À l’annonce de la création du Laboratoire LIMEEP‑PS et de la tenue de votre colloque consacré aux territoires de l’industrie, une question s’impose : que révèlent ces initiatives de la manière dont vous pensez l’avenir industriel et ses ancrages locaux.
J. S. : Dans vos travaux, vous montrez que la réindustrialisation ne dépend pas seulement d'investissements ou de technologies, mais d'un écosystème relationnel. Quels sont aujourd'hui, selon vous, les principaux nœuds de coordination qui empêchent l'industrie française et européenne de retrouver une dynamique souveraine ?
Frédéric Leriche : Le point de départ du développement industriel et, ici, de la réindustrialisation, c'est l'innovation. Schématiquement, l'innovation prend deux formes. Innovation de "rupture", "à la Schumpeter", qui peut donner naissance à des produits radicalement nouveaux, à des entreprises nouvelles, à des manières de produire et de vendre nouvelles. Innovation "incrémentale", qui s'effectue pas-à-pas, par le jeu interactif et itératif entre acteurs de l'industrie.
Dans les deux cas, la proximité géographique est cruciale, car elle permet les échanges en face-à-face, favorables à la résolution des problèmes complexes. Mais cette proximité ne suffit pas, elle doit être associée à la complémentarité de compétences entre acteurs, qui motive le besoin et la volonté de travailler ensemble, et à la confiance entre ces acteurs, qui garantie la qualité et l'efficacité des interactions. Voilà, c'est le cadre théorique général.
Ce qui manque sans doute aujourd'hui à l'industrie française et européenne, essentiellement, c'est le troisième pilier évoqué : la confiance. Confiance dans les perspectives marchandes (les industriels ne s'engagent pas dans un projet sans un minimum de garanties de succès, même si la prise de risque fait toujours partie de l'équation), confiance dans les partenaires industriels, confiance dans le cadre politique et réglementaire. A cet égard, l'affaire du SCAF est un bel exemple d'échec, industriel certes mais aussi et surtout politique, dont les enseignements doivent être tirés, pour ouvrir de nouvelles pistes d'action.
Dans cette perspective, en France, le politique doit sans doute réviser ses pratiques, pour se centrer sur la commande publique, afin de garantir un horizon marchand aux entreprises. Sur cette base, les industriels savent s'organiser, travailler ensemble, investir, sans qu'il soit nécessaire de leur expliquer comment faire. Les Américains ont, depuis 1953, un Small Business Act qui ouvre des marchés publics aux petites entreprises. C'est un serpent de mer en France, en Europe, où nous sommes trop peu capables de penser une réglementation incitative et protectrice de l'entrepreneuriat naissant.
J.S. : Le colloque insiste sur les « territoires de l'industrie ». Comment expliquer que certains territoires parviennent à attirer des projets industriels structurants tandis que d'autres décrochent ? Quelles tendances majeures ont-elles été développées lors de cette rencontre ?
F.L. : Fondamentalement, ce qui explique la bonne ou la mauvaise fortune des territoires industriels, c'est le produit, entendu au sens large, bien de consommation, service, technologie. Etre en phase avec les attentes du marché, quitte à formater ces attentes (c'est le rôle des publicistes et des commerciaux, qu'on le regrette ou qu'on s'en réjouisse), c'est la clef. Lorsqu'un produit innovant rencontre une demande, la croissance industrielle devient presque automatique. Les exemples ne manquent pas, dans l'aéronautique (Airbus à Toulouse), dans les industries culturelles (Netflix à San Francisco).
L'une des clefs de ces mécanismes c'est la qualification de la main d'œuvre et les compétences ancrées dans les territoires. Aussi, pour répondre à l'idée que certains territoires "attireraient" des projets industriels tandis que d'autres échoueraient sur ce point, sans doute faut-il établir un distinguo clair entre les notions de territorialisation et de localisation. La territorialisation, c'est l'idée que des entreprises sont profondément ancrées dans des territoires, car ceux-ci sécrètent les ressources spécifiques dont elles ont besoin pour innover et se développer : recherche et innovation technologique adossées aux systèmes universitaires et aux organismes scientifiques, haute qualification et compétence de la main d'œuvre, partenaires industriels à haut niveau de technicité, infrastructures performantes. Du coup, les entreprises sont peu susceptibles de quitter le territoire.
La localisation, a contrario, c'est l'idée que les entreprises sont volatiles, car elles ont besoin de ressources génériques disponibles en de nombreux lieux de l'espace géographique : main d'œuvre bon marché, foncier en quantité, sous-traitants aux productions banales. Elles sont alors susceptibles de délocaliser leur production vers des lieux où les coûts des facteurs de productions sont plus compétitifs, dans un processus potentiellement sans fin. Une réindustrialisation en France est possible si elle est adossée à une stratégie qui privilégie la territorialisation des activités industrielles.
