Affaire Lafarge en Syrie

Article 8 - Holcim, le marché américain et le prix de la sortie de crise. Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.

Christophe STALLA-BOURDILLON


Jacqueline Sala
Samedi 3 Octobre 2026


En 2022, le règlement américain de 777,78 millions de dollars est présenté comme la conclusion de l’affaire Lafarge. Mais que signifie réellement ce paiement pour le groupe devenu Holcim après la fusion de 2015 ? Et si cet accord relevait autant de la stratégie économique que de la reconnaissance d’une responsabilité ?



Article 8 - Holcim, le marché américain et le prix de la sortie de crise. Lafarge en Syrie : autopsie d’un récit dominant. Contre-enquête et éléments de contexte.

Holcim, le marché américain et le prix de la sortie de crise

En octobre 2022, le Department of Justice (DOJ) américain annonce un règlement spectaculaire : 777,78 millions de dollars. Le chiffre frappe immédiatement les esprits.

Précision juridique importante : le Department of Justice a annoncé le plaidoyer de culpabilité de Lafarge S.A. et de sa filiale Lafarge Cement Syria (LCS), au sein d’un groupe devenu Holcim après la fusion de 2015. Il faut donc distinguer l’entité juridique qui plaide coupable, le groupe qui en assume les conséquences économiques et le Lafarge qui prenait les décisions en Syrie.

Pour beaucoup, l’affaire est désormais close.

Je crois au contraire qu’elle devient plus intéressante.

Car une question demeure largement inexplorée : qui paie réellement en 2022 ?

Le Lafarge qui prend les décisions en Syrie entre 2011 et 2014 ?

Ou le groupe profondément transformé né de la fusion Lafarge-Holcim de 2015 ?

La nuance est décisive.

Le Lafarge de 2013 n’est plus le Holcim de 2022

Entre les événements syriens et l’accord américain, il s’est écoulé plusieurs années. Gouvernance, organisation, stratégie, actionnariat et identité du groupe ont changé.

Le dossier syrien est donc géré par une entreprise qui n’est plus exactement celle qui exploitait Jalabiya.

Cette observation ne supprime pas les responsabilités éventuelles. Elle empêche simplement d’effacer la transformation historique du groupe.

quoi le marché américain compte autant

Pour comprendre la logique du règlement, il faut regarder la géographie économique du groupe. L’Amérique du Nord représente depuis longtemps l’un de ses marchés stratégiques majeurs.

En 2024, Holcim décrivait officiellement son activité nord-américaine comme l’un de ses principaux moteurs de croissance : plus de 850 sites, environ 11 milliards de dollars de ventes et l’ambition de dépasser 20 milliards de dollars de chiffre d’affaires à l’horizon 2030. La scission ultérieure de cette activité, devenue Amrize en 2025, a encore souligné son importance stratégique. Pour un groupe mondial de matériaux de construction, perdre l’accès au marché américain, ou laisser planer une incertitude pénale durable aux États-Unis, n’est évidemment pas un risque ordinaire : c’est un risque stratégique majeur.

Attention toutefois à la chronologie : en 2022, Amrize n’existe pas encore. C’est bien Holcim qui porte alors l’ensemble de l’activité nord-américaine.

Dès lors, une évidence s’impose : le groupe ne peut pas traiter un contentieux américain majeur comme un dossier secondaire.

Le calcul du risque

Une entreprise internationale ne raisonne pas seulement en termes moraux. Elle raisonne aussi en termes de risque : risque juridique, risque réputationnel, risque financier, risque d’accès au marché, risque boursier, risque réglementaire.

Imaginons le problème posé à Holcim en 2022.

D’un côté, un contentieux américain exceptionnellement sensible.

De l’autre, un marché stratégique majeur.

Le raisonnement économique devient alors très simple : combien coûte le fait de solder le problème ?

Je formule ici une hypothèse stratégique, non une affirmation sur les intentions personnelles des dirigeants :

« Le marché américain est stratégique. S’il faut payer pour sécuriser l’avenir du groupe, alors payons. »
Cette hypothèse me paraît économiquement rationnelle.
 

Sanction ou prix de sortie ?

Le règlement de 777,78 millions de dollars comprend notamment une amende pénale et une confiscation. Il constitue incontestablement une sanction importante.

