Souveraineté

Guerre, alliances et souveraineté : ce qu'il faut retenir de la Rentrée stratégique 2026 de l'IRSEM


David Commarmond
Lundi 21 Septembre 2026


Face à l'escalade des tensions internationales, à l'effritement des alliances traditionnelles et au retour de la guerre sur le continent européen, la pensée stratégique n'est plus un luxe académique : elle est une condition de survie. À l'occasion de sa Rentrée stratégique 2026 organisée dans l'amphithéâtre Foch de l'École militaire, l'IRSEM a réuni chercheurs, diplomates et hauts responsables de la Défense pour décrypter les grandes ruptures géopolitiques contemporaines. Décryptage clair et structuré des interventions clés qui façonnent notre avenir.



L'armement intellectuel : penser le monde avant qu'il ne bascule

La matinée s'ouvre sur un constat fondamental : pour décider et agir efficacement, un État doit d'abord savoir analyser en profondeur les rapports de force.

Martial Foucault (Directeur de l'IRSEM) : Structurer une école française des études stratégiques

Martial Foucault fixe une ambition centrale pour l'institut : rapprocher le monde universitaire, les forces armées et les décideurs politiques. Son objectif résumé en une formule synthétique est de « faire de la guerre et de la paix un objet de science sociale et faire de la stratégie une question scientifique ».
 
Il détaille notamment le concept et néologisme de « stratégisation », pour lui, le processus par lequel un enjeu économique, technologique ou social acquiert une portée stratégique dès lors qu'il crée une dépendance critique ou modifie un rapport de puissance. L'IRSEM articule ses travaux autour de trois priorités scientifiques majeures.
 
Première priorité, les vulnérabilités critiques, il est nécessaire de cartographier les dépendances technologiques ou matérielles pour bâtir une maîtrise sélective plutôt qu'une autarcie illusoire. Deuxième priorité, l'esprit de défense et la cohésion nationale sont essentiels pour analyser la soutenabilité de l'effort de défense dans la durée grâce à une grande enquête menée auprès de 25 000 citoyens. Enfin, étudier la dynamique des conflits, permet de différencier les simples innovations tactiques des véritables transformations stratégiques du champ de bataille.

Guillaume Ollagnier (Directeur général de la DGRIS) : Éviter les défaites de la pensée

Pour le directeur de la DGRIS, la recherche stratégique constitue le premier bouclier face aux crises sécuritaires. Citant l'histoire et la mémoire de Marc Bloch, il rappelle un avertissement solennel : « notre grand pays n'a jamais subi de défaite qui n'ait été d'abord et avant tout des défaites de la pensée ».

Soulignant la valeur de la liberté académique, formalisée par une charte signée en juin 2025 entre le ministère et les chercheurs, il invite les analystes à « s'éloigner du lampadaire et aller chercher les clés là où elles sont vraiment » plutôt que de rester dans la facilité des zones de confort.

1ere Table ronde : Géopolitique du désalignement, la fin des règles du jeu ?

Amélie Férey (IRSEM) modère la table ronde et cite la formule de Mark Carney à Davos — « nous ne sommes pas en pleine transition, nous sommes en pleine rupture » —, la première table ronde explore ainsi le basculement vers un monde où le rapport de force l'emporte sur le droit international et où les alliances traditionnelles se reconfigurent.
 
