Géopolitique

France et États-Unis, la guerre économique entre alliés


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Mardi 13 Octobre 2026


Des semi-conducteurs au Rafale, l’histoire des rivalités technologiques entre alliés éclaire une réalité souvent occultée : la compétition économique ne s'efface pas derrière les partenariats diplomatiques. À travers plusieurs épisodes de renseignement et de contre-renseignement analysés par Christian Harbulot, cette enquête explore la vision portée par l’École de guerre économique de Paris : celle d’un affrontement où l'information, la maîtrise industrielle et la conservation des savoir-faire conditionnent autant la souveraineté des États que leur puissance militaire et commerciale.



France et États-Unis, la guerre économique entre alliés

Des semi-conducteurs au Rafale : information, industrie et souveraineté dans la lecture de l'école de Paris

Les alliés partagent des traités, pas nécessairement des intérêts industriels. L'histoire de l'espionnage économique entre la France et les États-Unis montre combien cette distinction compte. Dans la reconstitution publiée par Christian Harbulot pour le centre de recherche CR451, le contre-espionnage américain démantela en 1990 un réseau français d'une cinquantaine d'agents, actif depuis huit ans dans 49 entreprises. Parmi les cibles figuraient IBM, Texas Instruments et Hewlett Packard.   

C'est la grille de lecture de l'École de guerre économique de Paris : l'économie constitue un terrain sur lequel les États construisent leur autonomie, imposent des dépendances et se disputent les ressources. Une acquisition avantageuse pour les actionnaires peut appauvrir les capacités technologiques d'un pays. 

Le temps industriel comme objectif

Le choix français de rechercher des informations sur les semi-conducteurs répondait, selon l'analyse de Harbulot, à la difficulté de supporter tous les coûts de la compétition technologique. Obtenir des connaissances confidentielles aurait pu raccourcir les recherches, éviter des tentatives infructueuses et accélérer le développement industriel. Comprendre cette logique ne signifie pas en justifier les moyens : l'espionnage reste distinct des activités licites de connaissance des marchés. 

L'enjeu fondamental était le temps. Celui qui maîtrise une technologie avant les autres peut conquérir des clients, fixer des normes et orienter les choix d'autrui. Celui qui arrive tard risque d'acheter à l'étranger les composants nécessaires à sa propre modernisation. L'avantage commercial se transforme ainsi en dépendance stratégique. 

L'échec du réseau eut aussi une dimension informationnelle. Le témoignage cité par Harbulot décrit des documents hautement confidentiels concernant les contacts entre agents et responsables, déjà entre les mains américaines. D'où le soupçon d'une source interne aux services français, sans qu'il s'agisse d'une preuve publique concluante.

L'effet décrit fut néanmoins paralysant : perdre ses hommes et douter de la sécurité de l'organisation.  Dans la guerre économique, une défaite peut donc avoir des conséquences dépassant la perte immédiate. Elle peut conduire l'adversaire à renoncer à de futures initiatives.

Connaître, protéger, influencer

L'intelligence économique, dans son acception française, ne se réduit pas aux opérations clandestines. Elle organise la collecte et l'analyse des informations, protège le patrimoine stratégique et soutient l'influence sur les décisions. Sa valeur consiste à relier ce qui est souvent administré séparément : recherche, entreprises, finance, diplomatie et sécurité.   

Le témoignage rapporté dans le texte au sujet de chercheurs approchés par des acteurs américains décrit une séquence : proposition de transfert, offre de financement, recrutement de spécialistes individuels. Il ne démontre pas que chaque opération de ce type relève d'une direction étatique. Il met toutefois en évidence un mécanisme possible de concentration des compétences.  Il n'est pas nécessaire de voler un projet lorsqu'on peut embaucher celui qui l'a conçu.

Et financer un laboratoire peut donner accès à des résultats, à des brevets et à des choix de développement. Ces activités peuvent être parfaitement licites : leur évaluation stratégique porte sur l'acteur qui conserve la maîtrise de la connaissance.

Les négociations commerciales sont des rapports de force

France et États-Unis, la guerre économique entre alliés
L'épisode des agents américains contraints de quitter la France en 1995 élargit le tableau. Selon cette reconstitution, les renseignements recherchés concernaient les positions françaises dans les négociations commerciales internationales et les télécommunications.

Connaître à l'avance les instructions du négociateur permet d'évaluer les concessions qu'il pourrait accepter et de repérer les points sur lesquels exercer une pression.  La guerre économique concerne donc aussi les règles. Une norme technique, une clause commerciale ou une décision relative à l'accès au marché peuvent modifier les équilibres industriels sans aucune opération militaire.

Dans cette perspective, la négociation fait partie de la stratégie de puissance.  L'alliance occidentale n'effaçait pas ces divergences. La coopération en matière de défense pouvait coexister avec une compétition acharnée pour les technologies et les marchés.

L'affaire du Rafale et les limites de la preuve

La disparition de composants du train d'atterrissage du Rafale Marine dans l'usine Messier-Dowty de Bidos, relatée par Ali Laïdi et reprise par Harbulot, introduit le lien direct avec la capacité militaire. Une technologie aéronautique incorpore des recherches, des essais et des compétences : en perdre l'exclusivité peut entamer des avantages opérationnels et commerciaux. 

Mais le soupçon de vol n'en identifie pas le responsable. Le récit ne permet pas d'attribuer l'épisode aux services américains ; il présente en outre une incohérence entre l'année de la disparition et celle du rapport interne cité. La lecture stratégique doit maintenir cette distinction : formuler des hypothèses sert à enquêter, pas à remplacer les preuves.   

La leçon économique reste concrète. Sans coordination, un pays peut financer la recherche et la formation, puis perdre la maîtrise de leurs résultats. Une politique efficace doit relier protection des compétences, capitaux patients et capacité productive. L'autre voie est celle d'une autonomie proclamée dans les discours et progressivement vidée de sa substance dans les usines. La souveraineté se mesure aussi à la possibilité de décider où restera la connaissance produite.

A propos de l'auteur

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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Sources