En clair, les innovations, les technologies, les produits, les entreprises sont générés par des territoires singuliers, et les politiques publiques doivent renforcer ces territoires. En ce sens, la régionalisation des politiques industrielles, en France (à l'instar de ce qui se pratique en Allemagne par exemple), est un champ de réflexion et d'action à développer. C'est l'un des points que nous avons mis en lumière à l'occasion du colloque IRETRA organisé à Reims en juillet 2026.
J.S. : Vous lancez le laboratoire LIMEEP‑PS pour analyser les dynamiques de pouvoir, de coopération et de performance dans les écosystèmes productifs. Quelle est l'ambition scientifique et stratégique de ce laboratoire ? Et comment compte‑t‑il éclairer les politiques industrielles dans un contexte de dépendances critiques ? Quels sont vos partenaires ?
F.L. : Le LIMEEP-PS a été créé en octobre 2020. Le postulat sur lequel repose notre démarche scientifique est que nous traversons un moment historique charnière, à hauts risques sociétaux, en raison des menaces de notre temps, à savoir, des bouleversements socio-économiques liés à la mondialisation et à la diffusion des nouvelles technologies (réseaux sociaux, intelligence artificielle), et in fine fragilisation des économies française et européenne (la désindustrialisation, justement), des bouleversements géopolitiques qui se traduisent par la brutalisation des relations internationales, la fragilisation de la démocratie et du droit international, en lien avec le retour des empires et la montée en puissance des nationalismes, des bouleversements environnementaux (dérèglement climatique, pollutions diverses, biodiversité fragilisée), modification des conditions d'habitabilité du monde, liés à l'activité humaine.
La question industrielle est transversale, en ce sens qu'elle concerne chacun de ces trois axes de réflexion. A cet effet, nous travaillons avec d'autres laboratoires, en particulier des laboratoires intéressés par la question spatiale et les industries associés, dites du "New Space".
J.S. : L'Europe multiplie les alliances industrielles (batteries, cloud, semi‑conducteurs), mais leurs résultats restent contrastés. À vos yeux, qu'est‑ce qui fait réussir ou échouer une alliance industrielle européenne ? Et comment éviter que les divergences nationales ne sabotent les projets structurants ?
F.L. : L'Europe est nécessaire, c'est le bon échelon pour conduire des politiques de puissance à même de nous permettre de faire face aux défis mentionnés ci-dessus. Mais il faut repenser les politiques européennes sur une base plus pragmatique.
Il faut définir des objectifs politiques généraux (souveraineté numérique, souveraineté énergétique, politique de défense, qualité de l'environnement, etc.), et mettre en œuvre des "coalitions de volontaires" qui rassemblent les pays intéressés et disposant des forces industrielles appropriées, coalitions qui définissent des stratégies industrielles ad hoc et des appels d'offre, puis laisser les industriels répondre, en limitant le principe du retour géographique, afin de laisser les territoires les plus performants s'engager dans les projets. Le corolaire, c'est qu'il faut repenser les politiques de solidarité régionales, qu'une Europe ainsi plus forte aurait les moyens de financer.
J.S. : Peut-être une remarque plus personnelle, un conseil, une recommandation de lecture, un rendez-vous ...
Une recommandation de lecture, sur la relation territoire/industrie, via une approche théorique, Allen J. Scott, Geography and Economy (2006).
Deux recommandations de lecture, pour des ouvrages qui ont tiré la sonnette d'alarme il y a plus d'une décennie. Gabriel Colletis, L'urgence industrielle (2012), et François Bost, La France, mutations des systèmes productifs (2014). Malheureusement, des ouvrages qui sont toujours d'actualité. Tout n'est pas perdu, loin de là, mais il faut que la prise de conscience des enjeux liés à l'industrie soit complète.
Merci Frédéric Leriche d'avoir accepté de répondre à nos questions.
Frédéric Leriche, professeur de géographie à l'UVSQ, analyse les conditions structurelles de l'innovation et de la réindustrialisation. Ses recherches, à la croisée de la géographie économique et de la géographie urbaine, soulèvent in fine la question de la puissance et de la souveraineté des Etats. Ses travaux mettent en lumière le rôle déterminant de la confiance, de l'ancrage territorial et des politiques publiques dans la construction d'écosystèmes industriels durables et souverains. Parmi ses publications : « Du local au global : géopolitique de la Silicon Valley », revue Diplomatie (2017) ; « Regional Assets, Industrial Growth, Global Reach: The Case Study of the Film Industry in the San Francisco Bay Area", revue Locus: Revista de Historia (2020).
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