Harbulot et la déconstruction du récit libéral européen
Le point de départ réside dans la critique de la représentation libérale selon laquelle l'extension des échanges et l'interdépendance auraient progressivement neutralisé les rivalités entre les États. Cette conviction a longtemps dominé le discours politique européen, particulièrement après la fin de la guerre froide. Le marché mondial était présenté comme un espace régi par des règles communes, au sein duquel les entreprises rivaliseraient sur la seule base de l'efficacité, de l'innovation et de la qualité de leurs produits.
La mondialisation n'a pas supprimé la conflictualité : elle en a transformé les instruments, les acteurs et les territoires. Les États continuent de poursuivre des intérêts de puissance, mais ils peuvent désormais le faire par l'intermédiaire du crédit, de la technologie, du droit, de l'information, des infrastructures et du contrôle des ressources. La guerre économique ne constitue donc pas une déviation occasionnelle par rapport au fonctionnement normal du marché. Elle représente une dimension permanente de la compétition internationale.
Giuseppe Gagliano reconstruit cette thèse en l'inscrivant dans l'évolution intellectuelle et institutionnelle de l'intelligence économique française. Il évite ainsi de réduire la pensée de Christian Harbulot à une succession de formules. Les concepts prennent tout leur sens lorsqu'ils sont replacés dans le contexte historique au sein duquel ils ont mûri : le déclin relatif de l'industrie française, l'essor du Japon et des économies asiatiques, la supériorité informationnelle des États-Unis, l'émergence de la Chine et les difficultés européennes à élaborer une stratégie autonome.
L'un des thèmes fondamentaux concerne la spécificité des cultures nationales de la compétition
Toutes les économies n'agissent pas de la même manière, car elles ne sont pas organisées selon un modèle universel. Chaque puissance construit une relation particulière entre l'État, les entreprises, les banques, la recherche scientifique et les appareils de renseignement. Derrière la concurrence entre entreprises se déroule fréquemment une compétition entre des systèmes capables de coordonner les ressources publiques et privées.
Le cas japonais a joué un rôle révélateur dans la formation de la pensée de Harbulot. La progression industrielle du Japon a montré que l'imitation, l'acquisition des connaissances, la planification à long terme et la coopération entre les institutions pouvaient engendrer une capacité offensive difficilement compréhensible à travers la seule théorie de la libre concurrence. L'Occident avait tendance à interpréter la réussite japonaise comme le simple résultat de l'efficacité des entreprises, en négligeant la coordination stratégique qui l'avait rendue possible.
Le modèle américain revêt une importance comparable. Les États-Unis ont su associer supériorité scientifique, puissance financière, production normative, influence culturelle et appareils de sécurité. La centralité du dollar et l'application extraterritoriale du droit permettent à Washington d'agir sur les choix des entreprises et des gouvernements étrangers. Les sanctions, les restrictions à l'exportation des technologies et l'accès conditionnel au marché américain peuvent produire des effets stratégiques sans nécessiter d'intervention militaire.
L'État et l'économie
Le problème n'est donc pas de déterminer si un État intervient dans l'économie. La véritable question porte sur la qualité, la cohérence et les objectifs de cette intervention. Certaines puissances agissent ouvertement, tandis que d'autres s'appuient sur des structures moins visibles. L'erreur européenne consiste souvent à avoir pris sa propre renonciation à la stratégie pour une règle universelle, sans comprendre que ses concurrents continuaient à protéger et à promouvoir leurs intérêts.
Le livre accorde une place importante au Rapport Martre de 1994, étape décisive dans la formalisation française de l'intelligence économique. Ce document a tenté d'apporter une réponse à la fragmentation des connaissances et à la faiblesse de la coopération entre les administrations, les entreprises et le monde de la recherche. L'information utile à la compétitivité ne pouvait demeurer dispersée entre des institutions incapables de communiquer entre elles. Elle devait devenir une ressource collective, organisée en fonction des intérêts stratégiques du pays.
L'originalité de cette conception résidait dans la recherche d'une voie française, distincte des modèles américain et japonais. Il ne s'agissait pas d'en reproduire mécaniquement les structures, mais de construire un système cohérent avec l'histoire politique et administrative nationale. La création de l'École de guerre économique en 1997 s'inscrit dans cette perspective : former des dirigeants capables d'identifier la conflictualité, d'analyser les stratégies adverses et de transformer l'information en capacité d'action.
Comprendre avant de protéger, influencer avant d’agir
L'auteur souligne que l'intelligence économique ne se confond pas avec l'espionnage industriel. Elle comprend la collecte légale des informations, leur interprétation, la protection du patrimoine immatériel et l'influence exercée sur l'environnement décisionnel. Son objectif ne consiste pas simplement à savoir, mais à réduire l'incertitude, à anticiper les menaces et à créer des conditions favorables à la réalisation d'un objectif.
La protection des informations ne constitue qu'une partie du problème. Une organisation peut défendre efficacement ses données tout en restant vulnérable si elle ne comprend pas les transformations de son environnement. La sécurité passive doit être accompagnée d'une capacité offensive, entendue comme la faculté d'orienter une norme, de contrer une campagne hostile, de défendre une réputation ou de modifier le calcul d'un concurrent.
