Intelligence Collective & Management

Au-delà des compétences : comment créer un environnement de travail vraiment capacitant ?


Jacqueline Sala
Mardi 6 Octobre 2026


Un collaborateur compétent qui n’arrive plus à performer, un salarié qui s’épuise en silence, une difficulté qui « apparaît soudainement »… Ces situations ne relèvent pas toujours d’un manque de professionnalisme. Elles révèlent souvent un environnement de travail qui n’offre plus les conditions réelles d’agir. Pour les dirigeants, la question n’est plus seulement « a-t-il les compétences ? », mais « dispose-t-il réellement des moyens de les mobiliser ? ». Voici une grille de lecture et des actions concrètes pour transformer les ressources disponibles en véritables possibilités d’action, sans abaisser les exigences.



Au-delà des compétences : comment créer un environnement de travail vraiment capacitant ?

Des besoins particuliers qui ne disent pas leur nom

Le parcours d’un salarié n’est jamais linéaire. Problème de santé, fatigue durable, accident, évolution des capacités ou simple période de fragilité : chacun peut se trouver confronté à une situation qui modifie temporairement ou durablement sa manière de travailler. Ces situations font apparaître des besoins spécifiques, sans relever nécessairement d’un handicap reconnu. On parle alors de « besoins particuliers » dès lors qu’un ajustement devient nécessaire pour permettre à la personne de poursuivre son activité dans de bonnes conditions.

Trop souvent, lorsqu’une difficulté est constatée, elle est rapidement associée à un manque d’autonomie, à un déficit de motivation ou à une baisse de performance individuelle. Cette lecture a l’avantage de la simplicité, mais elle enferme le problème dans la personne. Une autre approche consiste à interroger aussi les conditions dans lesquelles le collaborateur est amené à travailler. C’est cette perspective, issue de travaux de recherche sur la réussite des étudiants à besoins particuliers, qui s’avère particulièrement transposable au monde de l’entreprise.

Pour un dirigeant, l’enjeu est clair : les compétences ne suffisent jamais à elles seules à garantir la performance. Il faut aussi que l’environnement permette de les exercer.

Savoir faire ne signifie pas pouvoir faire : la notion de capabilité

L’évolution constante des outils numériques, les réorganisations, l’autonomie croissante demandée, la multiplication des procédures… Autant d’éléments qui peuvent faciliter l’activité, mais qui peuvent tout aussi bien l’entraver. Les entreprises disposent pourtant de nombreux dispositifs : RH, médecine du travail, formations, aménagements de poste. Leur simple existence ne produit pas automatiquement les effets attendus. Tout dépend de la possibilité, pour le salarié, de s’en saisir réellement.

Une personne peut posséder toutes les compétences nécessaires et tous les outils mis à disposition, et pourtant ne pas parvenir à délivrer la productivité attendue. Avoir une ressource et pouvoir effectivement s’en servir sont deux réalités distinctes. C’est précisément ce que formalise la notion de « capabilité » développée par Amartya Sen : la liberté réelle de convertir des ressources en actions concrètes.

L’environnement de travail devient alors l’élément pivot. Un environnement « capacitant », selon les travaux de Solveig Fernagu Oudet, ne se contente pas de mettre des ressources à disposition. Il permet aux personnes de les transformer en possibilités d’action, sans modifier les objectifs ni les exigences professionnelles. La question managériale se déplace : non plus seulement « qu’avons-nous mis en place ? », mais « ce qui a été mis en place permet-il réellement aux collaborateurs d’agir ? ».

L’intégration et le soutien collectif : des facteurs de tenue dans la durée

La capacité d’un salarié à tenir dans la durée dépend aussi de la place qu’il parvient à trouver dans l’organisation. Les travaux de Vincent Tinto sur la persévérance montrent l’importance décisive de l’intégration dans l’environnement institutionnel. Transposée à l’entreprise, cette idée invite à regarder la qualité des relations interpersonnelles, le soutien du collectif, la clarté des attentes, l’accès effectif aux ressources et l’adéquation des conditions matérielles.

