Intelligence Décisionnelle

Diaspora française et intelligence économique. Un angle mort stratégique pour affronter la conflictualité géoéconomique contemporaine. Philippe Clerc

Philippe Clerc, Président de l’Association internationale francophone de l’intelligence économique et sociétale.


Jacqueline Sala
Vendredi 6 Novembre 2026


Dans un contexte de durcissement de la conflictualité géoéconomique mondiale, la mobilisation stratégique des diasporas s’impose comme un levier central d’influence, d’intelligence et de puissance. Pourtant, la France demeure marquée par une absence de doctrine explicite concernant sa diaspora, réduite à une population administrée et protégée, mais rarement pensée comme un actif stratégique. Cet article soutient que cette lacune constitue un déficit structurel d’intelligence organisationnelle, à la fois culturel, institutionnel et stratégique. À partir d’une analyse conceptuelle, territoriale et comparative (Afrique, Inde), il propose les fondements d’une doctrine française d’emploi stratégique de la diaspora intégrée aux politiques nationales et territoriales d’intelligence économique.



Diaspora française et intelligence économique. Un angle mort stratégique pour affronter la conflictualité géoéconomique contemporaine. Philippe Clerc
Au retour de la 5ème Rencontre du Forum d’octobre 2025, consacré au thème « Intelligence économique et co-émergence africaine ; quel rôle pour les diasporas ? », rencontre durant laquelle j’ai découvert la vision stratégique de la diaspora que les pays africains déploient, jusqu’à la considérer comme la 6eme Région du continent. A ce moment précis, j’achevais de répondre en détail à plusieurs questions que l’expert Maxime Beutin m’avait proposées d’instruire dans le cadre de la rédaction d’un Livre Blanc 2026 « Une émigration française » pour l’Organisation des Français émigrés (OFE).
Ce travail éclairé par la 5ème Rencontre du Forum, m’a suggéré la présente  analyse sur l’angle mort stratégique que représente la mobilisation de la diaspora française (1*).

La diaspora française constitue en effet un "amplificateur de puissance" inexploité. La reconfiguration du système international autour de dynamiques de rivalités économiques, technologiques, normatives et cognitives marque la fin de la mondialisation dite « heureuse » et le retour d’une conflictualité systémique.

Dans ce contexte de polycrise, les États, les grandes puissances économiques, mais aussi les pays émergents et les pays les moins avancés placent comme une priorité la mobilisation de l’ensemble de leurs ressources matérielles et immatérielles afin de préserver leurs positions, sécuriser leurs chaînes de valeur et influencer les règles du jeu international.

Parmi ces ressources, les diasporas occupent une place croissante dans les stratégies de puissance. Nombre de pays ont développé des politiques structurées visant à transformer leurs communautés expatriées en réseaux d’intelligence, d’investissement, de transfert technologique et de lobbying. La France, en revanche, semble peiner à franchir ce seuil stratégique. Si elle dispose d’un appareil consulaire reconnu pour son efficacité « protectrice », elle n’a pas su – ou voulu – concevoir sa diaspora comme un levier durable d’influence et d’accroissement de puissance.

Nous suggérons que l’absence de vision stratégique française à l’égard de sa diaspora constitue un angle mort majeur de l’intelligence économique nationale. Nous souhaitons ici développer une première analyse des causes de ce déficit, ses conséquences dans un contexte de guerre économique et « d’arsenalisation » des relations commerciales, et j’esquisse les contours d’une doctrine alternative intégrant la diaspora aux stratégies nationales et territoriales de puissance.

(1*) Nous avions esquissé cette réflexion dans une interview intitulée « La France, une nation toujours
influente » publiée dans Le Grand dossier de Diplomatie n° 59, déc.2020-Janvier 2021.

La diaspora française : une ressource stratégique sous-représentée

Un déficit culturel et symbolique

La première explication du faible investissement stratégique français dans sa diaspora tient à un problème de représentation (2*). Historiquement, la France s’est pensée comme une terre d’immigration plus que d’émigration. Le Français de l’étranger reste ainsi souvent perçu, dans l’imaginaire collectif et administratif, comme un individu à protéger ou à suspecter, plus que comme un acteur de puissance. La terminologie elle même – « Français de l’étranger » – traduit une mise à distance symbolique, loin de la valorisation explicite observée dans d’autres régions du monde.

