STRATEGIES

Épisode 2 — Assiéger Wei pour secourir Zhao. L’art de résoudre un problème en attaquant ailleurs.

Saga : 36 stratagèmes pour lire le monde autrement...


Jacqueline Sala
Vendredi 14 Août 2026


Dans la pensée stratégique chinoise, certaines solutions ne se trouvent jamais là où le problème semble se poser. Le deuxième stratagème, Assiéger Wei pour secourir Zhao, invite à déplacer le regard, à contourner l’obstacle plutôt qu’à l’affronter, à agir sur un terrain inattendu pour rééquilibrer la situation. Une manière subtile de rappeler que la ligne droite n’est pas toujours le chemin le plus court vers la solution.



Épisode 2 — Assiéger Wei pour secourir Zhao.  L’art de résoudre un problème en attaquant ailleurs.

Déplacer le centre de gravité

Ce stratagème raconte une scène simple. Zhao est menacé, Wei avance, la bataille paraît inévitable.

Mais au lieu de défendre Zhao, l’allié choisit d’attaquer Wei sur son propre territoire. Le front se déplace, la pression se renverse, l’agresseur doit se replier pour protéger ce qu’il croyait acquis. La victoire ne vient pas d’une confrontation directe, mais d’un déplacement du centre de gravité.

Cette logique, vieille de plusieurs siècles, irrigue encore nos conflictualités contemporaines. Elle rappelle que l’efficacité stratégique naît souvent de la capacité à surprendre, à décaler l’action, à intervenir là où personne ne regarde.

L’intelligence du détour

Les acteurs les plus habiles ne répondent pas toujours aux crises par des gestes frontaux. Ils préfèrent agir sur les marges, modifier un paramètre périphérique, créer une tension ailleurs pour relâcher la pression ici. Une entreprise menacée sur son marché principal peut choisir d’innover dans un segment secondaire pour forcer ses concurrents à se disperser.

Un État confronté à une rivalité économique peut déplacer le débat sur le terrain réglementaire ou technologique pour reprendre l’initiative. Le détour n’est pas une fuite, c’est une manière de reprendre le contrôle en redessinant le champ de bataille.
La véritable information est souvent celle qui ne fait aucun bruit. Et c’est là que le regard du veilleur s’aiguise : dans la capacité à repérer ce qui, sous couvert de routine, prépare un déplacement des lignes.

TSMC face à la montée en puissance de Samsung (2020–2024)

Au début des années 2020, Samsung intensifie sa pression sur TSMC pour lui disputer le leadership mondial des semi‑conducteurs avancés. Le front semble clair : la bataille se joue sur les nœuds de gravure les plus fins, 5 nm puis 3 nm. Samsung communique agressivement, investit massivement, promet de rattraper TSMC sur le terrain technologique. Toute l’attention du secteur se concentre sur cette compétition directe.

TSMC aurait pu répondre frontalement, multiplier les annonces techniques, entrer dans une guerre de communication ou de prix. Mais le géant taïwanais choisit une autre voie.

Au lieu de se battre uniquement sur le nœud 3 nm, TSMC déplace la bataille. Il accélère brutalement ses investissements dans les capacités de production globales, notamment aux États‑Unis (Arizona) et au Japon (Kumamoto), sécurise des alliances stratégiques avec Apple, Nvidia et AMD, et verrouille l’accès à ses futurs nœuds en créant un écosystème de dépendance autour de ses clients clés. Le front n’est plus seulement technologique : il devient géo‑économique.

Samsung, qui voulait affronter TSMC sur la performance pure des puces, se retrouve obligé de réorienter ses ressources vers la construction de nouvelles fabs, la sécurisation de chaînes d’approvisionnement, et la recherche de clients capables de s’engager sur des volumes comparables. La pression se déplace. L’offensive perd en intensité.

TSMC n’a pas “défendu Zhao” en répondant directement sur le 3 nm. TSMC a “assiégé Wei” en attaquant ailleurs : sur les capacités, les alliances, la géopolitique industrielle.

Le résultat est clair : en 2024, TSMC conserve son avance, non pas grâce à une confrontation directe, mais grâce à un déplacement stratégique qui a obligé Samsung à se disperser.

 

Regarder là où personne ne regarde

Ce stratagème nous apprend à élargir le champ de vision. Il invite à ne pas confondre le lieu où le problème se manifeste avec le lieu où il se résout. Il rappelle que la stratégie n’est pas seulement une affaire de force, mais de perception.

En attaquant ailleurs, on oblige l’adversaire à se déplacer, à se réorganiser, à révéler ses fragilités. On transforme la contrainte en opportunité, la menace en levier, l’urgence en espace de manœuvre. C’est une manière de reprendre l’initiative sans jamais entrer dans la confrontation que l’autre attend.

Demain ...

Épisode 3 — Tuer avec un couteau emprunté
Utiliser la force, les ressources ou l’influence d’un autre pour atteindre son objectif.

Sources

1. The Chinese Military’s Strategic Mind-Set Timothy L. Thomas

2. Sunzi, the Military Classics, and the Chinese Way of War — Friso M. S. Stevens

3. Traditional Worldviews, Strategic Culture and Revolutionary Mentality — Nuno Morgado & Éva Dóra Druhalóczki

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