Un collaborateur qui se sent isolé, qui ne comprend plus clairement ce que l’on attend de lui, ou qui doit compenser en permanence des dysfonctionnements organisationnels, épuisera progressivement ses ressources personnelles. À l’inverse, un environnement qui favorise le dialogue, la reconnaissance et le soutien mutuel crée les conditions d’un engagement durable.

Quand signaler une difficulté devient un dilemme

De nombreuses difficultés restent longtemps invisibles. Elles sont compensées par des stratégies individuelles : allongement des temps de travail, évitement de certaines tâches, recours à de l’aide extérieure, hyper-concentration… Tant que ces ajustements fonctionnent, rien n’alerte l’entourage. Mais lorsque ces stratégies deviennent trop coûteuses ou qu’un changement organisationnel rompt l’équilibre trouvé, la personne s’épuise. La difficulté, jusque-là contenue, peut alors se révéler de manière brutale, donnant l’impression d’être apparue soudainement.

Exprimer un besoin reste souvent délicat. Demander un aménagement ou reconnaître qu’une situation devient plus difficile peut faire craindre d’être perçu comme moins autonome, moins motivé ou moins compétent. L’environnement capacitant repose donc aussi sur la qualité du dialogue et sur la manière dont les difficultés sont accueillies. Il ne s’agit pas de supprimer toutes les contraintes, mais d’identifier suffisamment tôt ce qui empêche, momentanément ou durablement, une personne de mobiliser ses compétences.

Égalité ou équité : clarifier le cadre d’action

Adapter ne signifie pas nécessairement modifier l’objectif attendu, diminuer les exigences ou investir de manière disproportionnée. Clarifier une consigne, aménager temporairement l’organisation d’un poste, limiter certaines contraintes matérielles ou organisationnelles : autant d’ajustements qui permettent au salarié de mobiliser plus efficacement ses compétences, sans toucher au niveau d’exigence professionnelle.

La distinction entre égalité et équité est ici essentielle. Traiter chacun de manière strictement identique ne garantit pas que tous disposent des mêmes possibilités d’agir. L’équité consiste à rechercher les conditions permettant à chacun de répondre aux attentes communes, tout en maintenant le cadre et les objectifs collectifs. Pour le dirigeant, cela implique d’accepter que l’équité puisse parfois prendre des formes différentes selon les situations, sans pour autant créer de précédent généralisable à tous.

Regarder la difficulté autrement : la solution se trouve souvent dans l’organisation

Au-delà des compétences : comment créer un environnement de travail vraiment capacitant ?
L’ergonomie et l’ergothérapie apportent un éclairage précieux. Toutes deux s’intéressent à la personne en situation réelle : ce qu’elle doit faire, ce qu’elle fait réellement, les moyens dont elle dispose, les contraintes auxquelles elle est confrontée et les ajustements qu’elle met en place. Pour un manager, changer de regard peut commencer par une question simple : « Qu’est-ce qui, dans la situation actuelle, empêche la personne de faire ce qu’elle sait faire habituellement ? » ou « Dans quelles conditions est-elle réellement en capacité d’assurer sa mission ? ».

Ce déplacement de perspective ouvre la voie à des solutions concrètes. Face à un collaborateur qui semble en difficulté, quatre questions structurantes peuvent guider l’action :
  • Les attentes sont-elles suffisamment explicites et partagées ?
  • Les outils et ressources proposés sont-ils réellement utilisables au quotidien ?
  • L’organisation du travail facilite-t-elle ou complique-t-elle l’activité ?
  • Notre manière d’interpréter la difficulté influence-t-elle notre jugement sur la personne ?

Propositions d’actions concrètes pour les dirigeants

Instaurer des temps de dialogue réguliers et sécurisés
Prévoir des points individuels dédiés non seulement aux résultats, mais aussi aux conditions de réalisation du travail. Clarifier explicitement que signaler une difficulté n’est pas un aveu de faiblesse, mais une contribution à la performance collective.

