... Un point aveugle d'autant plus surprenant que ces entreprises comptent, dans mes propres travaux sur les écosystèmes territoriaux, parmi les acteurs économiques les plus structurants d'un bassin d'emploi : contrairement aux grands groupes cotés, leurs arbitrages stratégiques se prennent souvent sur le territoire même où elles sont implantées, et non dans un siège social lointain.
C'est ce vide que vient combler le premier « Observatoire des pratiques de gouvernance des ETI », publié fin mai par l'Institut Français des Administrateurs (IFA) et l'APIA (Administrateurs Professionnels Indépendants Associés), à partir de l'analyse de 155 entreprises.
Une gouvernance choisie, pas subie — et un signal pour le territoire qui les accueille
Premier enseignement de l'étude : les dirigeants d'ETI structurent leur gouvernance par choix stratégique, non par obligation légale. 66 % des ETI non cotées (majoritairement des SAS) se sont dotées d'un conseil d'administration ou de surveillance sans y être contraintes par aucun texte. «Ces entreprises ont bâti leur gouvernance selon leur propre trajectoire, sans modèle imposé », résume Olivier Diehl, président de l'APIA. L'étude distingue aussi deux profils nets : les ETI qui intègrent au moins un administrateur indépendant affichent un chiffre d'affaires médian de 127,5 millions d'euros, contre 70 millions pour celles qui n'en ont pas.
Pour qui s'intéresse aux dynamiques territoriales, ce volontarisme mérite d'être lu comme un indicateur en soi : une ETI qui structure sa gouvernance de façon proactive est aussi, généralement, une entreprise mieux équipée pour anticiper ses propres fragilités ; et donc pour rester un partenaire stable de son écosystème local, plutôt qu'un acteur économique dont le comportement échappe à toute lecture pour les parties prenantes qui l'entourent : salariés, sous-traitants, collectivités.
Pour qui s'intéresse aux dynamiques territoriales, ce volontarisme mérite d'être lu comme un indicateur en soi : une ETI qui structure sa gouvernance de façon proactive est aussi, généralement, une entreprise mieux équipée pour anticiper ses propres fragilités ; et donc pour rester un partenaire stable de son écosystème local, plutôt qu'un acteur économique dont le comportement échappe à toute lecture pour les parties prenantes qui l'entourent : salariés, sous-traitants, collectivités.
Le vrai point faible : la transmission, et ce qu'elle engage au-delà de l'entreprise
Le constat le plus préoccupant de l'Observatoire concerne la transmission. Alors que 38 % des dirigeants d'ETI non cotées la placent parmi leurs deux principaux défis à venir, seuls 11 % déclarent disposer d'un plan de succession formalisé. Plus frappant encore : le taux de non-réponse aux questions sur ce sujet oscille entre 69 % et 88 %, signe d'un inconfort (ou d'un simple défaut d'anticipation) largement partagé. Président de l'IFA, Denis Terrien y voit l'un des deux grands chantiers révélés par l'étude, avec la mixité des instances dirigeantes.
Ce chiffre n'est pas qu'une statistique de gestion interne. Une partie significative de ces 6 000 à 7 000 ETI sont des entreprises familiales, ancrées sur un territoire depuis plusieurs générations, dont le devenir (reprise, cession à un groupe extérieur, ou disparition faute de repreneur) engage directement l'emploi local et le tissu économique du bassin où elles sont implantées. Vu à travers le prisme des parties prenantes territoriales que je mobilise habituellement dans mes recherches, une transmission mal préparée n'est donc pas seulement un risque de gestion interne : c'est un risque territorial silencieux, un maillon fragile dans la chaîne d'acteurs qui dépendent, directement ou indirectement, de la pérennité de l'entreprise ; et qui ne se voit, comme souvent, qu'au moment où il se matérialise.
Ce chiffre n'est pas qu'une statistique de gestion interne. Une partie significative de ces 6 000 à 7 000 ETI sont des entreprises familiales, ancrées sur un territoire depuis plusieurs générations, dont le devenir (reprise, cession à un groupe extérieur, ou disparition faute de repreneur) engage directement l'emploi local et le tissu économique du bassin où elles sont implantées. Vu à travers le prisme des parties prenantes territoriales que je mobilise habituellement dans mes recherches, une transmission mal préparée n'est donc pas seulement un risque de gestion interne : c'est un risque territorial silencieux, un maillon fragile dans la chaîne d'acteurs qui dépendent, directement ou indirectement, de la pérennité de l'entreprise ; et qui ne se voit, comme souvent, qu'au moment où il se matérialise.
