La riposte calculée d'Ottawa
Le Canada a décidé de répondre coup pour coup à l'offensive commerciale des États-Unis. À partir du 8 septembre, des droits de douane de 15, 25 et 50 % entreront en vigueur sur environ sept cents catégories de produits américains, pour une valeur totale proche de 20 milliards de dollars. Ottawa présente cette mesure comme une défense nécessaire des travailleurs, des agriculteurs et des entreprises, mais l'objectif est également politique : transférer le coût de l'affrontement vers les territoires américains les plus sensibles à l'approche des élections de mi-mandat du 3 novembre.
La riposte canadienne n'est donc pas indiscriminée. L'acier, l'aluminium, les meubles, les vêtements, les fromages, les appareils électroménagers, les produits de la mer, les équipements électriques et les biens industriels ont été choisis afin de protéger la production nationale et de frapper des secteurs concentrés dans des États américains où la hausse des prix et la diminution des commandes pourraient avoir des conséquences électorales.
Washington conserve néanmoins un avantage évident. L'économie canadienne dépend du marché américain bien davantage que l'économie des États-Unis ne dépend du Canada. Les nouveaux droits de douane imposés par la Maison-Blanche ne concernent qu'une partie limitée des exportations canadiennes, environ 5 %, mais ils peuvent provoquer des dommages profonds dans des secteurs géographiquement concentrés, notamment le bois, les meubles de cuisine, l'acier et l'aluminium.
Le coût économique de la souveraineté
Le gouvernement canadien a accompagné sa riposte d'un programme de soutien de 7,5 milliards de dollars canadiens. Des financements sont prévus pour les petites et moyennes entreprises, ainsi que des prêts sans intérêt compris entre 2,5 et 5 millions de dollars, avec une suspension des remboursements pendant trois ans. Ce choix est économiquement compréhensible, mais il n'est pas sans coût.
Ottawa devra absorber une partie des pertes subies par les entreprises, soutenir l'emploi et contenir la hausse des prix provoquée par les droits de douane sur les importations américaines. La guerre commerciale risque ainsi de se transformer en une redistribution forcée des coûts : l'État protège les producteurs les plus exposés, tandis que les consommateurs et les contribuables paient respectivement par des prix plus élevés et une augmentation des dépenses publiques.
Les États-Unis pourraient également subir des conséquences indésirables. Les économies des deux pays ne sont pas simplement voisines : elles sont étroitement imbriquées. Les matières premières, les composants et les produits semi-finis franchissent plusieurs fois la frontière avant de devenir des produits finis. Taxer un bien canadien peut donc signifier augmenter les coûts d'une entreprise américaine qui l'utilise dans sa propre production.
Si l'affrontement devait se prolonger, les entreprises seraient poussées à modifier leurs fournisseurs et leurs investissements. Une partie de la production pourrait être transférée à l'intérieur des deux pays, mais une autre pourrait chercher des solutions de remplacement au Mexique, en Europe ou en Asie. Il en résulterait une fragmentation des chaînes de production nord-américaines, accompagnée d'une moindre efficacité et d'une inflation plus élevée.
La pression politique de la Maison-Blanche
La stratégie de Donald Trump paraît cohérente avec une conception agressive de la souveraineté économique. Le commerce n'est pas considéré comme un espace régi par des intérêts communs, mais comme un instrument de pression permettant de contraindre les alliés à accorder des conditions plus favorables aux États-Unis.
La menace de rebaptiser le lac Ontario « lac America », aussi provocatrice soit-elle, appartient à la même grammaire politique : transformer un différend économique en une représentation de la suprématie américaine. Le Canada n'est plus traité comme un allié placé sur un pied d'égalité, mais comme un voisin dépendant auquel il convient de rappeler les rapports de force.
Ottawa tente de démontrer que la dépendance ne signifie pas la soumission. La riposte tarifaire vise à préserver la crédibilité du gouvernement auprès de l'opinion publique et à empêcher que chaque concession soit interprétée à Washington comme une invitation à présenter de nouvelles exigences.
Les conséquences stratégiques et militaires
La crise n'est pas militaire, mais elle peut produire des effets sur la sécurité du continent. Les États-Unis et le Canada partagent la défense aérospatiale, la surveillance de l'Arctique, l'échange de renseignements et une base industrielle militaire fortement intégrée. L'acier, l'aluminium, l'électronique, les moyens de transport et les machines ne sont pas seulement des marchandises commerciales : ils constituent également des éléments essentiels de la production destinée à la défense.
L'augmentation des coûts et l'incertitude des approvisionnements peuvent ralentir les programmes communs, rendre le réarmement plus onéreux et compliquer la modernisation des infrastructures septentrionales. Au moment même où la Russie et la Chine accordent une attention croissante à l'Arctique, Washington et Ottawa risquent d'affaiblir la coopération nécessaire au contrôle des routes maritimes, des espaces aériens et des ressources stratégiques.
La contradiction est évidente : les États-Unis demandent à leurs alliés de renforcer la défense commune, mais frappent simultanément leurs industries par des mesures qui réduisent la confiance et rendent plus difficile la programmation des investissements.
Une fracture favorable aux concurrents
Du point de vue géopolitique, la crise offre des possibilités à la Chine, à l'Union européenne et à d'autres puissances économiques. Le Canada pourrait accélérer la diversification de ses débouchés, en valorisant son énergie, ses minerais stratégiques, son bois et ses produits agricoles afin de réduire sa dépendance envers les États-Unis. Mais une réorientation de cette ampleur exigerait plusieurs années, de nouvelles infrastructures portuaires et ferroviaires ainsi que des accords commerciaux capables de remplacer au moins partiellement le marché américain.
Aucune des deux capitales n'a intérêt à transformer le conflit en une rupture irréversible. Toutefois, les droits de douane tendent à créer des groupes économiques réclamant de nouvelles protections et des gouvernements craignant de paraître faibles. Une mesure temporaire peut ainsi facilement devenir permanente.
La guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada démontre finalement que la nouvelle compétition mondiale ne divise plus seulement les adversaires et les alliés. Elle traverse également les alliances historiques, en subordonnant la coopération stratégique au nationalisme économique. Washington peut peut-être obtenir des concessions immédiates, mais risque de dilapider un capital politique construit au fil des décennies. Or la confiance, contrairement aux droits de douane, ne peut être abolie par décret ni reconstruite en quelques semaines.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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