Fatiha Dazi-Héni (Monarchies du Golfe)  l'experte pointe alors l'effondrement des mécanismes classiques de dissuasion dans le Moyebn-Orient. Face à l'incertitude des garanties de sécurité américaines, elle explique que « les stratégies de multialignement fonctionnent comme des mécanismes de sécurité qui se chevauchent ». Elle met en lumière la signature, le 7 août 2026, du « Pacte de La Mecque » réunissant l'Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan, jalon d'une nouvelle architecture sécuritaire régionale, "un Otan local". Mathieu Mérino spécialiste de l'Afrique  analyse la quête de souveraineté et le pragmatisme des gouvernements africains, comme une nouvelle donne,  le chercheur affirme que « les acteurs africains ne sont plus les spectateurs comme ils pouvaient l'être durant la guerre froide ». Il identifie le Kenya comme un véritable « pivot multialigné » en Afrique de l'Est, agissant comme un carrefour économique, diplomatique et stratégique majeur. Pour, Paul Charon spécialiste de la Chine, il est important de décoder la diplomatie chinoise, le spécialiste démontre que le récit d'un ordre alternatif prôné par Pékin dissimule une stratégie profonde, « cette désoccidentalisation chinoise (...) c'est surtout une désuniversalisation du monde » au profit du développement d'État et au détriment des droits individuels. Concernant Taïwan, il précise que Pékin privilégie des manœuvres coercitives sous le seuil du conflit armé (cyber, désinformation) et le récit de l'« inévitabilité » de la réunification. Enfin, le Capitaine Béatrice Hainaut spécialiste de l'espace montre comment les tensions terrestres se projettent en orbite terrestre basse. On y observe une normalisation des agissements hostiles non cinétiques (brouillage, cyber, rapprochements non coopératifs). La France développe une capacité de défense active tout en promouvant des « normes non contraignantes » pour éviter d'être marginalisée face au duopole sino-américain.

2eme Table ronde : L'Europe puissance à l'épreuve du feu

Philippe Perchoc (IRSEM Europe) modère la seconde séquence et examine les transformations de la sécurité européenne imposées par la guerre d'agression russe en Ukraine.
Céline Marangé (Russie / Ukraine),  l'analyste expose la régénération de l'appareil militaire russe et l'endoctrinement de 1,8 million d'enfants dans la Yunarmia. Elle rappelle que dans la doctrine de guerre hybride de Moscou, « l'affaiblissement politique de l'adversaire est toujours une priorité absolue ». Elle salue toutefois la cohésion européenne retrouvée et la confirmation de la doctrine française d'autonomie stratégique. David Cadier (Sécurité européenne) précise la mutation du logiciel de l'Union européenne, le chercheur montre le passage d'une puissance normative à un acteur géopolitique assumé. Il souligne néanmoins les ambiguïtés persistantes face à la dépendance américaine, pour lui, « L'Europe est devenue géopolitique, mais il reste encore à ce qu'elle devienne clairement stratégique »Samuel B. H. Faure (Industrie de défense) observe la création de nouveaux instruments budgétaires européens (FED, SAFE), l'expert rappelle que les décisions d'achat restent massivement pilotées par les capitales, « Plus d'Europe en résumé ne signifie pas moins d'État »Maxime Launay (Relations civilo-militaires) analyse l'impact du contexte stratégique sur les citoyens, le chercheur note un décalage net dans les opinions publiques « la légitimité de la défense augmente sans que la légitimité de l'emploi offensif de la force n'augmente dans les mêmes proportions ».

Clôture : L'exigence de souveraineté et la "French Touch" stratégique

En clôture de la journée, Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens Combattants, présente la trajectoire d'effort budgétaire de la France, marquée par un budget de la défense porté à 57,1 milliards d'euros en 2026 dans le cadre du doublement engagé entre 2017 et 2027. Elle fixe une exigence d'autonomie stricte : « apprécier une situation par nous-mêmes, comprendre par nous-mêmes, décider par nous-mêmes, agir par nous-mêmes ».
 
La ministre salue la « French Touch tellement stratégique qui fait de la pensée une ressource pour l'action ». Elle insiste également sur le renforcement de la résilience nationale à travers le déploiement du nouveau service national et le doublement des réserves militaires.
 
Benoît de Maillère, directeur de l'armement à l'IRSEM, clôt la séance en remerciant les intervenants et invite le public à retrouver l'ensemble des travaux et publications scientifiques de l'institut en accès libre sur son site internet.

 

Résumé La Rentrée stratégique 2026 de l'IRSEM offre un panorama complet des ruptures géopolitiques contemporaines. De la première table ronde sur les stratégies de désalignement et de multialignement (Moyen-Orient, Afrique, Chine, Espace) à la seconde consacrée au réarmement capacitaire et industriel de l'Europe puissance, experts et décideurs s'accordent sur l'urgence d'associer puissance militaire et rigueur intellectuelle. En clôture, la ministre des Armées Catherine Vautrin a réaffirmé l'engagement de la France pour la souveraineté nationale, le renforcement de l'Europe et la cohésion de la nation.