Intelligence Décisionnelle

Feux de forêt en France : le miroir cruel de l’incapacité décisionnelle des politiques… et des dirigeants d’entreprise


Pr Jean-Marie Carrara
Dimanche 2 Août 2026


Alors que les flammes continuent de ravager des milliers d’hectares du sud et de l’ouest de la France, la question n’est plus seulement écologique ou sécuritaire. Elle est devenue stratégique.
Les répétitions de crises, les annonces tardives, les plans d’action jamais pleinement exécutés et les polémiques politiciennes révèlent une incapacité structurelle des décideurs politiques à anticiper, à arbitrer et à tenir dans la durée.



Feux de forêt en France : le miroir cruel de l’incapacité décisionnelle des politiques… et des dirigeants d’entreprise
Pour les chefs d’entreprise, ce spectacle n’est pas un simple fait divers. Il constitue un cas d’école de ce qui se produit lorsqu’une organisation – État ou société – confond communication de crise et pilotage stratégique.
Les parallèles sont troublants : pression du court terme, fragmentation des responsabilités, sous-investissement dans la prévention, et absence de culture du risque.

Cet article analyse ces dysfonctionnements et propose des pistes d’action concrètes pour les dirigeants qui refusent de reproduire les mêmes erreurs.


L’illusion de la maîtrise face à l’incendie

Chaque été, le scénario se répète avec une régularité désespérante. Les températures grimpent, les sols se dessèchent, le vent se lève, et les départs de feu se multiplient.

Les pompiers interviennent avec un professionnalisme exemplaire parfois en y laissant la vie, les moyens aériens sont mobilisés, les préfets activent les plans Orsec, et les ministres multiplient les déplacements sur le terrain. Pourtant, les bilans restent lourds : surfaces brûlées, habitats détruits, vies humaines et faune parfois perdues, coûts économiques considérables pour le tourisme, l’agriculture et les collectivités.

Cette répétition n’est pas le fruit du hasard climatique seul.

Elle révèle une incapacité politique à traiter le problème à la racine.

La prévention – débroussaillement systématique, gestion des interfaces habitat-forêt, reboisement adapté, surveillance par drones et satellites, formation des populations – reste sous-dotée et fragmentée entre État, régions, départements et communes. Les annonces de « plans massifs » se succèdent, mais leur exécution bute sur les rigidités budgétaires, les conflits de compétences et le calendrier électoral.

Le décideur politique, pris entre l’urgence médiatique et la contrainte de la réélection, privilégie la réaction spectaculaire à l’action discrète et durable.

Pour un dirigeant d’entreprise, le parallèle est immédiat.

Combien de sociétés ont vu leurs crises (cyberattaque, rupture de supply chain, scandale réputationnel) transformées en occasions manquées parce que la direction a préféré la communication de crise à la refonte des processus de prévention ? L’illusion de la maîtrise – « nous avons un plan », « nous avons renforcé les effectifs » – masque souvent l’absence de gouvernance du risque à long terme.

Le piège du court-termisme et de la temporalité électorale

La décision politique opère dans un horizon de cinq ans, parfois moins. Les investissements de prévention forestière, eux, ne produisent leurs effets qu’à dix ou quinze ans. Planter des essences plus résistantes encore que le pin maritime a montré sur un temps long son adaptation parfait au milieu, reconfigurer les massifs, interdire certaines constructions en zone à risque, imposer des obligations de débroussaillement strictes : autant de mesures impopulaires à court terme, coûteuses en capital politique, et dont les bénéfices n’apparaîtront qu’après le mandat.

Cette asymétrie temporelle est le cœur de l’incapacité.

Elle conduit à des arbitrages systématiquement biaisés en faveur du visible et de l’immédiat. On finance des Canadair supplémentaires (enfin on l’annonce à grand renfort de publicité) – mesure médiatique forte – plus volontiers que des programmes de recherche sur les écosystèmes méditerranéens ou des dispositifs d’assurance paramétrique pour les territoires exposés.

On multiplie les commissions et les rapports, mais on peine à trancher sur des sujets clivants comme la responsabilité des propriétaires forestiers ou la densification urbaine en zone rouge.

Les entreprises connaissent exactement le même piège.

La pression des marchés financiers, des actionnaires et des reporting trimestriels pousse les dirigeants à privilégier les résultats à court terme au détriment des investissements de résilience. Des PDG partent avec les poches pleines alors qu'ils laissent des entreprises avec une situation dramatique sur le moyen terme. Une usine qui reporte la modernisation de ses systèmes de sécurité incendie ou de cybersécurité pour préserver sa marge, un groupe qui sous-investit dans la diversification de ses fournisseurs pour protéger son free cash-flow : les mécanismes sont identiques.

