La carte du pouvoir dans l’hémisphère occidental
La "carte publiée par l'Institut français des relations internationales" et tirée du Ramses 2027 donne à voir, mieux qu'un long discours, la nouvelle géographie du pouvoir dans l'hémisphère occidental.
Le bleu des États-Unis domine le Mexique, l'Amérique centrale et une grande partie des Caraïbes ; le rouge chinois s'étend sur une large portion de l'Amérique du Sud. Entre les deux apparaissent des zones d'équilibre, des ports, des accords commerciaux et trois passages dont la valeur dépasse très largement leur seule fonction géographique : le canal de Panama, le détroit de Magellan et le cap Horn.
L'Amérique latine n'est donc plus seulement l'arrière-cour que Washington croyait pouvoir administrer au nom de la proximité. Elle est devenue l'un des grands terrains de la compétition mondiale, parce qu'elle concentre ce dont les puissances industrielles ont besoin : énergie, denrées alimentaires, cuivre, lithium, fer, eau, terres rares, ports océaniques et marchés en croissance.
Le bleu des États-Unis domine le Mexique, l'Amérique centrale et une grande partie des Caraïbes ; le rouge chinois s'étend sur une large portion de l'Amérique du Sud. Entre les deux apparaissent des zones d'équilibre, des ports, des accords commerciaux et trois passages dont la valeur dépasse très largement leur seule fonction géographique : le canal de Panama, le détroit de Magellan et le cap Horn.
L'Amérique latine n'est donc plus seulement l'arrière-cour que Washington croyait pouvoir administrer au nom de la proximité. Elle est devenue l'un des grands terrains de la compétition mondiale, parce qu'elle concentre ce dont les puissances industrielles ont besoin : énergie, denrées alimentaires, cuivre, lithium, fer, eau, terres rares, ports océaniques et marchés en croissance.
Une division du travail dessinée par la géographie
La carte révèle d'abord une fracture économique. Le Mexique vit dans l'espace productif nord-américain. Ses usines, ses voies ferrées, ses postes-frontières et ses chaînes de sous-traitance sont tournés vers les États-Unis. La Banque interaméricaine de développement estime que les exportations mexicaines ont progressé de 17,9 % au premier trimestre 2026 et que le marché américain a fourni près des trois quarts de cette hausse. La même force d'attraction s'exerce, quoique de manière moins absolue, sur le Guatemala, le Honduras, le Salvador, le Costa Rica, Panama et la République dominicaine. La distance, les accords commerciaux, les transferts d'argent des migrants et l'organisation des entreprises rendent ici l'influence américaine difficile à remplacer. "Banque interaméricaine de développement" (https://publications.iadb.org/publications/english/document/Trade-Trends-Estimates-Latin-America-and-The-Caribbean.-2026-Edition-Q1-Update.pdf)
Plus au sud, le tableau change. Le Brésil expédie vers la Chine soja, minerai de fer, pétrole et viande ; le Chili et le Pérou lui vendent surtout du cuivre et d'autres produits miniers ; l'Argentine cherche des débouchés pour ses céréales, ses huiles et sa viande ; l'Équateur ajoute les crevettes, les bananes et le pétrole. Au premier trimestre 2026, la Chine et le reste de l'Asie ont représenté ensemble 70 % de l'augmentation des exportations sud-américaines. Pékin ne remplace pas partout Washington, mais il est devenu l'acheteur marginal capable de faire monter les volumes, les prix, les recettes fiscales et, par conséquent, les marges de manœuvre politiques des gouvernements.
Ce changement est le résultat d'une transformation spectaculaire. Le commerce entre la Chine et les pays d'Amérique latine et des Caraïbes est passé d'environ 12 milliards de dollars en 2000 à 515 milliards en 2024. La Chine achète des ressources et vend des machines, des véhicules, des produits électroniques, des équipements de télécommunication, des panneaux solaires et des biens de consommation. Le rapport n'est donc pas symétrique. L'Amérique latine fournit souvent les éléments bruts de la puissance industrielle chinoise, puis rachète sous forme de produits manufacturés une partie de la valeur qu'elle n'a pas créée chez elle. Derrière les records commerciaux persiste ainsi une vieille structure : matières premières contre industrie. "Données commerciales chinoises rapportées par Reuters" (https://www.reuters.com/world/china-latin-america-trade-exceeded-500-billion-2024-2025-05-13/)
Le port de Chancay et la bataille des distances
Chancay résume l'offensive chinoise. La première phase de ce port péruvien en eau profonde, construite grâce à un investissement de 1,4 milliard de dollars du groupe chinois Cosco, permet aux plus grands navires de relier directement la côte pacifique sud-américaine à l'Asie. La liaison ouverte avec Guangzhou accomplit le trajet en une trentaine de jours et devrait réduire les coûts logistiques d'environ 20 %. Le gain n'est pas seulement comptable.
