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Djerba, laboratoire d’intelligence économique : quand l’insularité devient un levier stratégique. Entretien avec Fethi Ben Mimoun


Jacqueline Sala
Samedi 31 Octobre 2026


À la croisée du développement territorial, de la veille stratégique et de la coopération internationale, l’île de Djerba s’affirme comme un terrain d’expérimentation privilégié pour l’intelligence économique. Dans cet entretien, Fethi Ben Mimoun, président de l’Association tunisienne d’intelligence économique (ATIE), revient sur la genèse des Rencontres internationales sur l’intelligence économique et le développement insulaire, les enjeux d’attractivité des territoires insulaires et les perspectives de coopération à l’échelle africaine.



Djerba, laboratoire d’intelligence économique : quand l’insularité devient un levier stratégique. Entretien avec Fethi Ben Mimoun
Fethi Ben Mimoun est fonctionnaire tunisien, diplômé du Cycle supérieur de l’ENA de Tunis et titulaire d’une licence en droit de la Faculté de droit et des sciences politiques de Tunis.

Il est membre fondateur et président de l’ATIE (Association tunisienne d’intelligence économique) .
L'ATIE a lancé ses activités à partir de mars 2012. Elle œuvre notamment à la diffusion de la culture de l'intelligence économique en Tunisie.

Comment est né le rendez-vous de Djerba "Les Rencontres Internationales sur l'Intelligence Économique et le Développement Insulaire", et qu'est-ce qui fait de l'insularité une bonne porte d'entrée pour l'IE ?

Le rendez-vous de Djerba "Les Rencontres Internationales sur l'Intelligence Économique et le Développement Insulaire" est né d’un échange et d’un débat au sein de la société civile de Djerba sur la singularité géographique et écosystémique des iles d’une manière générale et de l’ile de Djerba en particulier.

Ce débat portait notamment, aussi bien sur les atouts et le potentiel  économique et la richesse du patrimoine historique et culturel de l’Ile de Djerba que sur les multiples défis multidimensionnels auxquels elle fait face.

Au cœur de ce débat, le constat du paradoxe existant et fortement ressenti par les insulaires entre la notoriété de l’ile de Djerba au niveau national et international -ile dite des lotophages et où l'air est si doux qu'il empêche de mourir (Flaubert) d’un côté, et l’état de délabrement des commodités, des services et  des infrastructures publiques d’un autre d’un coté.

Mue par la bonne volonté citoyenne, plusieurs initiatives sont nées ici ou là en vue de traiter telle ou telle problématique. Cependant, l’on a remarqué le caractère éclaté et parcellaire de ces initiatives, qui souffrent souvent de la dispersion, l’absence de coordination ou leur couverture d’un seul secteur ou d’une petite partie de l’ile et ce, au lieu de considérer Djerba dans son unité géographique et systémique.

De cet échange est né l’idée d’essayer de mutualiser les énergies des bonnes volontés, les intelligences et les trajectoires diverses des compétences djerbiennes en vue de passer à une réflexion plus stratégique et prospective qui appréhenderait la problématique du développement de l’ile sous l’angle et la grille de lecture de l'Intelligence Économique, en tant que faculté à comprendre et à adapter nos territoires et nos organisations à un environnement économique international mondialisé et un puissant cadre de pensée stratégique et d’analyse de l’information nécessaire à la prise des décisions.

L’insularité, par ailleurs, du fait du périmètre géographique circonscrit et territorialement fini des îles et des spécificités culturelles et anthropologiques qu'elle engendre, constitue une bonne porte d'entrée pour l'IE dans sa déclinaison territoriale , dans la mesure elle offre un terrain fertile pour tester ses outils et mettre en œuvre ses méthodologies et sa démarche, et ce, à partir de sa définition de base  en tant que maîtrise de l'information stratégique utile aux décideurs et aux acteurs économiques , à travers notamment la surveillance active de l’environnement global en vue de détecter les opportunités de développement et d’anticiper les risques, les crises, les incertitudes et les ruptures.

En ce qui concerne notre île, ces spécificités ont été consacrées notamment par le Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO qui, lors de sa 45e session, a officiellement inscrit le bien culturel de Djerba sur la liste du patrimoine mondial.