Mais une sanction peut aussi être analysée comme le prix d’une sortie de crise.

Un groupe peut préférer un coût immédiat et connu à une incertitude longue, coûteuse et potentiellement déstabilisatrice.

Cette lecture ne nie pas la réalité du règlement. Elle interroge son interprétation.

Payer pour fermer un risque n’est pas nécessairement raconter toute l’histoire.

Le plea bargain n’est pas une histoire exhaustive

Le mécanisme américain du plea bargaining vise d’abord à résoudre un contentieux pénal. Il ne constitue pas, par nature, une reconstitution complète de la guerre syrienne, de la diplomatie française, de l’économie de Jalabiya ou des contraintes opérationnelles du terrain.

Le problème n’est donc pas de savoir si l’accord existe. Il existe.

Le problème est de savoir quelle portée historique on peut lui attribuer.

Confondre règlement judiciaire et vérité exhaustive revient à demander à une procédure pénale de faire le travail d’un historien.

Le paradoxe Holcim

Plus Holcim se détache de l’ancien Lafarge, plus le récit risque d’être figé. Le vieux Lafarge devient le personnage historique de l’affaire ; le nouveau groupe poursuit sa route.

Le paradoxe est saisissant : l’entreprise qui paie en 2022 a intérêt à tourner la page, tandis que l’historien, le juriste ou le citoyen ont intérêt à continuer de poser des questions.

Qui décide réellement en Syrie entre 2011 et 2014 ?

Qui paie en 2022 ?

Qui porte aujourd’hui la mémoire du dossier ?

Ces trois questions ne reçoivent pas nécessairement la même réponse.

Le risque de la conclusion automatique

Depuis l’accord américain, beaucoup raisonnent ainsi : paiement élevé = culpabilité définitivement établie = affaire définitivement close.

Je crois ce raccourci intellectuellement dangereux.

Le règlement américain est un fait.

La transformation de Lafarge en Holcim est un fait.

L’importance stratégique du marché nord-américain pour l’ancien Lafarge, LafargeHolcim (entre 2015 et 2021) puis Holcim (à partir de 2021), est un fait indéniable.

L’idée selon laquelle le groupe a pu vouloir sécuriser ce marché en soldant un risque majeur est une hypothèse économique raisonnable.

Confondre ces niveaux d’analyse serait une erreur.

Ce que révèle réellement le règlement

À mes yeux, le règlement de 2022 révèle surtout une chose : l’affaire Lafarge est devenue suffisamment coûteuse, sensible et stratégique pour qu’un grand groupe international préfère la clôturer plutôt que continuer à la porter pendant des années.

Cela dit quelque chose du risque américain.

Cela ne dit pas encore tout de la Syrie.

Et c’est précisément pour cela que l’enquête ne peut pas s’arrêter au chèque de 777,78 millions de dollars.

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A propos de l'auteur

Christophe Stalla-Bourdillon (68 ans), diplômé de l’ESSEC, a consacré quinze années de sa carrière au groupe cimentier Vicat, concurrent de Lafarge et de Holcim, dans le domaine du développement international. Cette expérience l’a placé au cœur des réalités industrielles, économiques et géopolitiques de l’industrie cimentière, sur plusieurs continents.
Il a effectué des missions professionnelles dans 107 pays (officiellement), dont plus de 80 au Moyen-Orient, notamment en Syrie, une région qu’il connaît depuis de nombreuses années et sur laquelle il a réalisé de nombreuses missions de terrain.
Parallèlement à son parcours industriel, il est devenu professeur permanent associé en Grande École dans sept pays. Il parle cinq langues étrangères.
Il signe cette série à titre strictement personnel et indépendant.
Lafarge, en tant qu’entreprise française indépendante, n’existe aujourd’hui plus. L’auteur n’a aucun intérêt financier dans cette affaire, ne représente aucune des parties prenantes et n’est rémunéré par personne pour cette contre-enquête.
Il ne s’agit donc ni de défendre une entreprise disparue, ni de servir un quelconque intérêt particulier.
Une seule exigence guide cette démarche : rechercher la vérité, en distinguant autant que possible les faits, les interprétations et les récits qui se sont construits autour d’eux.