En diminuant le temps et le prix du transport, Pékin réoriente progressivement vers le Pacifique des économies qui regardaient traditionnellement vers l'Atlantique ou vers le nord. Le port devient alors un instrument de politique étrangère inscrit dans le béton. "Données sur la nouvelle liaison maritime" (https://www.reuters.com/world/china/chinas-guangzhou-port-starts-shipping-route-peru-2025-04-29/)
En diminuant le temps et le prix du transport, Pékin réoriente progressivement vers le Pacifique des économies qui regardaient traditionnellement vers l'Atlantique ou vers le nord. Le port devient alors un instrument de politique étrangère inscrit dans le béton. "Données sur la nouvelle liaison maritime" (https://www.reuters.com/world/china/chinas-guangzhou-port-starts-shipping-route-peru-2025-04-29/)
Le canal de Panama conserve cependant une valeur incomparable. Il raccourcit la circulation entre les deux océans, dessert massivement les ports américains et forme un étranglement dont l'interruption bouleverserait les chaînes mondiales. Le détroit de Magellan et le cap Horn constituent les voies de rechange naturelles, plus longues et plus coûteuses, mais indispensables en cas de crise, de sécheresse grave ou de paralysie du canal. La carte de l'IFRI rappelle ainsi une évidence souvent oubliée : dans une économie prétendument dématérialisée, la puissance dépend encore de quelques kilomètres d'eau, de quais et de chenaux.
Deux offres économiques, deux formes de dépendance
Les États-Unis disposent d'avantages que la Chine ne peut reproduire. Ils sont proches, absorbent une part décisive des productions mexicaines et centraméricaines, contrôlent la principale monnaie de règlement et restent au cœur des circuits financiers, technologiques et migratoires de la région. Le marché américain offre en outre l'accès à des chaînes de valeur plus intégrées : automobile, électronique, dispositifs médicaux, aéronautique, services et traitement des données. La relocalisation de proximité peut renforcer cette architecture si Washington accepte de considérer ses voisins comme des partenaires industriels et non comme de simples fournisseurs à bas coût ou comme des problèmes migratoires.
La Chine avance autrement. Elle associe achats de longue durée, prêts, travaux d'infrastructure, entreprises publiques et décisions rapides. Elle propose ce que beaucoup de gouvernements latino-américains recherchent depuis des décennies : des routes, des centrales, des réseaux, des ports et un débouché massif pour les productions nationales. En mai 2025, Pékin a offert aux membres de la Communauté des États latino-américains et caribéens une nouvelle ligne de crédit de 66 milliards de yuans, soit un peu plus de 9 milliards de dollars. Le choix de la monnaie n'est pas secondaire : il facilite les transactions avec la Chine, élargit l'usage international du yuan et réduit, à la marge, le monopole du dollar.
Les minerais critiques, véritable cœur de la confrontation
La Chine possède un avantage décisif : elle ne cherche pas seulement à acheter le minerai. Elle veut contrôler ou influencer plusieurs étapes successives, de l'extraction au raffinage, puis à la fabrication des composants et des produits finis. Les États-Unis tentent, au contraire, de sécuriser des approvisionnements plus proches et de réduire leur dépendance à l'égard des chaînes chinoises.Pour les pays latino-américains, l'enjeu véritable n'est donc pas de choisir à qui vendre la roche, mais d'imposer qu'une part croissante du raffinage, de la recherche, de la transformation et de la fabrication demeure sur place. Sans cette montée en gamme, le nouveau cycle minier reproduira l'ancien ordre colonial avec des technologies modernes et de nouveaux acheteurs.Le cuivre est indispensable aux réseaux électriques ; le lithium aux batteries ; le nickel, le graphite et les terres rares à de nombreuses technologies civiles et militaires. Le Chili, le Pérou, l'Argentine, la Bolivie et le Brésil se trouvent ainsi au centre d'une compétition concernant simultanément l'automobile électrique, le stockage de l'énergie, l'électronique, l'intelligence artificielle et les systèmes d'armes.Les pays exportateurs restent cependant vulnérables au ralentissement de la demande asiatique et aux fluctuations du cuivre, du fer, du soja ou du pétrole. Les équipements importés concurrencent les industries locales. Les grands projets peuvent produire de la dette, des conflits environnementaux et des enclaves économiques faiblement reliées au reste du territoire.Il ne s'agit donc pas de remplacer le mythe d'une Amérique bienveillante par celui d'une Chine désintéressée. Les deux puissances défendent leurs entreprises, leur sécurité et leur capacité à fixer les règles. La différence tient à leurs méthodes et aux instruments qu'elles mobilisent, non à l'absence d'intérêts nationaux.