Dans les deux cas, le décideur sait que le risque existe, mais il calcule que le coût politique ou financier de l’inaction sera supporté par son successeur.

La fragmentation des responsabilités : l’ennemi de l’efficacité

L’incendie ne connaît pas les frontières administratives. Pourtant, la réponse française reste éclatée. L’État gère les moyens nationaux, les SDIS (Service départemental d'incendie et de secours) sont départementaux, les communes portent la responsabilité du débroussaillement, les propriétaires privés celle de leurs parcelles, et les régions interviennent sur l’aménagement du territoire. Cette polyphonie produit des zones grises, des retards de coordination et des batailles de chiffres sur qui doit payer quoi.

Lorsque la crise éclate, chacun se réfugie derrière ses prérogatives. Les polémiques sur le nombre d’avions, le statut des sapeurs-pompiers volontaires ou le financement des moyens de secours deviennent le spectacle principal, au détriment de l’analyse systémique. L’incapacité n’est pas seulement individuelle ; elle est organisationnelle. Elle naît d’une architecture institutionnelle qui dilue la responsabilité et empêche l’émergence d’un vrai centre de décision stratégique.

Dans l’entreprise, la même fragmentation tue l’efficacité.

Silo commercial contre silo production, direction financière contre direction des risques, siège contre filiales : dès que la responsabilité d’un risque transversal (climat, cybersécurité, conformité) est dispersée, la décision se transforme en négociation interne permanente.

Les meilleurs plans restent lettre morte faute de propriétaire unique et de budget sanctuarisé. Les feux de forêt rappellent aux dirigeants qu’une gouvernance claire du risque – avec un responsable identifié, des indicateurs de prévention et un pouvoir d’arbitrage – n’est pas un luxe, mais une condition de survie.

L’absence de culture du risque et de mémoire organisationnelle

Un autre symptôme frappant est la faiblesse de la mémoire collective.

Après chaque grande vague d’incendies, des rapports sont publiés, des recommandations formulées, des engagements pris. Puis l’attention médiatique se détourne, les budgets sont réaffectés, et les leçons s’effacent. La France dispose pourtant d’une expertise technique reconnue – ONF (Office national des forêts), Météo-France, centres de recherche, services de secours. Ce qui manque, c’est la capacité à transformer cette expertise en doctrine stratégique dont la permanence la met à l’abri des cycles politiques.

Cette absence de culture du risque se traduit aussi par une sous-estimation chronique de l’importance des signaux d’alerte méconnus ou négligés. Les épisodes de sécheresse prolongée, l’augmentation de la biomasse combustible, l’extension des zones périurbaines dans les massifs : tout cela était documenté depuis des années. Pourtant, la décision politique a longtemps préféré le déni confortable à l’inconfort de l’anticipation.

Les entreprises qui réussissent durablement sont celles qui ont institutionnalisé la mémoire des crises. Elles maintiennent des retours d’expérience systématiques, des exercices de simulation, des tableaux de bord de risques actualisés, et une capacité à dire non à des projets rentables à court terme mais dangereux à long terme. Elles refusent de croire que « cette fois, ce sera différent ». Les dirigeants qui observent la gestion des feux de forêt devraient s’interroger : leur organisation dispose-t-elle d’une vraie mémoire des risques, ou se contente-t-elle de plans de continuité d’activité rangés dans un tiroir ?

Ce que révèlent les moments de capacité

Il serait injuste de ne parler que d’incapacité. Il existe des moments où la décision politique a su se montrer à la hauteur. La professionnalisation progressive des services d’incendie et de secours, le développement de la flotte d’avions bombardiers d’eau, la mise en place de dispositifs de surveillance satellitaire et de prévision météorologique avancée, certaines politiques locales de débroussaillement exemplaires : autant de preuves que l’action est possible lorsque la volonté politique s’aligne sur l’expertise technique et s’affranchit du calendrier électoral.

Ces réussites ont un point commun. Elles reposent sur une continuité de l’action, un financement pluriannuel, une clarification des responsabilités et une acceptation du coût politique de mesures parfois impopulaires. Elles montrent que la capacité décisionnelle n’est pas une qualité innée, mais le produit d’une organisation et d’une culture.

Pour les entreprises, la leçon est claire : la capacité se construit. Elle ne dépend pas uniquement du charisme du dirigeant, mais de la qualité des processus de décision, de la diversité des regards autour de la table, de la capacité à arbitrer contre les intérêts de court terme, et de la discipline à maintenir les investissements de prévention même lorsque le risque semble lointain.

Propositions d’actions pour les décideurs politiques… et pour les dirigeants d’entreprise

Face à ce constat, plusieurs pistes d’action s’imposent, applicables tant à la sphère publique qu’à la sphère privée.

