Lors du sommet d'Antibes, un dossier brillait par son absence : l’Indo‑Pacifique. Une omission d’autant plus frappante que la région est devenue le cœur de l’économie mondiale et l’un des principaux théâtres de la compétition stratégique. Le moment semblait idéal pour l’aborder : Paris a révisé sa doctrine en 2025, Rome y multiplie les initiatives diplomatiques et navales, et l’Union européenne tente, depuis 2021, de donner davantage de cohérence à son action dans cette zone.
Antibes n'efface pas la méfiance
Le sommet franco-italien du 25 juin 2026 à Antibes a été présenté comme la confirmation d'une entente retrouvée entre Emmanuel Macron et Giorgia Meloni. La coopération dans les domaines de la défense, du nucléaire civil, de l'espace, de l'immigration et de la sécurité méditerranéenne a certes donné lieu à des engagements officiels. Mais confondre un document diplomatique avec une véritable convergence stratégique serait prématuré.
L'Indo-Pacifique est resté absent des conclusions substantielles du sommet. Il ne s'agit probablement pas d'un simple oubli, mais du symptôme d'une relation bilatérale qui fonctionne lorsqu'il faut administrer des intérêts immédiats et se divise dès qu'il devient nécessaire de définir des priorités, des objectifs et des instruments à long terme. La "déclaration commune d'Antibes" (https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/06/25/declaration-conjointe-franco-italienne) insiste sur l'amitié et la coopération, sans toutefois transformer l'Indo-Pacifique en véritable domaine d'action commune.
Deux conceptions incompatibles de l'autonomie européenne
La France considère l'Indo-Pacifique comme une projection naturelle de sa souveraineté. Elle y possède des territoires, des bases, des citoyens et de vastes zones économiques exclusives. Paris entend donc agir comme une puissance résidente et proposer une position européenne indépendante des États-Unis comme de la Chine. Emmanuel Macron a même appelé, à Singapour, à la formation d'une coalition de pays indépendants des deux grands adversaires.
L'Italie ne part pas de la même position. Elle ne possède aucun territoire dans la région et sa présence navale demeure épisodique. Rome accorde en outre à sa relation avec Washington une valeur politique et militaire plus contraignante que ne le fait Paris. La France parle d'autonomie stratégique européenne ; l'Italie tend à la concevoir comme un renforcement du pilier européen de l'Alliance atlantique, sans remettre en cause la direction américaine.
Derrière une expression apparemment partagée se cachent donc deux projets différents. Pour Paris, l'autonomie doit accroître la liberté d'action française. Pour Rome, elle ne peut devenir un instrument destiné à subordonner les priorités italiennes à celles de l'Élysée.
Les affrontements récents pèsent davantage que les déclarations
La relation personnelle et politique entre Emmanuel Macron et Giorgia Meloni demeure instable. En février 2026, le président français a accusé la présidente du Conseil italien de s'ingérer dans les affaires intérieures françaises après ses déclarations sur la mort du militant Quentin Deranque. Le palais Chigi a réagi en exprimant sa surprise devant la dureté de l'attaque. Cet épisode a ravivé une tension portant sur les modèles politiques, les relations avec les droites européennes et les ambitions concurrentes au sein de l'Union. "Reuters a retracé cet affrontement" (https://www.reuters.com/world/french-parliamentary-assistant-among-those-facing-murder-charge-after-death-far-2026-02-19/).
Les divergences ne sont pas seulement personnelles. La France et l'Italie sont en concurrence en Libye, en Méditerranée, en Afrique, dans l'industrie militaire, la construction navale, le secteur spatial et la gestion des relations avec les pays arabes. Paris considère souvent la Méditerranée comme une projection de son influence traditionnelle ; Rome la voit comme son espace stratégique essentiel. Imaginer que cette rivalité puisse disparaître une fois le canal de Suez franchi paraît peu réaliste.
Coopération militaire ou vitrine navale ?
