Géopolitique

Électrification en Turquie : ce que la COP31 ne regarde pas. Patrice Schoch


Jacqueline Sala
Jeudi 22 Octobre 2026


Du 9 au 20 novembre, la COP31 se tiendra à Antalya. Accueillie et présidée par la Turquie, l'Australie conduisant les négociations, elle portera une proposition phare : faire passer la part de l'électricité dans la consommation finale d'énergie d'environ 20 % aujourd'hui à 35 % en 2035. L'objectif reste pour l'instant volontaire, inscrit dans l'« agenda de l'action » ; la France plaide pour qu'il devienne une décision formelle de la COP. Le récit médiatique est déjà écrit : des États qui s'engagent, un chiffre, une avancée pour le climat. Ce récit n'est pas faux. Il est incomplet, parce qu'il s'arrête là où commence le vrai sujet : qui, concrètement, fera passer un pays de 20 à 35 % ?



Électrification en Turquie : ce que la COP31 ne regarde pas. Patrice Schoch

L'erreur de perspective

Le débat sur les annonces climatiques souffre d'un biais récurrent. Il traite les États comme les seuls décideurs, et tous les autres (entreprises, collectivités, ménages) comme des exécutants chargés de jouer une partition écrite ailleurs. Pressman et Wildavsky l'avaient montré dès 1973 : plus une politique traverse d'acteurs, plus ses chances d'aboutir telle qu'elle a été conçue s'amenuisent. Une cible volontaire en est le cas extrême. Elle ne contraint personne ; elle doit convaincre chacun.
 
Dans la réalité des territoires, ces acteurs ne sont pas des exécutants finaux. C'est leur négociation, leur arbitrage et leur tempo qui décident si un objectif mondial devient un changement réel ou reste une promesse.

Un même acteur, plusieurs rôles

Mes travaux sur la modélisation des parties prenantes territoriales, dans la lignée de Freeman (1984), partent d'un constat simple : un acteur n'a pas un rôle, il en a plusieurs. Et une politique ne le touche pas de la même façon selon le rôle qu'elle active.
 
Prenons un industriel qui amortit ses équipements sur quinze ou vingt ans. Comme producteur, il n'électrifiera ses procédés que si le réseau suit et si le prix de l'électricité reste stable sur la durée de l'investissement. Comme employeur, il arbitre en même temps l'emploi et la formation de ses salariés. Comme acheteur, il met ses fournisseurs d'énergie en concurrence.
 
Prenons maintenant un jeune ménage avec enfants, au budget contraint. Dans sa sphère personnelle, l'électrification est une question de pouvoir d'achat immédiat : le prix d'un véhicule, d'une pompe à chaleur, d'une facture. Mais l'un des parents peut être salarié de cet industriel, et l'autre conseiller municipal. La même personne reçoit donc la politique trois fois, avec trois calendriers et trois intérêts différents. C'est souvent dans ce passage d'un rôle à l'autre que l'adhésion se gagne ou se perd.

Qui bénéficie, qui gère, qui paie

C'est la question que le récit médiatique évite. Un opérateur de réseau gagne en volume d'activité. Un investisseur gagne des actifs valorisés. Le ménage modeste, lui, absorbe souvent le coût de la transition avant d'en percevoir le bénéfice, quand il le perçoit. La collectivité rurale gère une infrastructure dont la rentabilité dépend d'une densité qu'elle n'a pas. La littérature sur la justice énergétique le documente depuis une décennie : la répartition des coûts, la reconnaissance des groupes affectés et leur participation aux décisions comptent autant que les mégawatts (Sovacool et Dworkin, 2015 ; Jenkins et al., 2016).
 
Ces asymétries ont un prolongement moins visible : les perceptions. Un ménage qui se sent seul à payer ne réagit pas à un coût, il réagit à une injustice ressentie. Les controverses énergétiques naissent souvent là, bien plus que des impacts mesurés (Wüstenhagen, Wolsink et Bürer, 2007). Traiter l'électrification comme un problème d'ingénierie, c'est oublier qu'elle est d'abord un problème de gouvernance.