Une compétition stratégique en dessous du seuil de la guerre
Sur le plan militaire, ni Washington ni Pékin n'ont intérêt à transformer l'Amérique latine en champ de bataille ouvert. La supériorité opérationnelle des États-Unis dans l'hémisphère reste considérable grâce à la proximité, aux accords de défense, aux échanges de renseignements, aux exercices conjoints et aux liens anciens entre forces armées. La Chine ne cherche pas, pour l'instant, à reproduire ce dispositif. Elle construit plutôt les conditions d'une présence durable par le commerce, les télécommunications, les satellites, les infrastructures et la formation.
Cela ne rend pas les ports chinois automatiquement militaires. Ce serait une conclusion simpliste. Mais une infrastructure civile peut acquérir une valeur stratégique en période de crise : accueil de navires, collecte de données, suivi des cargaisons, contrôle des logiciels logistiques, réparation, ravitaillement ou pression sur les délais. Le problème n'est donc pas l'existence immédiate de bases chinoises, mais la constitution progressive d'options.
Une grande puissance investit aujourd'hui pour ne pas être dépourvue demain. Washington le sait et regarde avec inquiétude toute installation située près du canal de Panama, des façades océaniques ou des routes d'approvisionnement en minerais. La maîtrise des données portuaires peut devenir presque aussi importante que celle des quais : connaître l'origine, la destination et le rythme des cargaisons revient à observer en temps réel une partie du fonctionnement économique d'un pays.
La réponse américaine risque pourtant de produire l'effet contraire si elle se limite aux menaces, aux sanctions et à la sommation de choisir un camp. Chaque fois que Washington traite la région comme un espace naturellement soumis, il fournit à Pékin son meilleur argument : celui d'un partenaire qui ne donne pas de leçons politiques et finance ce que les autres refusent de financer.
Inversement, chaque projet chinois opaque, chaque dette contestée et chaque dommage environnemental rappelle que Pékin n'est pas une organisation charitable. Les gouvernements latino-américains disposent donc d'une capacité de négociation réelle, à condition de ne pas l'échanger contre quelques avantages immédiats.
Le grand absent : le commerce latino-américain
Le paradoxe le plus inquiétant se trouve ailleurs. Tandis que la région échange toujours davantage avec les États-Unis, la Chine, l'Europe et l'Asie, elle commerce relativement peu avec elle-même. Au premier trimestre 2026, la part du commerce intrarégional est tombée à 12,5 %, selon la Banque inter-américaine de développement. Cette faiblesse traduit l'insuffisance des liaisons ferroviaires et routières, la fragmentation des normes, les rivalités politiques, la faible complémentarité industrielle et l'incapacité à bâtir un marché continental cohérent.
Cette division transforme chaque pays en négociateur solitaire face à des puissances beaucoup plus grandes. Le Brésil peut encore jouer sur son poids, le Mexique sur sa position géographique et le Chili sur ses minerais, mais les petites économies disposent de beaucoup moins de choix.
Une intégration régionale concrète — infrastructures, énergie, systèmes de paiement, normes industrielles, recherche et achats communs — serait le meilleur moyen de convertir la rivalité sino-américaine en levier de développement. Sans elle, la concurrence extérieure enrichira certains secteurs et certains gouvernements sans modifier la place subordonnée de la région dans l'économie mondiale.
Le scénario le plus probable : ne pas choisir, mais négocier
L'Amérique latine ne basculera vraisemblablement ni tout entière vers la Chine ni tout entière vers les États-Unis. La géographie empêchera le Mexique et l'Amérique centrale de se détacher du marché américain ; la demande chinoise continuera d'attirer les économies riches en minerais, en énergie et en productions agricoles.
Le résultat sera une géométrie variable : sécurité, finance et migration resteront largement liées aux États-Unis, tandis que matières premières, infrastructures et une part croissante des biens manufacturés se tourneront vers la Chine. Cette situation peut offrir une chance historique. En mettant les deux puissances en concurrence, les gouvernements peuvent réclamer de meilleurs prix, des transferts de technologie, des usines locales, des garanties environnementales et une diversification des financements.
Mais elle peut aussi devenir un piège si les élites se contentent d'exporter davantage sans transformer l'économie. La carte du Ramses 2027 ne montre donc pas seulement qui commerce avec qui. Elle révèle la question décisive des prochaines années : l'Amérique latine utilisera-t-elle la rivalité entre Washington et Pékin pour conquérir une véritable autonomie productive, ou se bornera-t-elle à changer de dépendance ?
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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