Une autonomie proclamée, une dépendance organisée
L'Union européenne augmente ses dépenses militaires et multiplie les déclarations sur son autonomie stratégique. Pourtant, elle demeure insérée dans un système industriel dont les règles essentielles sont fixées à Washington. Cette dépendance ne résulte pas seulement de l'achat d'équipements américains. Elle concerne les composants électroniques, les licences d'exportation, les matières premières, les sous-traitants, la maintenance et, surtout, la capacité des États-Unis à décider quelles commandes doivent être exécutées en priorité.
Une arme européenne peut donc être conçue en France, assemblée en Italie ou financée par plusieurs gouvernements européens tout en restant indirectement soumise aux intérêts stratégiques américains. La nationalité apparente du système d'armes ne correspond plus nécessairement à la nationalité réelle de son contrôle.
Le piège de la réglementation sur les armements
Le mécanisme le plus connu est le règlement américain sur le trafic international des armements, désigné par le sigle ITAR (International Traffic in Arms Regulations *). Lorsqu'un équipement comporte un composant placé sous cette réglementation, Washington peut imposer une autorisation avant sa réexportation vers un pays tiers.
La France en a fait l'expérience lors de la vente de Rafale à l'Égypte. Les missiles Scalp destinés aux appareils français contenaient un composant électronique américain. Cet élément suffisait pour donner aux États-Unis un moyen de pression sur une transaction conclue entre Paris et Le Caire. Un produit conçu et fabriqué en Europe pouvait ainsi devenir juridiquement dépendant d'une décision américaine.
Les industriels européens ont tenté de contourner cette contrainte en développant des équipements dépourvus de composants soumis à cette réglementation. Mais cette solution reste partielle. Elle traite la dépendance visible, celle du composant identifiable, sans supprimer les dépendances plus profondes liées aux technologies civiles, aux machines de production, aux logiciels, aux matériaux et aux réseaux de sous-traitance.
* ITAR : Réglementation américaine qui contrôle l’exportation de matériels, technologies et services liés à la défense. Elle est administrée par le Département d’État américain et s’appuie sur l’Arms Export Control Act (AECA).
Les technologies civiles comme deuxième instrument de contrôle
Les États-Unis disposent également des règles sur l'administration des exportations, applicables aux biens dits à double usage. Ces technologies sont officiellement civiles, mais peuvent servir à des applications militaires : moteurs, systèmes de navigation, capteurs, radars météorologiques, calculateurs, dispositifs de gestion du vol ou architectures électroniques de bord.
La distinction entre industrie civile et industrie militaire est devenue largement théorique. Un avion de transport peut fournir la base d'un ravitailleur, d'un appareil de surveillance ou d'une plateforme de lutte anti-sous-marine. Une technologie développée pour un marché commercial peut améliorer la mobilité, la détection ou la puissance aérienne d'un État.
C'est sur ce terrain que les activités chinoises d'Airbus et de Safran sont contestées à Washington. Les autorités américaines craignent que les coopérations industrielles européennes contribuent à la modernisation militaire chinoise. Safran est notamment accusé d'entretenir des co-entreprises avec des sociétés liées au complexe aéronautique chinois, tandis que certaines technologies destinées au C919 pourraient, selon la commission de la Chambre des représentants sur la Chine, renforcer indirectement les capacités de Pékin.
Sécurité nationale ou guerre économique ?
Les inquiétudes américaines ne sont pas entièrement artificielles. La Chine a utilisé les coopérations commerciales pour acquérir des méthodes de production, former des ingénieurs et accélérer le développement de son industrie aéronautique. Les Européens ne peuvent ignorer le risque de transfert technologique.
Mais le contrôle des exportations possède aussi une dimension géoéconomique. Restreindre l'accès d'Airbus ou de Safran aux technologies américaines pourrait simultanément protéger la sécurité des États-Unis et affaiblir des concurrents de Boeing ou des motoristes américains.
La réglementation devient ainsi un instrument de puissance. Washington décide quelles relations industrielles avec la Chine sont compatibles avec les intérêts occidentaux, alors que les entreprises américaines ont elles-mêmes longtemps bénéficié du marché chinois. L'Europe se retrouve placée devant une alternative définie par les États-Unis : réduire ses activités en Chine ou risquer de perdre l'accès au marché, aux fournisseurs et aux programmes militaires américains.
