Pour comprendre la portée de cette vulnérabilité, le cadre développé par Karl Weick (1936-2026) dans Sensemaking in Organizations (1995) est particulièrement éclairant, puisqu’il se penche sur le processus collectif par lequel les organisations transforment des informations en réalité intelligible. C’est en effet cette problématique qui se pose au-delà de celle de l’IA.
FORCE ET FAIBLESSE DE L’IA DANS LA CREATION DE SENS
L’un des apports centraux de Weick est de renverser une vision classique : les organisations n’agissent pas à partir d’un monde donné, déjà constitué, qu’elles interpréteraient ensuite. Elles construisent en permanence ce monde, où du moins la représentation de celui-ci.
Le sensemaking désigne ce processus par lequel les acteurs sélectionnent des éléments de leur environnement, les relient entre eux et produisent une compréhension suffisamment cohérente pour permettre l’action. Cette compréhension n’est jamais une simple copie du réel. Elle est une construction située, fragile, continuellement révisée. Ainsi, le sens n’est pas donné : il est produit. Dans cette perspective, un « signal » n’existe pas indépendamment de l’activité qui le reconnaît comme tel. Il devient signal lorsqu’il est intégré dans un ensemble cohérent de relations qui doit aussi faire sens pour un collectif.
Cette idée est essentielle pour comprendre ce que l’IA transforme aujourd’hui : elle ne se contente pas de traiter des données par les sélections qu’elle opère, elle participe à la fabrication de ce qui est considéré comme pertinent, plausible ou actionnable. Les systèmes d’IA générative jouent désormais un rôle actif dans la production de sens organisationnel. Ils agrègent des masses d’informations, synthétisent des corpus hétérogènes, produisent des narrations explicatives et hiérarchisent des éléments auparavant dispersés.
Ils interviennent donc directement dans la phase que Weick décrit comme centrale : la transformation d’indices fragmentaires en une représentation cohérente du monde. L’IA devient un acteur à part entière du sensemaking pour le meilleur et pour le pire. En effet, son action repose sur une caractéristique fondamentale du sensemaking : la recherche de plausibilité plutôt que d’exactitude absolue. Les acteurs organisationnels ne cherchent pas une vérité exhaustive, objective et parfaitement validée, mais une interprétation suffisamment crédible pour permettre l’action.
L’IA s’inscrit naturellement dans cette logique. Elle produit des récits cohérents, souvent convaincants, parfois même élégants. Mais cette capacité à produire de la cohérence devient problématique dès lors que les matériaux sur lesquels elle s’appuie sont altérés. Mais comment cette altération se produit-elle ?
Le sensemaking désigne ce processus par lequel les acteurs sélectionnent des éléments de leur environnement, les relient entre eux et produisent une compréhension suffisamment cohérente pour permettre l’action. Cette compréhension n’est jamais une simple copie du réel. Elle est une construction située, fragile, continuellement révisée. Ainsi, le sens n’est pas donné : il est produit. Dans cette perspective, un « signal » n’existe pas indépendamment de l’activité qui le reconnaît comme tel. Il devient signal lorsqu’il est intégré dans un ensemble cohérent de relations qui doit aussi faire sens pour un collectif.
Cette idée est essentielle pour comprendre ce que l’IA transforme aujourd’hui : elle ne se contente pas de traiter des données par les sélections qu’elle opère, elle participe à la fabrication de ce qui est considéré comme pertinent, plausible ou actionnable. Les systèmes d’IA générative jouent désormais un rôle actif dans la production de sens organisationnel. Ils agrègent des masses d’informations, synthétisent des corpus hétérogènes, produisent des narrations explicatives et hiérarchisent des éléments auparavant dispersés.
Ils interviennent donc directement dans la phase que Weick décrit comme centrale : la transformation d’indices fragmentaires en une représentation cohérente du monde. L’IA devient un acteur à part entière du sensemaking pour le meilleur et pour le pire. En effet, son action repose sur une caractéristique fondamentale du sensemaking : la recherche de plausibilité plutôt que d’exactitude absolue. Les acteurs organisationnels ne cherchent pas une vérité exhaustive, objective et parfaitement validée, mais une interprétation suffisamment crédible pour permettre l’action.
L’IA s’inscrit naturellement dans cette logique. Elle produit des récits cohérents, souvent convaincants, parfois même élégants. Mais cette capacité à produire de la cohérence devient problématique dès lors que les matériaux sur lesquels elle s’appuie sont altérés. Mais comment cette altération se produit-elle ?
UNE INFORMATION ALTEREE : UN FREIN A L’ACTION
L’altération des données revient à introduire, volontairement ou non, dans les systèmes d’apprentissage de l’IA ou d’alimentation des bases de données, des informations biaisées, incomplètes ou orientées, de manière suffisamment diffuse pour ne pas être immédiatement détectée. Le déplacement ne provoque pas forcément une erreur manifeste, mais il permet de déplacer progressivement les cadres d’interprétation.
Dans les termes de Weick, cela revient à modifier les indices à partir desquels les acteurs construisent leur compréhension de la situation. Or ces indices sont essentiels : ils constituent les points d’ancrage à partir desquels se stabilise le sens. Le danger ne réside donc pas dans une rupture du sens, mais dans sa dérive silencieuse. L’enjeu est donc bien ici organisationnel et opérationnel. Ce qui est fragilisé, ce n’est pas l’accès aux données, mais la capacité à produire un sens partagé suffisamment fiable pour soutenir l’action.