Ce déficit de culture diasporique contraste fortement avec l’approche développée par de nombreux pays africains, pour lesquels la diaspora est officiellement reconnue comme une richesse collective, voire comme une composante à part entière de la nation élargie.

Il contraste également avec les stratégies asiatiques, où la diaspora est pensée comme un prolongement naturel de l’appareil économique et technologique national.
(2*) : Nous renvoyons ici à l’étude de Christian Lequesne : « le diplomate et les Français de l’étranger », 2022

Une intelligence organisationnelle fragmentée

Au-delà des représentations, la faiblesse française peut s’expliquer par une organisation institutionnelle cloisonnée. La relation entre l’État et sa diaspora repose essentiellement sur deux piliers : la représentation politique et « la protection » consulaire. Ces fonctions, certes indispensables, ne s’accompagnent pas cependant d’une mission explicite d’influence, de veille ou de mobilisation stratégique.

Il en résulte une fragmentation des responsabilités entre administrations, ministères, opérateurs publics et territoires, sans structure de pilotage transversal. Cette absence de gouvernance intégrée empêche la transformation de la diaspora en réseau stratégique cohérent, capable d’agir de manière durable dans les zones d’intérêt géoéconomique pour la France.

 Diaspora et intelligence économique dans la conflictualité géoéconomique

La diaspora comme interface d’intelligence

Dans un environnement marqué par l’opacité informationnelle, la vitesse de l’innovation et la concurrence normative, l’intelligence économique ne peut se limiter à des dispositifs formels de veille ou de sécurité économique, certes essentiels. La mise en œuvre de la démarche repose de plus en plus sur des stratégies d’influence, notamment à partir de réseaux humains capables de capter des signaux faibles, de décrypter des cultures stratégiques et d’interpréter les intentions des acteurs.

La diaspora constitue à cet égard une interface d’intelligence de premier ordre (3*). Insérée dans les écosystèmes d’innovation, les grandes entreprises, les institutions internationales ou les centres de décision étrangers, elle dispose d’un accès privilégié à des informations critiques. Sa double culture lui confère une capacité unique d’interprétation des comportements stratégiques (4*), des logiques de négociation et des normes émergentes.
(3*)  Dans le Grand dossier n°59 de la revue Diplomatie (précité) nous relevions le déficit.
(4*)  Nous faisons référence ici aux travaux essentiels de Jean-Paul Charnay sur la culture de la stratégie. La stratégie,
PUF, 1995.

Diaspora et sphères d’influence

Diaspora française et intelligence économique. Un angle mort stratégique pour affronter la conflictualité géoéconomique contemporaine. Philippe Clerc
La conflictualité géoéconomique contemporaine se caractérise par le retour des sphères d’influence, entendues comme des espaces structurés où un acteur cherche à imposer ses normes, ses technologies ou ses standards. Dans cette perspective, la diaspora peut être mobilisée comme un acteur clé sur les « positions avancées » de ces sphères : zones d’innovation, marchés stratégiques, centres de décision normatifs ou financiers (5*).
Intégrer la diaspora à une doctrine d’intelligence économique revient à lui assigner des fonctions différenciées selon les zones et les secteurs : veille technologique dans les pôles d’innovation, influence normative dans les organisations internationales, sécurisation des chaînes de valeur dans les espaces de production critiques.
(5*) « Géopolitique de l’innovation. Les technologies au cœur des stratégies de domination », Communication au Forum européen de l’intelligence stratégique, 3AF du 20 novembre 2024. In Lettre Veille Magazine du 24 12 2024

Territoires, régions et diplomatie décentralisée de la diaspora

Les régions comme échelons stratégiques

La montée en puissance des territoires dans la compétition économique mondiale transforme les régions en acteurs géoéconomiques à part entière. En France, les régions disposent de compétences structurantes en matière de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (6*).

Pourtant, leurs stratégies intègrent rarement de manière explicite la diaspora régionale comme ressource stratégique.