L'effet boule de neige, et l'effet domino

Quand ces acteurs sont alignés, une décision produit un effet boule de neige : chaque adoption rend la suivante plus facile, et la dynamique s'amplifie. Granovetter (1978) l'a formalisé avec ses modèles de seuil : beaucoup n'adoptent un comportement que lorsqu'assez d'autres l'ont déjà fait. Des bornes de recharge attirent des véhicules électriques, qui justifient à leur tour de nouvelles bornes.
 
L'inverse est tout aussi vrai. Il suffit qu'un maillon résiste pour déclencher un effet domino : un opérateur qui retarde ses investissements de réseau, une collectivité qui ne peut pas suivre, des ménages qui ne peuvent pas payer. Chaque retard en provoque un autre. Ce n'est pas un accident de mise en œuvre. C'est structurel à toute politique volontaire, qui repose sur l'adhésion d'acteurs aux capacités hétérogènes.
 
S'y ajoute un décalage des temporalités. Le cycle des COP est annuel. Celui d'un réseau électrique se compte en décennies, celui d'un mandat local en six ans, celui d'un budget familial en mois. Une cible fixée pour 2035 traverse toutes ces horloges à la fois, sans qu'aucune ne soit synchronisée avec les autres (Sovacool, 2016).

Une responsabilité à partager

C'est ici que la Responsabilité Sociale des Territoires prend tout son sens. Elle désigne la capacité d'un territoire à générer une performance globale en mobilisant l'ensemble de ses ressources (Goujon Belghit, 2023). Appliquée à l'électrification, elle déplace la question : non plus « l'État tiendra-t-il son engagement ? », mais « comment l'effort et les bénéfices se répartissent-ils entre ceux qui le portent ? ». Un objectif de 35 % ne se tiendra pas par la seule volonté des gouvernements. Il dépendra de la façon dont industriels, collectivités, opérateurs et ménages s'en partagent la charge.

Ce que devrait regarder la COP31

Que la cible devienne une décision formelle ou reste un engagement volontaire, la question à poser à Antalya n'est pas « les États vont-ils électrifier ? ». C'est « quels acteurs, dans quels rôles, à quelles conditions et à quel rythme ? ». C'est une question moins spectaculaire qu'une annonce. Mais c'est la seule qui permette de distinguer une politique climatique qui transforme réellement un territoire d'une politique qui se contente de l'annoncer.

Références

Sur la COP31

AFP (2026, 1er octobre). Électrification : la France souhaite une décision de la COP31, pas de simples engagements. Connaissance des Énergies. https://www.connaissancedesenergies.org/afp/electrification-la-france-souhaite-une-decision-de-la-cop31-pas-de-simples-engagements-261001

Malay Mail (2026, 7 octobre). COP31 puts electrification in spotlight as fossil fuel phase-out remains stuck. https://www.malaymail.com/news/world/2026/10/07/cop31-puts-electrification-in-spotlight-as-fossil-fuel-phase-out-remains-stuck/237894

Références académiques
 

Freeman, R. E. (1984). Strategic management: A stakeholder approach. Pitman.
Goujon Belghit, A. (2023). Gestion des risques et politique RSE sur un territoire : de la RSE à la RST/DD. Management & Sciences Sociales, (1), 56-72.

Granovetter, M. (1978). Threshold models of collective behavior. American Journal of Sociology, 83(6), 1420-1443.

Jenkins, K., McCauley, D., Heffron, R., Stephan, H., & Rehner, R. (2016). Energy justice: A conceptual review. Energy Research & Social Science, 11, 174-182.
Pressman, J. L., & Wildavsky, A. (1973). Implementation. University of California Press.

Sovacool, B. K. (2016). How long will it take? Conceptualizing the temporal dynamics of energy transitions. Energy Research & Social Science, 13, 202-215.

Sovacool, B. K., & Dworkin, M. H. (2015). Energy justice: Conceptual insights and practical applications. Applied Energy, 142, 435-444.

Wüstenhagen, R., Wolsink, M., & Bürer, M. J. (2007). Social acceptance of renewable energy innovation: An introduction to the concept. Energy Policy, 35(5), 2683-2691.


A propos de l'auteur

Conférence ENIG 2026 : trois voix, une même question sur nos angles morts stratégiques autour de nos Futurs. Patrice Schoch
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.

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