Le pouvoir de bouleverser les priorités industrielles
Un troisième mécanisme est encore plus structurant : la loi américaine sur la production pour la Défense. Elle permet au pouvoir exécutif d'obliger les entreprises à donner la priorité aux contrats considérés comme nécessaires à la sécurité nationale. Une commande publique américaine peut ainsi passer devant une commande étrangère pourtant signée antérieurement.
Ce pouvoir ne concerne pas seulement les grands groupes installés aux États-Unis. Il se transmet le long de la chaîne de sous-traitance. Un fournisseur européen livrant une pièce à une entreprise américaine peut être contraint d'accélérer cette production, au détriment d'autres clients européens. Le mécanisme peut également s'appliquer aux contrats entre une entreprise principale et ses sous-traitants.
En période normale, cette contrainte demeure relativement supportable. En cas de guerre majeure, elle deviendrait déterminante. Les besoins du Pentagone absorberaient les moteurs, les composants électroniques, les poudres, les explosifs, les capteurs et les capacités d'assemblage disponibles. Les programmes européens seraient retardés au moment précis où les armées européennes auraient le plus besoin de munitions et de pièces détachées.
Une dépendance qui devient faiblesse militaire
La valeur d'une force armée ne dépend pas seulement du nombre d'avions, de chars ou de frégates possédés. Elle dépend de sa capacité à les maintenir en état de combattre pendant plusieurs mois. Une puissance qui ne maîtrise pas ses approvisionnements peut disposer d'armes sophistiquées tout en étant incapable de soutenir un conflit prolongé.
La vulnérabilité européenne se situe donc dans la durée. Les premières semaines d'une opération pourraient être assurées grâce aux stocks existants. Mais la consommation rapide des munitions, l'usure des moteurs et la nécessité de remplacer les composants feraient apparaître la dépendance industrielle. La souveraineté militaire ne consiste pas uniquement à pouvoir ouvrir le feu ; elle consiste à pouvoir continuer sans attendre l'autorisation ou la livraison d'un allié.
Cette situation réduit également la liberté diplomatique. Un gouvernement hésitera à s'opposer à Washington s'il sait que ses forces armées dépendent d'autorisations, de mises à jour ou de pièces américaines. La dépendance technique produit ainsi de l'alignement politique sans qu'une menace explicite soit nécessaire.
Le coût réel de l'autonomie européenne
Construire des chaînes industrielles entièrement européennes aurait un coût considérable. Il faudrait financer des capacités parfois redondantes, garantir des commandes sur plusieurs décennies, harmoniser les besoins militaires et renoncer à la concurrence permanente entre États européens.
Mais la fragmentation actuelle coûte elle aussi très cher. Chaque pays protège ses entreprises, développe ses propres programmes ou achète directement aux États-Unis. Les séries demeurent limitées, les coûts unitaires augmentent et les délais s'allongent. L'Europe possède des compétences remarquables, mais elle ne dispose pas encore d'un marché de Défense suffisamment cohérent pour les transformer en véritable autonomie.
Le problème n'est donc pas seulement la puissance américaine. Washington utilise les instruments juridiques et industriels qu'il a construits pour défendre ses propres intérêts. La responsabilité européenne réside dans l'incapacité à définir des priorités communes, à garantir des volumes de production suffisants et à accepter le prix politique de l'indépendance.
Plus d'armes ne signifie pas plus de souveraineté
L'Europe peut augmenter ses budgets militaires sans modifier sa condition stratégique. Si les sommes supplémentaires servent principalement à acheter des systèmes américains ou à intégrer davantage les industries européennes aux chaînes de production transatlantiques, le réarmement renforcera la puissance des États-Unis plus rapidement que celle de l'Europe.
L'autonomie ne signifie pas rompre l'alliance atlantique ni rechercher une autarcie irréaliste. Elle signifie conserver la capacité de choisir. Or une alliance dans laquelle un partenaire contrôle les composants, les licences, les priorités de production et une partie de la maintenance reste une alliance profondément asymétrique.
Tant que cette structure ne sera pas transformée, l'Europe pourra décider de ses dépenses, mais pas toujours de l'emploi durable de ses armes. Et le jour où ses intérêts divergeront de ceux de Washington, la contrainte ne prendra peut-être pas la forme d'un ultimatum politique. Elle pourra se présenter beaucoup plus discrètement : une autorisation suspendue, une pièce indisponible ou une livraison repoussée.
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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