L'erreur de perspective
Dans la réalité des territoires, ces acteurs ne sont pas des exécutants finaux. C'est leur négociation, leur arbitrage et leur tempo qui décident si un objectif mondial devient un changement réel ou reste une promesse.
Un même acteur, plusieurs rôles
Prenons un industriel qui amortit ses équipements sur quinze ou vingt ans. Comme producteur, il n'électrifiera ses procédés que si le réseau suit et si le prix de l'électricité reste stable sur la durée de l'investissement. Comme employeur, il arbitre en même temps l'emploi et la formation de ses salariés. Comme acheteur, il met ses fournisseurs d'énergie en concurrence.
Prenons maintenant un jeune ménage avec enfants, au budget contraint. Dans sa sphère personnelle, l'électrification est une question de pouvoir d'achat immédiat : le prix d'un véhicule, d'une pompe à chaleur, d'une facture. Mais l'un des parents peut être salarié de cet industriel, et l'autre conseiller municipal. La même personne reçoit donc la politique trois fois, avec trois calendriers et trois intérêts différents. C'est souvent dans ce passage d'un rôle à l'autre que l'adhésion se gagne ou se perd.
Qui bénéficie, qui gère, qui paie
Ces asymétries ont un prolongement moins visible : les perceptions. Un ménage qui se sent seul à payer ne réagit pas à un coût, il réagit à une injustice ressentie. Les controverses énergétiques naissent souvent là, bien plus que des impacts mesurés (Wüstenhagen, Wolsink et Bürer, 2007). Traiter l'électrification comme un problème d'ingénierie, c'est oublier qu'elle est d'abord un problème de gouvernance.
L'effet boule de neige, et l'effet domino
L'inverse est tout aussi vrai. Il suffit qu'un maillon résiste pour déclencher un effet domino : un opérateur qui retarde ses investissements de réseau, une collectivité qui ne peut pas suivre, des ménages qui ne peuvent pas payer. Chaque retard en provoque un autre. Ce n'est pas un accident de mise en œuvre. C'est structurel à toute politique volontaire, qui repose sur l'adhésion d'acteurs aux capacités hétérogènes.
S'y ajoute un décalage des temporalités. Le cycle des COP est annuel. Celui d'un réseau électrique se compte en décennies, celui d'un mandat local en six ans, celui d'un budget familial en mois. Une cible fixée pour 2035 traverse toutes ces horloges à la fois, sans qu'aucune ne soit synchronisée avec les autres (Sovacool, 2016).
Une responsabilité à partager
Ce que devrait regarder la COP31
Références
Sur la COP31AFP (2026, 1er octobre). Électrification : la France souhaite une décision de la COP31, pas de simples engagements. Connaissance des Énergies. https://www.connaissancedesenergies.org/afp/electrification-la-france-souhaite-une-decision-de-la-cop31-pas-de-simples-engagements-261001
Malay Mail (2026, 7 octobre). COP31 puts electrification in spotlight as fossil fuel phase-out remains stuck. https://www.malaymail.com/news/world/2026/10/07/cop31-puts-electrification-in-spotlight-as-fossil-fuel-phase-out-remains-stuck/237894
Références académiques
Freeman, R. E. (1984). Strategic management: A stakeholder approach. Pitman.
Goujon Belghit, A. (2023). Gestion des risques et politique RSE sur un territoire : de la RSE à la RST/DD. Management & Sciences Sociales, (1), 56-72.
Granovetter, M. (1978). Threshold models of collective behavior. American Journal of Sociology, 83(6), 1420-1443.
Jenkins, K., McCauley, D., Heffron, R., Stephan, H., & Rehner, R. (2016). Energy justice: A conceptual review. Energy Research & Social Science, 11, 174-182.
Pressman, J. L., & Wildavsky, A. (1973). Implementation. University of California Press.
Sovacool, B. K. (2016). How long will it take? Conceptualizing the temporal dynamics of energy transitions. Energy Research & Social Science, 13, 202-215.
Sovacool, B. K., & Dworkin, M. H. (2015). Energy justice: Conceptual insights and practical applications. Applied Energy, 142, 435-444.
Wüstenhagen, R., Wolsink, M., & Bürer, M. J. (2007). Social acceptance of renewable energy innovation: An introduction to the concept. Energy Policy, 35(5), 2683-2691.
A propos de l'auteur
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.

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