Cartographier les freins organisationnels
Lorsqu’une baisse de performance apparaît, mener un diagnostic rapide centré sur l’activité réelle : charge de travail, clarté des consignes, accessibilité des outils, interdépendances avec d’autres services. Impliquer le collaborateur concerné et, si pertinent, le manager de proximité et la médecine du travail.

Rendre les ressources réellement saisissables
Vérifier que les formations, outils numériques ou aménagements proposés sont adaptés aux situations concrètes de travail. Un outil sophistiqué qui n’est pas maîtrisé ou une formation trop théorique n’augmentent pas les capabilités.

Former les managers au regard capacitant
Intégrer dans les parcours managériaux la distinction entre égalité et équité, ainsi que les quatre questions structurantes. L’objectif n’est pas de faire des managers des experts en handicap, mais de leur donner une grille de lecture opérationnelle.

Mesurer ce qui compte vraiment
Au-delà des indicateurs de performance pure, suivre des signaux faibles : absentéisme, turnover sur certains postes, demandes d’aménagement non formalisées, sentiment d’isolement. Ces données permettent d’anticiper plutôt que de réagir dans l’urgence.

Étendre la logique aux stagiaires et alternants
L’intégration des jeunes en formation constitue un excellent terrain d’application. Les accompagner suppose de regarder à la fois ce qu’ils savent déjà faire, ce qu’ils sont en train d’apprendre, et les conditions qui leur permettent réellement de progresser.

Conclusion. Libérer les compétences : un avantage concurrentiel sous-estimé

Mobiliser ses compétences est à la fois une question de capacité personnelle et une possibilité offerte – ou non – par l’environnement.

Pour l’entreprise, l’enjeu n’est jamais d’abaisser les exigences, mais de créer les conditions permettant de les atteindre. Les dimensions matérielles et organisationnelles comptent, tout comme les dimensions humaines, relationnelles et collectives. Ce sont souvent ces dernières qui transforment les ressources disponibles en véritables possibilités d’agir.

Dans un contexte de tension sur les talents, de transformation numérique accélérée et de recherche de performance durable, regarder autrement les difficultés des collaborateurs n’est pas un luxe. C’est un levier stratégique de résilience et d’efficacité. Les dirigeants qui sauront poser la question « dans quelles conditions mon collaborateur est-il réellement en capacité d’agir ? » disposeront d’un avantage concurrentiel discret mais puissant : celui de ne plus perdre en silence des compétences qu’ils ont déjà.

Références

Coussin, v. (2026). Mémoire de recherche, « La réussite, comment accorde-t-on une chance d’y croire ? » Le jugement pédagogique à l’épreuve de l’inclusion en formation en ergothérapie.

Oudet, s. F. (2012). Chapitre 14. Favoriser un environnement « capacitant » dans les organisations. In apprendre au travail (p. 201‑213). Presses universitaires de france. Https://doi.org/10.3917/puf.bourg.2012.01.0201

Tinto, v. (2023). Reflections : rethinking engagement and student persistence. Student success, 14(2), 1‑7. Https://doi.org/10.5204/ssj.3016

Zimmermann, b. (2020). Capabilites et developpement de l’individualite. De dewey a sen, la voie d’un pragmatisme critique. Hal open science, 135‑175.
 

A propos de l'auteur

Virginie COUSSIN 
Ergothérapeute, cadre de santé, responsable pédagogique
Master « Management des Organisations Sanitaires, Médico-Sociales et Sociales »
Institut de formation en Ergothérapie de Beck sur Mer – site de Loos- Eurasanté

En collaboration avec ...

Carole Serra, ergothérapeute, Master 2 de Cadre de santé en management des services sanitaires et médico-sociaux, responsable pédagogique à IFE de Berck site de Loos.
Instituts de Formation en Masso-Kinésithérapie (www.ifmkberck.com) et Ergothérapie (www.ifergo-berck.com).

et ...

Stéphanie HEDDEBAUT, Ergothérapeute, Master 2 Ingénierie Pédagogique des formations de santé,
Cadre de Direction Pédagogique,
Responsable pédagogique
Institut de formation en Ergothérapie de Berck – sur – mer, site de Loos-Eurasanté

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