De là découle l'importance accordée à la guerre de l'information et à la guerre cognitive. La première concerne l'utilisation de l'information dans le but d'influencer les comportements et les décisions. La seconde intervient à un niveau encore plus profond, puisqu'elle vise à conditionner les catégories à travers lesquelles une société interprète la réalité. Il n'est pas nécessaire de dissimuler un fait lorsqu'il est possible d'en déterminer préalablement la signification.
Une campagne d'information peut transformer une entreprise en symbole négatif, isoler un gouvernement ou rendre politiquement impraticable une décision pourtant rationnelle sur le plan économique. Les organisations non gouvernementales, les fondations, les groupes de pression, les centres de recherche et les médias peuvent participer à ces dynamiques, même sans recevoir d'instructions directes d'un État. La complexité résulte précisément de la superposition entre les initiatives spontanées, les intérêts économiques et les stratégies de puissance.
Le capital informationnel devient ainsi une ressource à la fois défensive et offensive. Sa valeur ne dépend pas de la simple accumulation de données, mais de la possibilité de les inscrire dans une vision stratégique. Sans objectif politique, l'information demeure fragmentaire. Sans une structure capable de l'exploiter, même la connaissance la plus précise perd son efficacité.
L'Occident : beaucoup d'informations, peu de décisions
Ce constat permet de comprendre l'une des critiques les plus incisives adressées à l'Occident. Les sociétés occidentales disposent d'universités, d'entreprises technologiques, de services de renseignement et de centres de recherche de très haut niveau, mais elles ne parviennent souvent pas à les intégrer dans une stratégie commune. L'abondance des informations coexiste avec la faiblesse de la décision. Les dépendances sont connues, des rapports sont produits sur les vulnérabilités et les risques sont dénoncés, mais les corrections n'interviennent qu'après la crise.
Le cas du Venezuela, étudié dans l'ouvrage comme une application concrète de la guerre économique, permet d'observer la combinaison d'instruments financiers, commerciaux, énergétiques, juridiques et informationnels. Indépendamment de tout jugement sur son système politique, ce pays constitue un laboratoire dans lequel la pression économique est utilisée pour réduire les ressources disponibles, restreindre les marges d'action du gouvernement et agir sur les équilibres intérieurs.
Cet exemple montre pourquoi il est insuffisant d'analyser séparément les sanctions, la diplomatie, la communication et les marchés énergétiques. Ces instruments deviennent efficaces lorsqu'ils sont coordonnés. Une restriction financière peut affaiblir l'industrie pétrolière ; la réduction des recettes peut aggraver la crise sociale ; cette crise nourrit un récit international de faillite ; ce récit légitime à son tour de nouvelles pressions. La guerre économique se présente donc comme un processus cumulatif dans lequel chaque mesure renforce les autres.
L'approche de Gagliano apparaît particulièrement pertinente pour l'Italie. Le pays dispose d'entreprises compétitives, de connaissances scientifiques, d'un savoir-faire manufacturier et d'une position géographique stratégique. Pourtant, la fragmentation des responsabilités et l'insuffisance de la culture de sécurité économique compliquent la protection de ces avantages. La défense d'une entreprise n'est souvent envisagée que lorsqu'une acquisition est déjà engagée, tandis qu'une évaluation préventive des filières, des technologies et des dépendances fait défaut.
L’Union européenne à l’épreuve du pouvoir d’agir
Le livre conduit également à s'interroger sur les ambitions de l'Union européenne. La souveraineté économique européenne ne peut se réduire à la production de règlements. Le pouvoir normatif n'est efficace que lorsqu'il repose sur une base industrielle, technologique, financière et énergétique adéquate. Un continent dépendant de plateformes numériques, de fournisseurs extérieurs et de la protection militaire d'autrui risque de confondre autonomie formelle et capacité réelle d'action.
Dans la conception reconstruite par Gagliano, la souveraineté ne signifie pas l'autarcie. Elle consiste à connaître ses dépendances, à les sélectionner et à empêcher qu'elles puissent être transformées en instruments de chantage. Toute économie moderne dépend de ressources et de technologies extérieures. La vulnérabilité apparaît lorsque ces dépendances sont concentrées, irremplaçables ou contrôlées par un acteur potentiellement hostile.
Guerre et intelligence économique dans la pensée de Christian Harbulot est donc davantage qu'un exposé de la pensée d'un spécialiste. C'est une réflexion sur la nécessité de reconstruire une culture de la puissance adaptée aux formes contemporaines du conflit. Sa valeur réside dans sa capacité à relier l'histoire des idées, l'analyse économique, l'information et la géopolitique, en montrant que ces domaines ne peuvent plus être étudiés séparément.
L'ouvrage fait enfin émerger une conclusion aussi simple que dérangeante : celui qui refuse de reconnaître l'existence de la guerre économique ne contribue pas à la faire disparaître, mais renonce à se défendre. Dans l'ordre international actuel, la neutralité du marché est souvent une représentation élaborée par les puissances qui possèdent les instruments nécessaires pour l'orienter.
Comprendre cette réalité ne signifie pas souhaiter un conflit permanent. Cela signifie créer les conditions permettant de ne pas le subir passivement. C'est précisément dans cette capacité à rendre visibles les rapports de force dissimulés derrière le langage des échanges que réside le principal intérêt du livre de Giuseppe Gagliano.
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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