Géopolitique

Iran, Trump, OTAN, Ukraine : l’escalade guerrière ? – Alain Juillet dans le Samedi Politique


Jacqueline Sala
Jeudi 30 Juillet 2026


Sous la surface polie des discours diplomatiques, la vidéo d’Alain Juillet pour Le Samedi Politique dévoile un paysage stratégique qui n’a plus rien de stable. À Paris, l’ancien directeur du renseignement décortique un monde où les alliances se fissurent, où la force s’invite dans chaque négociation et où les puissances intermédiaires dictent désormais leur tempo. Loin des récits rassurants, ses signaux faibles dessinent une bascule : celle d’un ordre international qui se recompose dans le cynisme, la détermination et l’effritement des certitudes européennes.




L’Empire décomplexé et les fractures du réalisme transactionnel

Le retour d’une logique impériale portée par l’administration Trump bouleverse les équilibres traditionnels. Loin des narratifs d’un alignement automatique entre Washington et Tel‑Aviv, les intérêts divergent : Israël vise l’effacement du régime iranien, tandis que Trump cherche à le stabiliser pour en faire un partenaire économique contrôlé.

Cette tension illustre un réalisme transactionnel où l’accord prime sur l’idéologie, au risque de marginaliser les ambitions sécuritaires de ses alliés. Dans ce jeu, la force n’est plus l’ultime recours mais la ponctuation d’une négociation, comme le montre la banalisation des frappes ciblées dans le dialogue Washington‑Téhéran — une diplomatie armée qui teste la résilience autant qu’elle impose le tempo.

Le chaos sous tutelle : l’externalisation sécuritaire assumée

Plus troublant encore, la délégation de la stabilité régionale à des acteurs djihadistes encadrés par des services occidentaux. L’exemple d’Ahmed Alchara, ancien cadre d’Al‑Nusra — organisation responsable de graves violences et violations des droits humains — devenu garant officieux de l’ordre libanais, révèle une ingénierie stratégique où le terrorisme « utile » sert de variable d’ajustement. Cette pratique, documentée par des opérations britanniques et américaines, consacre une gestion du chaos qui contourne les États et fragilise durablement les équilibres locaux.

Elle marque aussi l’abandon d’une doctrine morale au profit d’une efficacité immédiate, comme l’illustre la célèbre phrase attribuée à Laurent Fabius, citée par Alain Juillet.
« C'est Laurent Fabius qui a dit en parlant justement d’Al-Nostra : "Ils font du bon boulot". » (Référence citée par Alain Juillet). Cette déclaration marque l'abandon de toute doctrine morale au profit d'un alignement suiviste sur des intérêts de court terme, dont les conséquences sécuritaires (sanctuarisation djihadiste) empoisonnent encore la région.

Capacités militaires : l’Europe en perte de souffle

Les indicateurs de puissance confirment ces changements. En Allemagne, le refus massif de la jeunesse d’intégrer la Bundeswehr — près de 90 % — réduit l’armée à une abstraction budgétaire. À l’inverse, la Turquie et la Pologne, en franchissant le seuil des 5 % du PIB consacré à la Défense, deviennent les nouveaux piliers opérationnels de l’OTAN.

Le geste symbolique d’Erdogan offrant un Colt Frontier lors du sommet d’Ankara rappelle que la puissance appartient à celui qui assume la confrontation. Dans ce paysage, la France demeure la seule nation européenne capable de projeter une force complète, comme le souligne Alain Juillet, face à une Royal Navy affaiblie par des années de maintenance défaillante.

Iran : la résilience comme architecture de puissance

Les funérailles de Khamenei, rassemblant jusqu’à vingt millions de personnes, révèlent une cohésion sociale qui dépasse la mise en scène. Ce socle nationaliste et religieux rend illusoire toute stratégie de changement de régime imposée de l’extérieur. La phrase attribuée à Khamenei — « Je ne suis pas d’accord mais je signe quand même » — symbolise le basculement du pouvoir vers les Pasdarans, une caste militaire‑affairiste qui privilégie la survie économique à l’orthodoxie idéologique. Ce glissement ouvre la voie à une possible « vénézuélisation » du régime, où la façade théocratique masque un pragmatisme assumé.

Vers une décennie de ruptures

Les scénarios prospectifs convergent : l’OTAN pourrait se recentrer sur l’Est, transformée en marché d’armement américain où la sécurité est déléguée à des États‑tampons agressifs ; l’Iran pourrait devenir un partenaire transactionnel stabilisé par les Pasdarans ; l’Europe pourrait voir se normaliser les opérations clandestines sur son sol, comme l’illustre l’assassinat d’un oligarque ukrainien à Monaco suivi de l’élimination de l’agent en Ukraine. L’existence de plateformes comme Mirotvorets, listant publiquement des cibles, confirme la banalisation de la violence d’État au cœur de l’espace Schengen.

L’Europe face au vertige de la dépendance stratégique

L’Empire redéfinit unilatéralement les règles du jeu, privilégiant les alliés transactionnels aux partenaires historiques. Pour l’Europe, le constat est brutal : dépendance sécuritaire, fragilité industrielle, absence de cohésion militaire.

L’urgence est au recouvrement d’une autonomie stratégique réelle — humaine, industrielle et cinétique — faute de quoi le continent deviendra le terrain d’exercice des ambitions de puissances qui n’hésitent plus à militariser la diplomatie et à externaliser leur sécurité à des forces radicales.


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A propos de ...

Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE et ex‑haut responsable de l’intelligence économique au SGDN, est l’une des figures centrales de la stratégie française. Passé par de grandes entreprises avant de rejoindre l’État, il a participé à la structuration de la doctrine nationale en matière de sécurité, d’influence et de compétitivité. Aujourd’hui, il analyse les recompositions géopolitiques avec une lecture pragmatique des rapports de puissance.