Souveraineté

Guerre économique. Données, capitaux, technologies : la souveraineté sous tension


Jacqueline Sala
Lundi 28 Septembre 2026


Droit, cloud, capitaux, données, sous-traitants, normes : la confrontation économique ne se joue plus seulement sur les marchés. Elle investit l’ensemble de l’environnement de l’entreprise. Pour l’intelligence économique, le changement est profond : il ne suffit plus de surveiller ses concurrents. Il faut comprendre les rapports de force, détecter les dépendances et protéger les capacités sans lesquelles une organisation, une filière ou un État peut perdre sa liberté d’action. Voici ce que nous avons retenu de leurs échanges.




Publié en juillet 2025, le rapport parlementaire de Christophe Plassard intervient au moment où la France prend davantage la mesure de la guerre économique qui frappe ses intérêts stratégiques. Il décrit une BITD confrontée à des menaces cyber, juridiques, capitalistiques, informationnelles et humaines, avec une vulnérabilité particulière des PME et sous-traitants.

Cette réflexion s’inscrit dans un champ intellectuel travaillé depuis longtemps par des spécialistes français de l’intelligence économique comme Nicolas Moinet, qui contribuent à penser l’économie comme espace de rapports de force. 

Nicolas Moinet et Arnaud de Morgny nous proposent une analyse en profondeur de la  "Souveraineté et vulnérabilités : décryptage du rapport parlementaire sur la guerre économique"  Aux Editions Cairn.info. 

La fin de l’économie « hors-sol »

Nous le savons.  Pendant longtemps, une vision confortable de la mondialisation s’est imposée : les entreprises produisent, innovent et commercent tandis que les États organisent les règles du jeu.

Certes,l a concurrence pouvait être rude, mais elle demeurait théoriquement contenue dans un espace économique régi par le marché et le droit.  Cette lecture devient insuffisante.  Dans le monde décrit par le rapport parlementaire de Christophe Plassard, l’économie apparaît beaucoup plus directement comme un instrument de puissance. La technologie, la finance, la norme, le droit, l’information ou encore la maîtrise des infrastructures numériques peuvent servir simultanément des objectifs économiques et stratégiques.  C’est précisément ici que commence l’intelligence économique. 

La première rupture intellectuelle consiste à ne plus observer l’entreprise seulement à travers ses résultats, ses concurrents et ses marchés. Elle doit aussi être analysée par ses dépendances. De qui dépend-elle pour ses composants ? Où sont hébergées ses données ? Qui possède ses technologies ? Quels capitaux financent son développement ? Quels acteurs contrôlent ses infrastructures numériques ? Quelles législations étrangères peuvent produire des effets sur son activité ?  Autrement dit, la puissance d'une entreprise ne se mesure plus uniquement à ce qu’elle possède. Elle se mesure également à ce qu’un acteur extérieur pourrait lui retirer.

Le droit, arme silencieuse de la compétition

Guerre économique. Données, capitaux, technologies : la souveraineté sous tension
La guerre économique contemporaine présente une particularité : elle avance rarement sous son véritable nom.  Un contentieux, une procédure de conformité, une norme technique ou une obligation de transmission documentaire peuvent parfaitement répondre à des objectifs légitimes. Mais ils peuvent également produire des effets stratégiques considérables lorsqu’ils permettent l’accès à des informations sensibles, fragilisent un concurrent ou modifient un rapport de force. 

C’est tout l’enjeu du lawfare, c’est-à-dire de l’utilisation stratégique du droit dans une confrontation.  L’erreur serait cependant de considérer chaque règle étrangère comme une attaque. Le travail de l’analyste consiste précisément à sortir de cette vision simplificatrice. Il doit observer les effets concrets d’un dispositif juridique : quelles informations deviennent accessibles ? À qui ? Dans quelles conditions ? Avec quelles conséquences sur la position concurrentielle de l’entreprise ? 