Une fragilité que l'État territorial est censé pouvoir anticiper - sous condition
C'est ici que l'angle « gouvernance des ETI » rejoint un sujet que nous avons déjà traité dans ces colonnes : celui du rôle économique des préfets. Les Commissaires aux restructurations et à la prévention des difficultés des entreprises (CRP), rattachés au préfet de région, interviennent en priorité sur les entreprises industrielles de 50 à 400 salariés - c'est-à-dire très exactement le cœur de cible des ETI telles que définies par la loi (250 à 4 999 salariés dans leur définition la plus large, mais avec un centre de gravité concentré sur des effectifs bien plus proches de ce seuil). Autrement dit, l'essentiel des ETI françaises se situe précisément dans la zone où l'État territorial dispose, en théorie, des outils pour anticiper une fragilité.
Mais un dispositif de veille publique, aussi bien conçu soit-il, ne peut compenser l'absence de signaux côté entreprise. Une gouvernance mal préparée à la transmission, faiblement transparente pour ses parties prenantes, prive de facto les acteurs publics territoriaux des indices dont ils auraient besoin pour anticiper une difficulté avant qu'elle ne devienne un dossier de restructuration.
C'est très exactement le type d'angle mort (un déficit de modélisation partagée entre gouvernance privée et vigilance publique) sur lequel portent mes travaux de recherche sur l'intelligence territoriale : la capacité, ou l'incapacité, à faire circuler entre acteurs privés et publics d'un même écosystème les signaux qui permettraient d'agir en amont plutôt qu'en réaction.
Mais un dispositif de veille publique, aussi bien conçu soit-il, ne peut compenser l'absence de signaux côté entreprise. Une gouvernance mal préparée à la transmission, faiblement transparente pour ses parties prenantes, prive de facto les acteurs publics territoriaux des indices dont ils auraient besoin pour anticiper une difficulté avant qu'elle ne devienne un dossier de restructuration.
C'est très exactement le type d'angle mort (un déficit de modélisation partagée entre gouvernance privée et vigilance publique) sur lequel portent mes travaux de recherche sur l'intelligence territoriale : la capacité, ou l'incapacité, à faire circuler entre acteurs privés et publics d'un même écosystème les signaux qui permettraient d'agir en amont plutôt qu'en réaction.
Rendez-vous à Bordeaux le 22 septembre
L'IFA et l'APIA poursuivent la restitution de cet Observatoire à travers une série de rencontres régionales, dont une étape prévue à Bordeaux le mardi 22 septembre. L'occasion, pour les acteurs du développement économique territorial comme pour les dirigeants d'ETI eux-mêmes, de mettre en regard deux logiques qui gagneraient à mieux se parler : celle de la gouvernance d'entreprise, qui reste une décision privée, et celle de la vigilance territoriale, qui reste une mission publique - mais qui, sur le terrain, s'occupent en réalité du même risque.
A propos de ...
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.
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22 SEPT. Rencontre IFA NA – Observatoire de la gouvernance des ETI
L’Institut Français des Administrateurs (IFA), en partenariat avec APIA, a mené une enquête nationale inédite pour lever le voile sur les pratiques des ETI, acteurs clés de l’économie française dont la gouvernance reste encore largement méconnue.
- Quels sont les modèles de gouvernance effectivement adoptés par les ETI ?
- Taille, actionnariat, territoire : qu'est-ce qui détermine réellement la qualité d'une gouvernance d'ETI ?
- Le conseil d’administration est-il un levier stratégique ou encore sous-exploité
- Comment les ETI se préparent-elles aux enjeux de transmission, de crise ou de transformation ?
Autant de questions auxquelles ce baromètre apporte des réponses concrètes, issues du terrain. L’IFA NA et APIA sont ravis de vous inviter à découvrir les résultats de cette étude et à échanger avec nos invités autour des grandes tendances, des bonnes pratiques et des pistes d’action pour renforcer la gouvernance des ETI.
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