Dans les termes de Weick, cela revient à modifier les indices à partir desquels les acteurs construisent leur compréhension de la situation. Or ces indices sont essentiels : ils constituent les points d’ancrage à partir desquels se stabilise le sens. Le danger ne réside donc pas dans une rupture du sens, mais dans sa dérive silencieuse. L’enjeu est donc bien ici organisationnel et opérationnel. Ce qui est fragilisé, ce n’est pas l’accès aux données, mais la capacité à produire un sens partagé suffisamment fiable pour soutenir l’action.
UNE DERIVE DIFFICILE A DETECTER
Weick insiste sur le point fondamental suivant : la plausibilité est la condition même de l’action organisationnelle. Dans des environnements complexes et incertains, il est impossible d’attendre une connaissance complète et parfaitement stabilisée. Les organisations doivent agir sur la base d’interprétations provisoires. Or, cette contrainte est structurante. Elle explique pourquoi le sensemaking est toujours orienté vers la construction de récits cohérents plutôt que vers la vérification exhaustive des faits.
Mais cette force devient une fragilité dans un contexte d’intoxication informationnelle. Un récit peut être parfaitement cohérent tout en étant fondé sur des éléments biaisés. Plus la cohérence est forte, plus le risque est grand de stabiliser une représentation erronée de la réalité. Ainsi, comme le décrit Karl Weick : « A good story holds disparate elements together long enough to energize and guide action, plausibly enough to allow people to make retrospective sense of whatever happens, and engagingly enough that others will contribute their own inputs in the interest of sensemaking. » (p.71).
Cela survient car, même quand des éléments sont altérés, le processus de sensemaking ne s’arrête pas. Il continue à fonctionner, mais sur une base déformée ; l’organisation continue à produire des récits cohérents, à élaborer des interprétations plausibles, à prendre des décisions rationnelles en apparence. Chaque nouvelle interprétation semble raisonnable au regard de la précédente. C’est précisément cette continuité qui rend la menace difficile à détecter : l’organisation ne détecte pas forcément l’erreur, puisqu’elle continue à produire du sens selon ses propres critères habituels de plausibilité.
Mais cette force devient une fragilité dans un contexte d’intoxication informationnelle. Un récit peut être parfaitement cohérent tout en étant fondé sur des éléments biaisés. Plus la cohérence est forte, plus le risque est grand de stabiliser une représentation erronée de la réalité. Ainsi, comme le décrit Karl Weick : « A good story holds disparate elements together long enough to energize and guide action, plausibly enough to allow people to make retrospective sense of whatever happens, and engagingly enough that others will contribute their own inputs in the interest of sensemaking. » (p.71).
Cela survient car, même quand des éléments sont altérés, le processus de sensemaking ne s’arrête pas. Il continue à fonctionner, mais sur une base déformée ; l’organisation continue à produire des récits cohérents, à élaborer des interprétations plausibles, à prendre des décisions rationnelles en apparence. Chaque nouvelle interprétation semble raisonnable au regard de la précédente. C’est précisément cette continuité qui rend la menace difficile à détecter : l’organisation ne détecte pas forcément l’erreur, puisqu’elle continue à produire du sens selon ses propres critères habituels de plausibilité.
CONCLUSION : RENFORCER LE SENSEMAKING FACE A L’IA
L’altération de données constitue une vulnérabilité profonde des systèmes contemporains d’intelligence artificielle. Avec Karl Weick, on comprend que « l’antidote » ne tient pas seulement à la fiabilité des modèles ou à la qualité des données, mais plus généralement celle de la robustesse du processus qui transforme ces données en réalité actionnable, une fois qu’elles ont acquis une signification pour le collectif.
Ainsi, la véritable compétence stratégique consiste à maintenir une pluralité d’interprétations, à confronter les points de vue et à questionner les évidences produites, plutôt qu’à se hâter de transformer un ensemble de bruits en signal.
Ainsi, la véritable compétence stratégique consiste à maintenir une pluralité d’interprétations, à confronter les points de vue et à questionner les évidences produites, plutôt qu’à se hâter de transformer un ensemble de bruits en signal.
Référence
WEICK Karl E., Sensemaking in organizations, Sage Publications. 1995.
L'enseignement de la théorie de l'organisation et la conduite de la recherche en la matière ont longtemps été dominés par une approche centrée sur la prise de décision et le concept de rationalité stratégique.
Cependant, le modèle rationnel fait abstraction de la complexité et de l'ambiguïté inhérentes aux organisations du monde réel et à leur environnement.
Dans cet ouvrage de référence, Karl E. Weick met en évidence la manière dont le processus de « création de sens » façonne la structure et le comportement organisationnels. Ce processus est considéré comme la création de la réalité, un accomplissement continu qui prend forme lorsque les individus donnent un sens, a posteriori, aux situations dans lesquelles ils se trouvent.
A propos de ...
Docteure en philosophie depuis 2019, diplômée d'Aix-Marseille Université, je suis également analyste des situations de travail (à travers l'approche ergologique).
Mon parcours professionnel est passé par de multiples détours, tout particulièrement la santé et l'industrie.
Plus récemment j'ai fondé Cyclalis, entreprise de conseil, afin d'explorer mon sujet de prédilection, la fatigue au travail, sous tous ses aspects.
Parallèlement, j'ai entrepris de me former afin de me diriger vers la gestion de crise, secteur d'une actualité toujours plus brûlante.
Gardez le contact
#data_poisoning #generative_AI #organizational_sensemaking #information_risks #narrative_coherence #system_vulnerability #collective_decision #strategic_analysis #AI_bias #knowledge_integrity

Accueil