Cette inscription constitue une reconnaissance internationale de la valeur exceptionnelle du patrimoine historique, architectural et paysager de l’île. A travers cette reconnaissance, l'UNESCO ne classe pas simplement une collection de monuments remarquables. Elle reconnaît un système historique d'occupation et d'organisation d'un territoire insulaire, façonné par les relations entre les populations, les ressources naturelles, l'habitat et les contraintes environnementales.


Il s’agit d’un acquis majeur pour notre île et pour la Tunisie. Cet acquis, en boostant l’image et la notoriété de Djerba, et son attractivité à l’international, offre à l’IE un champ de travail, de réflexion et de recherche immense, avec un potentiel de création de valeur exceptionnel.

In fine, l’IE, en tant que capacité à comprendre son environnement et à anticiper le changement dans une optique de compétitivité des économies et des entreprises est indispensable pour nous les acteurs insulaires en vue de pouvoir relever les défis de notre île.

Il aussi nécessaire de mentionner le rôle qu’a joué l’Association tunisienne d’intelligence économique ATIE dans la conception et le déploiement de ce rendez-vous revolving dédié à l'Intelligence Économique appliquée à l’insularité.
 

Quelles informations stratégiques aident le plus un territoire insulaire à décider (tourisme, pêche, artisanat, agriculture) ?

Djerba a bénéficié très tôt et dès l’indépendance des orientations du jeune Etat tunisien en matière de développement du tourisme. Celui-ci reste l’un des atouts majeurs de l’ile et a un effet d’entraînement indéniable sur les autres secteurs tel que celui de l’artisanat et des services liés au tourisme.

L’agriculture a vu son rôle se rétrécir et décliner au fil des années, en raison notamment de la perte progressive du foncier agricole et de l’urbanisation et aussi à cause de l’extrême morcellement des terrains et du stress hydrique qui touche tout le sud de la Tunisie.

Le tourisme reste, par conséquent, le secteur leader au niveau de l’île et a le plus besoin de l’information stratégique pour booster son positionnement stratégique au niveau national, régional et international, ce qui implique une surveillance du marché à l’international et tout un travail permanent de décryptage des tendances et des pratiques des marchés et un effort de détection des signaux faibles.

En parallèle avec le tourisme balnéaire qui reste bien sur un acquis à préserver, il est à, titre d’exemple, grand temps de creuser de nouveaux sillons et d’accélérer le développement d’autres formes innovantes d’offres liées aux différents modes de tourisme alternatif, et aussi d’explorer d’autres niches telles que le tourisme pour enfants durant les vacances scolaires, le tourisme qui s’adressent au troisième âge ou aux personnes avec de besoins spécifiques et le pescatourisme, forme de tourisme expérientiel qui invite les visiteurs à partager le quotidien des pêcheurs professionnels afin de découvrir les métiers de la mer, les traditions locales et les enjeux d'une pêche durable.  .

Djerba, laboratoire d’intelligence économique : quand l’insularité devient un levier stratégique. Entretien avec Fethi Ben Mimoun

Qu'ont produit les éditions passées de concret (partenariats, projets, recherches), et que vise la prochaine édition ?

Les trois éditions passées ont été d’abord des tests pour expérimenter notre capacité à travailler ensemble en musique et à organiser un événement en commun en partenariat avec une institution publique – l’Institut Supérieur des Etudes Technologiques de Djerba.

Chaque édition a été consacrée à un thème qui concerne l’insularité. Ainsi, nous avons pu travailler en 2023 sur  « le défi de l'excellence de la destination face aux enjeux de la gouvernance territoriale et du développement durable » .En 2025, nous avons choisi la thématique des « Villes et îles intelligentes : innovation, défis culturels et résilience face aux crises multiples ».

Parmi les outputs concrets de nos rencontres qui ont connu un succès, citons l’excellent masterclass animé par Mounir Rochdi au profit des acteurs du tourisme à Djerba.

L’on peut également mentionner le projet de création d’un Observatoire de l'intelligence économique au niveau de l’ISET de Djerba qui est en discussion.
La publication des actes de notre dernière rencontre en 2025 verra bientôt le jour.