Premièrement, sanctuariser les budgets de prévention. Dans le domaine forestier, cela signifie des enveloppes pluriannuelles non fongibles, indexées sur des indicateurs de risque objectifs (indice de sécheresse, surfaces à débroussailler, interfaces habitat-forêt). Dans l’entreprise, cela se traduit par des budgets risques et résilience protégés des arbitrages de dernière minute sur le résultat annuel.

Deuxièmement, clarifier et recentrer les responsabilités. Un « chef de file » unique, doté d’un pouvoir d’arbitrage réel, doit être désigné pour chaque risque systémique. Pour les feux de forêt, une autorité nationale de prévention et de coordination, adossée à l’expertise technique, pourrait rompre avec la dispersion actuelle. Dans l’entreprise, un chief risk officer ou un comité risques doté d’un vrai pouvoir de veto sur les projets à haut risque produit le même effet.

Troisièmement, institutionnaliser la mémoire et l’apprentissage. Chaque crise majeure doit donner lieu à un retour d’expérience public, indépendant, et suivi d’un plan d’actions chiffré et daté. Les entreprises qui excellent en la matière organisent des « post-mortems » sans concession, partagent les leçons en interne, et intègrent les enseignements dans les processus de décision futurs.

Quatrièmement, mesurer ce qui compte vraiment. Les indicateurs de performance ne doivent plus se limiter aux moyens déployés (nombre d’heures de vol, hectares traités) mais intégrer les résultats de prévention (réduction du nombre de départs de feu, surfaces protégées, délais d’intervention). De même, les tableaux de bord d’entreprise doivent faire coexister les KPI financiers et les indicateurs de résilience.

Cinquièmement, oser le discours de vérité. Les décideurs politiques comme les dirigeants doivent accepter de dire que certaines zones sont à haut risque, que certains comportements individuels (constructions en zone sensible, non-respect du débroussaillement) ne sont plus tolérables, et que la protection a un coût. La pédagogie du risque est une compétence stratégique.

Conclusion : de la gestion de crise à la gouvernance de la résilience

Les feux de forêt qui dévastent la France ne sont pas seulement une catastrophe environnementale. Ils constituent un révélateur brutal de la capacité – ou de l’incapacité – des systèmes de décision à traiter des risques lents, cumulatifs et systémiques. Pour les chefs d’entreprise, le spectacle politique offre un miroir sans complaisance. Les mêmes mécanismes – court-termisme, fragmentation, sous-investissement dans la prévention, absence de mémoire – sont à l’œuvre dans de nombreuses organisations privées. Au-delà, les chefs d’entreprise ont tout à gagner en intégrant que la cirse peut aussi venir de leur environnement direct ou indirect, de leur clients ou de leur fournisseurs qu’un incendie de forêt peut faire disparaitre en quelques heures.

La différence entre les organisations qui surmontent les chocs et celles qui s’y brisent ne réside pas dans l’absence de crise, mais dans la qualité de la décision en amont. Anticiper plutôt que réagir, clarifier plutôt que diluer, investir dans l’invisible plutôt que dans le spectaculaire : ces principes valent pour l’État comme pour l’entreprise.

Dans un monde où les risques climatiques, géopolitiques, technologiques et sanitaires se multiplient et s’entrelacent, la capacité décisionnelle n’est plus une option. Elle est devenue le principal avantage concurrentiel – et le premier devoir de responsabilité.

A propos de ...

Né en 1958 à Rabat (Maroc), le Professeur Jean-Marie CARRARA a effectué toutes ses études à Lille (France). D’abord attiré par la santé de l’Homme, il devient Docteur en Pharmacie et diplômé de Biologie Humaine.
Comme la santé des entreprises et des organisations sont essentielles pour l’Homme, il compléta sa formation par un DESS d’Administration des Entreprises et un DESS de Finance et de Fiscalité Internationales.
Il est auditeur en Intelligence Economique et Stratégique à l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN). Gardez le lien.
Pour aller plus loin : www.sicafi.eu

En collaboration avec ...

Dr Jan-Cédric Hansen Praticien Hospitalier, membre des instances de gouvernance du GHT ESPO, Administrateur de StratAdviser Ltd | Enseignant en pilotage stratégique et Communication de Crise (IAE Lille, Mines Nancy, Université Senghor, UPEC, …) contributeur aux ouvrages suivants : Risques majeurs : incertitudes et décisions : approche pluridisciplinaire et multisectorielle, Manuel de Médecine de Catastrophe, Piloter et décider en SSE, Innovations & management des structures de santé en France, Engagement et leadership en santé : point de vue d’acteurs inspirants. 
Il est vice président des principales sociétés savantes de médecine de catastrophe au niveau Europe (ECDM, WADEM Europe, GloHSA,CIMC-ICDM)


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