La mobilisation des diasporas territoriales permettrait pourtant de renforcer les stratégies de spécialisation intelligente, d’identifier des opportunités industrielles, de faciliter des partenariats internationaux et d’attirer des investissements ciblés. Elle offrirait également une capacité de veille décentralisée, complémentaire de l’action de l’État.
(6*) Voir les SRDii ou schéma régionaux de développement économique, d’internationalisation et d’innovation.

Diplomatie des villes et autonomie d’influence

Au-delà des régions, les villes et métropoles développent des formes de diplomatie économique et culturelle de plus en plus autonomes. Dans ce cadre, la diaspora apparaît comme un acteur naturel de la diplomatie municipale (7*), capable de relier des écosystèmes urbains, de faciliter des coopérations et de renforcer l’attractivité territoriale.

Toutefois, cette dynamique se heurte à une tradition centralisatrice de l’État français, qui tend à considérer la diplomatie comme un monopole régalien. Cette tension institutionnelle freine l’émergence de stratégies diasporiques innovantes et adaptées aux réalités locales
(7*) IFRI, Y. Viltard, « Diplomatie des villes : concept ambitieux, réalité modeste. Politique étrangère, Automne
2024

Le modèle indien : de la « fuite des cerveaux » à la « banque de cerveaux »

L’Inde constitue un cas emblématique de gestion stratégique de la diaspora. En dépassant la logique du « brain gain », elle a mis en place une véritable « banque de cerveaux » et des réseaux structurés reliant scientifiques, entrepreneurs et investisseurs de la diaspora aux institutions nationales. Ce modèle repose sur une vision de long terme, des outils statistiques performants et une articulation étroite entre État, universités et secteur privé.

Vers une doctrine française d’emploi stratégique de la diaspora

L’analyse conduit à proposer les fondements d’une doctrine française d’emploi stratégique de la diaspora, articulée autour de quatre fonctions principales :

1. Fonction d’intelligence et d’innovation : veille technologique, détection des ruptures, transferts de savoir-faire.

2. Fonction financière et d’investissement : mobilisation du capital diasporique, facilitation des investissements directs.

3. Fonction d’influence et de lobbying : action normative, politique et économique dans les pays de résidence.

4. Fonction de réseau et de facilitation commerciale : sécurisation des échanges, réduction des coûts de transaction, accès aux marchés fermés.

Cette doctrine suppose la création d’une gouvernance interministérielle légère, associant l’État, les régions et les acteurs économiques et bien sûr, les corps intermédiaires, ainsi qu’un effort soutenu de cartographie des compétences et des
réseaux diasporiques.

Conclusion

Dans un monde marqué par les confrontations économiques et la recomposition des rapports de puissance, la diaspora ne peut plus être considérée comme « une périphérie » de la nation. Elle constitue un multiplicateur de puissance, à condition d’être reconnue, structurée et intégrée dans une stratégie cohérente d’intelligence économique.

Le cas français révèle un paradoxe : une diaspora nombreuse, qualifiée et bien positionnée à l’international, mais largement absente des doctrines stratégiques nationales. Combler cet angle mort implique un changement culturel profond, une réforme organisationnelle et l’acceptation d’une diplomatie plus ouverte, multi-niveaux et réticulaire. À défaut, la France risque de continuer à se priver d’un levier décisif dans la conflictualité géoéconomique contemporaine

A propos de ...

Ancien rapporteur général du rapport Martre Intelligence économique et stratégie des entreprises et ancien chef de la mission compétitivité et sécurité économique au SGDN, Philippe Clerc est aujourd’hui conseiller expert pour les études et la prospective au sein de CCI France, président de l’Académie de l’intelligence économique et président de l’Association Internationale Francophone d’Intelligence Économique.

L’Académie de l’intelligence économique est née en 1993 de la volonté d’un homme, Robert Guillaumot, à un moment important de l’histoire courte de l’intelligence économique en France : la tenue des travaux de la commission présidée par Henri Martre au Commissariat général du Plan. À travers le parcours de son fondateur, l’Académie est née d’un processus d’incubation porté par ce que j’appelle « le creuset international de l’intelligence économique », éclos aux États-Unis.


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