Cette manière de raisonner change profondément le regard porté sur la conformité. Celle-ci ne relève plus seulement des directions juridiques. Elle devient un objet d’intelligence économique dès lors qu’elle touche aux données, aux secrets industriels ou à l’autonomie décisionnelle.  Derrière un instrument juridique se trouve une question directement stratégique, celle de la maîtrise de l’information.

Pour atteindre le géant, frapper son fournisseur

Une deuxième évolution mérite l’attention. Une grande entreprise stratégique est généralement consciente de son exposition. Elle dispose de juristes, d’équipes de cybersécurité, de spécialistes de la sûreté et parfois de capacités internes de renseignement économique.  Mais sa chaîne de valeur est beaucoup plus vaste. 

Un industriel de défense peut être puissamment protégé et rester vulnérable parce qu’un fournisseur de rang 2 ou 3 détient un savoir-faire rare, produit une pièce difficilement substituable ou maîtrise un procédé indispensable.  Voilà pourquoi la PME devient un enjeu majeur de la guerre économique.  Le matériau fourni évoque une BITD française composée d’environ 4 000 entreprises, dont 1 200 considérées comme critiques, ainsi que 750 alertes de sécurité économique en 2024 et une forte concentration des attaques sur les PME. 

La leçon dépasse largement le secteur de la défense. Cartographier uniquement ses fournisseurs directs ne suffit donc plus. Il faut descendre dans la chaîne de valeur, identifier les dépendances difficiles à remplacer et comprendre où se situent les points susceptibles d’interrompre une production.  C’est un changement déterminant. La cartographie des risques cesse d’être une photographie administrative. Elle devient une représentation des rapports de dépendance.

Contrôler le capital ne suffit plus

La troisième transformation touche à la gouvernance.  Lorsqu'une entreprise stratégique passe sous contrôle étranger, l’attention publique se concentre naturellement sur le moment de l’acquisition. Pourtant, le risque ne disparaît pas une fois l’opération autorisée.  Les propriétaires changent, les fonds revendent leurs participations, les stratégies évoluent et les engagements pris au moment d'une acquisition peuvent s’éroder dans le temps. 

C’est dans cette perspective que le texte introduit le principe de Proxy Boards, structures destinées à maintenir un contrôle national sur certaines décisions sensibles. Cela révèle une évolution de la notion même de souveraineté.  Être souverain ne signifie pas nécessairement tout posséder. Cela peut signifier conserver la possibilité de refuser une décision jugée contraire aux intérêts stratégiques nationaux.

Souveraineté numérique : la dépendance change de visage

La transformation numérique a déplacé les frontières de la souveraineté. Une entreprise peut produire en France, employer en France et héberger ses données en France tout en restant dépendante de technologies, de logiciels ou d’infrastructures contrôlés depuis l’étranger.

Le cloud en est l’illustration la plus visible : savoir où se trouve physiquement un serveur ne suffit plus. La question stratégique devient celle du système juridique, industriel et technologique dont dépend réellement l’information.  Cette lecture change profondément l’approche de la guerre économique. Celle-ci n’avance pas nécessairement à visage découvert. Une acquisition financière peut déplacer un centre de décision. Une norme peut modifier un rapport de force. Une infrastructure performante peut créer une dépendance durable. Un choix de financement peut fragiliser une filière stratégique.

Il ne s'agit donc pas soupçonner systématiquement l’adversaire, mais à poser une question simple : qui gagne en puissance et qui perd en autonomie ?  À l’horizon 2026-2027, cette interrogation ouvre plusieurs scénarios. Réduction des dépendances technologiques étrangères, préférence européenne dans les industries stratégiques, mobilisation de l’épargne vers les PME de défense ou renforcement du contrôle des entreprises sensibles dessinent autant de trajectoires possibles. 

Toutes convergent vers le même enjeu : la frontière entre économie, souveraineté et sécurité nationale devient de plus en plus poreuse. Pour les professionnels de l’intelligence économique, la priorité n’est donc plus seulement d’identifier les menaces. Elle consiste à cartographier les dépendances avant qu’elles ne deviennent des vulnérabilités.

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