En ce qui concerne la prochaine édition, nous sommes en pourparlers avec les différentes parties prenantes pour sélectionner une thématique pertinente au regard de l’insularité. Comme Djerba est connu pour sa diaspora à l’international, l'idée de travailler sur le lien entre insularité et diaspora a été d’ores et déjà lancée. Mais le choix final sera fait, comme à l’accoutumée, par voie consensuelle.

 

Des partenaires locaux, nationaux et internationaux sont parties prenantes dans ces rencontres. Qui sont-ils? quel est leur rôle ?, et qu'apporte cette complémentarité à l'ensemble ?

Nous avons effectivement co-organisé les différentes éditions des Rencontres Internationales sur l'Intelligence Économique et le Développement Insulaire avec des partenaires locaux, nationaux et internationaux.

Les partenaires locaux sont l’Université à travers l’Institut Supérieur des Etudes Technologiques de Djerba et l’Université Tunis El Manar, le laboratoire de recherche RED (Recherche, Entreprise et Décisions) de l'Institut Supérieur de Gestion de Gabès (ISGG) , l’Association pour la Sauvegarde de l'Ile de Djerba (ASSIDJ), la DMO Djerba Management Organisation, Association des enseignants de l'Institut supérieur de gestion de Gabès (AEISGG)

Au niveau international , nous avons eu la chance d’avoir avec nous l’Académie de l'intelligence économique, l’Université de Corse Pascal-Paoli, l’Association internationale francophone d'intelligence économique, Université de Béjaïa, Université de Rabat, International Trade Centre (ITC) avec la présence d’éminents experts et penseurs en intelligence économique tels que, Philippe Clerc, Mounir Rochdi...

En résumé, trois caractéristiques ressortent des trois éditions des rencontres de Djerba en ce qui concerne la structure du partenariat :

1. Un ancrage territorial : l'ISET de Djerba constitue le point d'appui institutionnel de la manifestation, tandis que l'ASSIDJE apporte une dimension culturelle et associative.

2. Un relais scientifique : le laboratoire RED et l'environnement universitaire de Gabès contribuent à structurer la réflexion scientifique sur l'intelligence économique, la gouvernance et le développement territorial.

3. Une ouverture internationale diversifiée : la coopération avec l'Académie de l'intelligence économique, l’Association internationale francophone d'intelligence économique l'Université de Corse ...

L'IE est apparu en Tunisie depuis des années, quels ingrédients lui ont permis de s'inscrire dans la durée ?

Effectivement, l'intelligence économique en Tunisie a parcouru un chemin non négligeable au niveau de l’appropriation de sa démarche et de ses outils et une prise de conscience salutaire des enjeux de l’IE a commencé à émerger depuis les années 2000.

Dans l’espace tunisien, l'intelligence économique se manifeste à travers plusieurs réalités : des dispositifs de veille sectorielle, des activités d'analyse économique, des mécanismes de promotion des exportations et des investissements, des formations universitaires et des initiatives de coopération internationale.

Toutefois, il convient de distinguer l'existence de pratiques d'intelligence économique de la mise en place d'un système national intégré d'intelligence économique. Les initiatives que nous avons identifiées au niveau de l’Association tunisienne d’intelligence économique ATIE attestent de l'existence de compétences et d'expériences concrètes, mais ne suffisent pas, à elles seules, à démontrer l'existence d'une stratégie IE nationale, dotée d'une gouvernance et d'objectifs communs.

La pratique de l'intelligence économique en Tunisie s'appuie sur plusieurs catégories d'acteurs : institutions publiques, organismes d'appui aux entreprises, structures de recherche, établissements universitaires et organisations professionnelles.

Parmi les institutions publiques, l’on peut citer le Centre de Promotion des Exportations (CEPEX), l’Agence de Promotion de l'Investissement Extérieur (FIPA-Tunisia) et l’Agence de Promotion de l'Industrie et de l'Innovation (APII)

Ces organismes ne sont pas tous des structures d'intelligence économique au sens strict. Ils contribuent néanmoins, à des degrés divers, à la collecte, à l'analyse, à la diffusion ou à la protection de l'information stratégique.