Sur le plan opérationnel, une initiative commune dans l'Indo-Pacifique rencontrerait des obstacles considérables. La France possède des bases permanentes, mais doit surveiller des territoires dispersés sur des millions de kilomètres carrés. L'Italie dispose d'une marine moderne, mais ne possède dans la région aucun réseau logistique autonome. Une présence durable nécessiterait des capacités de ravitaillement, d'entretien, de stockage, des accords portuaires, des pièces détachées et du personnel.
Les missions occasionnelles de porte-avions et de frégates procurent une visibilité diplomatique, facilitent les exercices militaires et ouvrent des perspectives commerciales, mais elles ne modifient pas les rapports de force entre la Chine et les États-Unis. Le risque serait de mettre en place une présence symbolique coûteuse : suffisamment visible pour irriter Pékin, mais trop limitée pour influencer ses décisions.
La répartition des responsabilités provoquerait elle aussi des tensions. Paris accepterait difficilement une participation italienne susceptible de contester sa direction politique. Rome aurait peu d'intérêt à financer une stratégie conçue principalement pour renforcer la position française et promouvoir l'industrie militaire française.
Le nœud industriel : partenaires et concurrents
a France et l'Italie coopèrent dans certains secteurs de la défense, mais restent concurrentes dans l'exportation de navires, d'hélicoptères, de systèmes électroniques, de satellites et d'armements. Derrière le langage de la coopération européenne se déroule une lutte pour les marchés, le contrôle des entreprises et l'accès aux débouchés asiatiques.
Une initiative commune imposerait des choix difficiles : quel pays dirigerait les programmes ? Où seraient implantées les usines ? Comment les technologies seraient-elles réparties ? Qui contrôlerait les exportations ? Sur ces questions, l'entente politique tend rapidement à s'affaiblir.
À cela s'ajoute le problème financier. L'Italie doit concilier l'augmentation de ses dépenses militaires avec un endettement élevé, les contraintes européennes et la nécessité de financer l'énergie et les politiques sociales. En août 2026, le ministre italien de l'Économie, Giancarlo Giorgetti, a confirmé que Rome n'utiliserait que partiellement les marges budgétaires accordées aux dépenses de défense, notamment en raison des résistances politiques et sociales. "Reuters en a rendu compte le 5 août" (https://www.reuters.com/business/italy-make-full-use-eu-budget-leeway-energy-spending-finmin-says-2026-08-05/). Une présence navale permanente à des milliers de kilomètres de l'Italie risquerait donc de détourner des ressources de la Méditerranée sans produire de bénéfices proportionnés.
La Chine divise davantage qu'elle ne rassemble
Paris voudrait se présenter comme une troisième force entre Washington et Pékin. Rome, tout en cherchant à préserver ses relations économiques avec la Chine, reste davantage exposée aux pressions américaines. En cas de crise dans le détroit de Taïwan, les ambiguïtés apparaîtraient immédiatement : soutien logistique aux États-Unis, participation à des opérations navales, sanctions économiques et protection des investissements sont autant de questions qui ne peuvent être résolues par de simples formules diplomatiques.
Une orientation trop proche de Washington menacerait les intérêts commerciaux européens en Chine. Une position excessivement prudente réduirait, à l'inverse, la crédibilité militaire de l'initiative. La France et l'Italie finiraient ainsi par osciller entre endiguement, dialogue et opportunisme économique.
Un projet dépourvu de priorités communes
La coopération franco-italienne dans l'Indo-Pacifique peut présenter une utilité limitée en matière de surveillance maritime, de protection des câbles sous-marins, d'exercices militaires et de sécurisation des routes commerciales. Mais en faire le nouveau grand chantier bilatéral revient à surestimer la solidité de l'entente.
Antibes a suspendu les affrontements, sans les résoudre. Rome et Paris continuent de diverger sur la signification de l'autonomie européenne, les relations avec Washington, la politique africaine, la Chine et la répartition du pouvoir industriel. Avant d'élaborer une stratégie commune de l'océan Indien au Pacifique, elles devraient démontrer leur capacité à construire une politique réellement partagée en Méditerranée.
Dans le cas contraire, l'Indo-Pacifique deviendra un théâtre supplémentaire où la France et l'Italie se présenteront comme des alliées dans les communiqués, comme des concurrentes sur les marchés et comme des puissances marginales sur le plan opérationnel.
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A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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