquoi Lafarge s’est trompée, il faut peut-être se demander qui, en 2011, ne s’est pas trompé sur la Syrie ?
 

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A propos de l'auteur

Christophe Stalla-Bourdillon (68 ans), diplômé de l’ESSEC, a consacré quinze années de sa carrière au groupe cimentier Vicat, concurrent de Lafarge et de Holcim, dans le domaine du développement international. Cette expérience l’a placé au cœur des réalités industrielles, économiques et géopolitiques de l’industrie cimentière, sur plusieurs continents.
Il a effectué des missions professionnelles dans 107 pays (officiellement), dont plus de 80 au Moyen-Orient, notamment en Syrie, une région qu’il connaît depuis de nombreuses années et sur laquelle il a réalisé de nombreuses missions de terrain.
Parallèlement à son parcours industriel, il est devenu professeur permanent associé en Grande École dans sept pays. Il parle cinq langues étrangères.
Il signe cette série à titre strictement personnel et indépendant.
Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe aujourd’hui plus. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans cette affaire, ne représente aucune des parties prenantes et n’est rémunéré par personne pour cette contre-enquête.
Il ne s’agit donc ni de défendre une entreprise disparue, ni de servir un quelconque intérêt particulier.
Une seule exigence guide cette démarche : rechercher la vérité, en distinguant autant que possible les faits, les interprétations et les récits qui se sont construits autour d’eux.