Le CEPEX constitue notamment un exemple intéressant : son offre comprend une rubrique consacrée à l'intelligence des marchés, avec des études personnalisées, des profils de marchés, des analyses par pays et par produit. Il dispose également d'un système d'information et de veille concurrentielle destiné aux exportateurs.

Au niveau des organisations professionnelles et du secteur privé, citons le Tunisia Africa Business Council (TABC) occupe une place intéressante dans le développement de l'intelligence économique appliquée aux marchés africains. Son rôle ne se limite pas à l'organisation de forums et de missions économiques : il comprend également la veille sur les marchés, l'identification des opportunités d'affaires, la mise en relation des entreprises et l'accompagnement de leurs projets d'internationalisation. L’on peut mentionner également l’Institut arabe des chefs d'entreprise (IACE) qui mène une réflexion sur la compétitivité, le climat des affaires et les politiques économiques, l’Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (UTICA) et la Confédération des Entreprises Citoyennes de Tunisie CONECT, qui représentent les entreprises.

La contribution des universités tunisiennes à l'intelligence économique est parmi les  ingrédients qui ont  ont permis à l’IE en Tunisie de s'inscrire dans la durée . L'Institut supérieur de comptabilité et d'administration des entreprises (ISCAE) propose, en partenariat avec l'École supérieure d'économie numérique (ESEN),par exemple , un excellent mastère professionnel en veille et intelligence compétitive
 

Quelles passerelles possibles Sud-Sud avec d'autres espaces insulaires africains (Maurice, Cap-Vert, Comores, Madagascar, Zanzibar…) ?

De réelles opportunités de coopération entre espaces insulaires africains sont possibles, notamment avec la multiplication des groupements économiques régionaux et des zones de libre-échange sur notre continent.
 Je pense notamment à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) qui constitue l'un des projets les plus ambitieux d'intégration économique du continent africain.

La ZLECAF vise à créer un marché continental intégré permettant de faciliter les échanges de marchandises et de services, de réduire progressivement les obstacles au commerce intra-africain, de stimuler l'investissement et de renforcer la participation des économies africaines aux chaînes de valeur régionales et mondiales.

En associant réflexion stratégique, partage de connaissances et interventions concrètes auprès des organisations publiques et privées africaines, le réseau panafricain ThinkTankers, présidé par Mounir Rochdi, constitue  à ce niveau , une force de proposition de nature à contribuer à l’émergence d’une intelligence collective africaine, notamment via un collectif international d'experts qu’il est capable de mettre à contribution .
 

Quel conseil pourriez-vous donner pour un IE efficace ?

Sensibiliser les équipes qui travaillent ensemble dans une organisation ou œuvrent pour le développement d’un territoire au knowledge-management et à la mutualisation des connaissances et des compétences et s’entendre sur des projets et des objectifs clairs et concrets, aussi modestes soient-il, y compris en adoptant la politique dite  des petits pas.

A ce propos, je suis séduit par exemple par la démarche japonaise du Kaizen.
Pour rappel, le Kaizen est une méthode d'amélioration continue qui signifie « changer pour le mieux ». Son principe est simple : plutôt que de vouloir tout transformer d'un coup avec de grands bouleversements coûteux, on cherche à faire de petits progrès chaque jour, de manière régulière et à moindre coût.

Cette démarche repose entièrement sur l'observation du terrain et l'implication de tous les employés (du directeur à l'ouvrier), car ce sont ceux qui font le travail qui sont les mieux placés pour éliminer les petits gaspillages de temps, d'énergie ou de matériel. C'est l'illustration parfaite de l’adage : « Les petits ruisseaux font les grandes rivières ».


Grâce à une coopération avec le Japon, cette démarche commence à avoir du succès en Tunisie, au point d’avoir mis en place le prix Kaizen. Organisé chaque année lors de la Journée Nationale de la Productivité, le Prix tunisien Kaizen récompense les entreprises tunisiennes (PMI et grands groupes) qui se distinguent par l'implémentation continue de ces méthodes.

Merci Fethi Ben Mimoun d'avoir répondu à nos questions. Jacqueline Sala


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